Retour à l’ordre Constitutionnel, CEDEAO, CNRD…et les luttes politiques : les vérités ‘’crues’’ d’Abdourahmane Sano…

CONAKRY- La Guinée se dirige vers la fin des 24 mois conclus avec la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) pour le retour à l’ordre constitutionnel. Alors que rien ne présage le respect du contenu de cet accord par les autorités guinéennes, l’organisation sous-régionale semble ne plus être en mesure d’imposer son diktat au CNRD (Comité National du Rassemblement pour le Développement) à cause de certains évènements intervenus dans la sous-région. Dans ce contexte, le Général Mamadi Doumbouya est accusé à tort ou à raison de vouloir confisquer le pouvoir par certains acteurs politiques et de la société civile. Quelle marge de manœuvre la CEDEAO dispose-t-elle sur la conduite de la transition en Guinée ? Comment parvenir à un retour à l’ordre constitutionnel ? Ces questions ainsi que d’autres, nous les avons posées à Abdourahmane Sano, ancien ministre et ancien coordinateur du FNDC.

AFRICAGUINEE.COM : Au mois d’octobre 2022, la CEDEAO et les dirigeants de la transition avaient scellé un accord de 24 mois pour le retour à l’ordre constitutionnel, mais le gouvernement vient d’annoncer que la transition n’a pas de durée fixe. Quelle est votre analyse par rapport à ce revirement ?

ABDOURAHMANE SANO : Je ne me suis jamais fait d’illusion par rapport à cet accord qu’on a considéré comme un accord entre la CEDEAO et les autorités guinéennes. D’autant plus que lorsqu’on tient compte du contexte dans lequel cet accord a été signé, si on garde sa lucidité, on est en droit de dire que c’était une sorte de dire : je t’aime moi non plus. La CEDEAO est coincée il y a assez longtemps déjà, très malheureusement, il n’y avait pas d’autres choix que d’aller au minima, encore que sa position continue à se dégrader, et puis, les autorités voulaient donner l’impression qu’il y a quelque chose qui est en train de bouger. A ce moment où on signait cet accord en octobre 2022, on n’était pas non plus dans une détérioration de cette façon dans la sous-région. Très malheureusement, la situation a continué à se dégrader avec d’autres putschs, la CEDEAO est davantage coincée. Je ne me suis jamais fait d’illusion, je ne suis pas surpris qu’on soit face à la situation devant laquelle on est aujourd’hui.

Certains acteurs politiques et de la société civile pensent que le fait de ne pas respecter le chronogramme établi avec la CEDEAO pour le retour des civils au pouvoir est une volonté manifeste du président de Doumbouya de vouloir « confisquer le pouvoir ». Partagez-vous cet avis ?

Le problème est beaucoup plus complexe. Cet enjeu de pouvoir prend le dessus sur les véritables enjeux notamment la bonne gouvernance, de la satisfaction de la population, le respect des droits des populations. Nous pensons qu’une transition devrait pouvoir nous permettre de poser les problèmes de fonds. Quelle réponse apportons-nous à la problématique du chômage des jeunes ? De la problématique d’emploi des jeunes, pas en termes de réduction du chômage direct mais en termes