Simandou : Dr Zotomou soulève des zones d’ombre…

CONAKRY – La Guinée a procédé le mardi 11 novembre 2025 au lancement officiel de la phase d’exploitation du méga-projet Simandou, marqué par l’embarquement du premier chargement de minerai depuis le port minéralier de Moribaya, dans la préfecture de Forécariah. Si cet aboutissement majeur du régime de transition suscite beaucoup d’espoir, le Dr Édouard Zotomou Kpoghomou, expert minier et leader politique, exprime toutefois plusieurs interrogations. Il pointe des zones d’ombre concernant le montage du projet, ses retombées économiques, mais aussi la gestion de l’après-première phase. Entretien exclusif!!!

AFRICAGUINEE.COMLe méga-projet Simandou est officiellement entré dans sa phase d’exploitation après la construction des infrastructures. Quelle est votre première réaction ?

DR ÉDOUARD ZOTOMOU KPOGHOMOU : Les retombées du projet ne dépendront pas forcément de la taille du gisement, mais plutôt du ficellement du projet lui-même. Vous savez, pendant un moment, on a essayé de comprendre la structure globale du projet. Or, aucune étude de faisabilité n’a été rendue publique, si ce n’est des interprétations ici et là. Normalement, dans un pays membre de l’ITIE (initiative pour la transparence dans les industries extractives), lorsqu’on envisage un projet de cette envergure, toutes les données doivent être disponibles et publiées. Cela relève de la transparence publique. C’est à cette condition que chacun peut apprécier le projet à sa juste valeur. Mais aujourd’hui, tout repose sur des interprétations. Personne ne dispose d’informations concrètes sur les détails, et cela risque de reproduire les erreurs du passé. Nous avons connu des cas similaires avec la CBG ou Fria. Au départ, la participation de la Guinée était dérisoire : seulement 10 %.
Ce n’est qu’avec le temps que le président Sékou Touré a compris que ceux qui avaient monté ces projets nous avaient défavorisés.

Aujourd’hui, nous parlons du Simandou, un mégaprojet, certes, mais dont les contours juridiques demeurent flous. Personne ne peut dire précisément ce qu’il rapportera au pays. C’est vaste, mais est-ce que cette grandeur se reflétera dans les bénéfices que la Guinée en tirera ? Nous avions proposé d’ouvrir ce dossier à la consultation publique, pour que tout le monde puisse se faire une idée. Cela n’a pas été fait.Et quand on cache quelque chose de cette nature, c’est probablement parce qu’on ne veut pas que les gens sachent. C’est cela, la réalité.

On parle de 15 % de parts pour la Guinée. Mais 15 %, ce n’est pas de quoi se vanter. À la CBG, grâce à un avenant négocié à l’époque par Sékou Touré, la participation guinéenne est passée de 10 % à 49 %. Pourquoi donc se limiter aujourd’hui à 15 % ? Surtout quand on est propriétaire du gisement ! On pouvait, à mon avis, obtenir mieux. Je ne vois pas non plus les contours des projets sociaux associés. Je ne sais pas en quoi ce projet bénéficiera réellement au pays. Certes, 15 %, ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas non plus à la hauteur de nos attentes légitimes.

Selon les autorités une aciérie est annoncée parallèlement au Simandou…pour favoriser la transformation. N’est-ce pas une bonne chose?

Oui, mais là, on entre dans le domaine technique. Dans un projet intégré comme celui-ci, la construction d’une aciérie doit aller de pair avec la mine, le chemin de fer et le port minéralier. Or, je n’ai vu nulle part une étude de faisabilité technique relative à une aciérie. Si vous savez comment on fabrique l’acier, certains détails auraient dû apparaître, même de façon sommaire, dans la présentation du projet. Pour l’instant, on ne parle que d’extraction et d’exportation du minerai de fer par voie maritime. Rien de concret sur une aciérie. Or, une aciérie n’est pas une petite affaire. Mais, comme souvent, on aime les effets d’annonce, on croit qu’il suffit de dire « on va construire une aciérie » pour que cela se fasse. Fabriquer du fer est un processus complexe qui nécessite beaucoup de coque, c’est-à-dire du charbon. Aucune prévision d’importation de charbon n’a été mentionnée pour alimenter un éventuel haut fourneau.

Or, on ne peut pas parler d’aciérie sans haut fourneau. C’est lui qui permet de produire la fonte de fer, à partir de laquelle on élimine le carbone pour obtenir l’acier. Tout cela demande une planification rigoureuse. Tant que je n’aurai pas vu d’étude technique sérieuse, je continuerai à penser qu’il s’agit davantage d’un effet d’annonce à portée politique qu’un projet industriel viable à court terme.

Simandou est un projet longtemps resté dans les tiroirs. Mais en deux ans 650 km de rails en deux voies, un port ont été construits entre autres. N’est-ce pas là un mérite à reconnaître aux autorités ?

Bien sûr, c’est une bonne chose. Vous savez, il y a fondamentalement quatre façons de perdre le temps. D’abord, quand on fait mal ce qu’on doit faire, on perd le temps. Ensuite, quand on ne fait pas ce qu’on doit faire, on perd aussi le temps. Si on agit à contretemps, on perd encore le temps.
Et enfin, le mal-faire, c’est aussi une forme de perte de temps. Je pense que ce projet aurait mérité une vision plus large, un débat plus ouvert sur tous ses contours. Au départ, on parlait de port minéralier, de grands navires capables d’accueillir directement les chargements. Mais, à ce que je sache, ce ne sont pas de véritables minéraliers de haute capacité. Ce sont plutôt de petits bateaux qui transporteront le minerai jusqu’en haute mer, où de grands navires procéderont ensuite au transbordement.

Cette méthode complique inutilement la chaîne logistique. Si le port de Moribaya était en eau profonde, tout se ferait sur place, avec un meilleur contrôle des exportations. C’est justement ce qui manque aujourd’hui au niveau des sociétés minières : le contrôle du tonnage exporté. Personne ne peut dire avec exactitude combien de tonnes sont réellement expédiées. Ce sont les acheteurs qui nous communiquent leurs chiffres, après coup. Pourtant, un pays qui veut bâtir son économie sur ses ressources minières doit contrôler l’échantillonnage sur son territoire.  Normalement, l’échantillonnage se fait en trois parties :

  • une pour l’exportateur,
  • une pour l’État,
  • et une troisième pour un arbitre, en cas de désaccord sur la composition.

C’est un aspect crucial, car c’est souvent là que les pertes se produisent. Celui qui exporte peut déclarer un tonnage, sans préciser la composition exacte du minerai. Et si le pays ne dispose pas de ses propres analyses, il subit sans le savoir des pertes considérables. Malheureusement, chez nous, beaucoup se laissent éblouir par la simple idée d’avoir « lancé le projet ». C’est certes un grand pas, mais il faut bien partir. En compétition, ce n’est pas parce qu’on est en forme qu’on gagne. Si on part sur un faux pas, on risque de perdre la course. C’est cela que j’essaie de faire comprendre.

Une main-d’œuvre locale importante a été mobilisée pendant la phase de construction. Selon vous quel pourrait être le sort de ces travailleurs ?

Effectivement, ceux qui sont aujourd’hui impliqués dans la phase de construction ne seront pas forcément reconduits dans la phase d’exploitation. C’est logique, car à ce stade, on n’a plus besoin du même type de main-d’œuvre. La phase de construction mobilise beaucoup de travailleurs, souvent des sous-traitants ou des ouvriers non qualifiés. L’objectif est d’avancer vite, de respecter les délais et d’achever les infrastructures dans le temps imparti. C’est pourquoi on recrute massivement.

Mais la phase d’exploitation est tout autre. Elle nécessite surtout des ingénieurs, des techniciens, des opérateurs hautement qualifiés. La production minière moderne repose sur la mécanisation et sur des équipements lourds. Aujourd’hui, à la mine, ce sont de grandes machines qui assurent le chargement. Ce n’est plus comme autrefois, où des dizaines d’ouvriers remplissaient un camion à la pelle. Une seule pelleteuse peut désormais charger un wagon entier, voire plus, en très peu de temps. Dans ces conditions, deux ou trois personnes suffisent pour superviser l’opération.

Autrement dit, on ne peut pas s’attendre à ce que tous ceux qui ont travaillé à la construction soient réemployés à l’exploitation. Les besoins ne sont plus les mêmes. J’insiste : la concomitance des travaux est essentielle. Prenez l’exemple du projet intégré de Fria. À l’époque, pendant qu’on posait le chemin de fer, on menait en parallèle les études de faisabilité. Le chantier de la mine avançait en même temps que la construction de l’usine et celle de la cité ouvrière. Tout se faisait de manière coordonnée, parce qu’un projet minier de cette dimension doit reposer sur la synergie de ses composantes : la mine, le chemin de fer, le port et les installations industrielles. C’est comme cela qu’on construit un projet durable et cohérent.

Quelles pourraient être les conséquences de cette situation ?

Les conséquences peuvent être sérieuses. D’abord, je ne sais pas quel mécanisme de contrôle de qualité est prévu sur place. Mais si, par exemple, sur un chemin de fer de plus de 500 kilomètres, les contrôles ne sont pas rigoureux — que ce soit au niveau de l’écartement des rails, de leur résistance ou de la qualité du métal utilisé —, dans un pays où les variations de température sont importantes, il suffirait de peu pour provoquer un accident grave. Et n’oublions pas qu’il s’agit ici de millions de tonnes de minerai transportées par voie ferrée. Un seul accident de train peut interrompre les opérations pendant longtemps, avec des conséquences économiques considérables. Ce serait une véritable entorse à la production.

C’est pourquoi je dis que ce projet ne peut pas fonctionner si on ne traite qu’une fraction de ses composantes. Tout doit avancer en synergie : la mine, le chemin de fer, le port, les équipements logistiques… Et surtout, il faut prévoir une période de mise à l’essai avant le lancement effectif des exportations. On parle aujourd’hui de 60 millions de tonnes de production annuelle, mais cet objectif ne sera pas atteint dès le départ. Il faut y aller progressivement, en s’assurant que chaque infrastructure réponde aux standards internationaux. Sinon, on risque des pannes, des arrêts d’activités et des pertes énormes. En résumé, pour que le projet Simandou réussisse, il faut une planification rigoureuse, un contrôle technique strict et une exécution conforme aux normes. C’est à ce prix seulement qu’il pourra réellement profiter à la Guinée.

 

Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le 13 novembre 2025 10:27

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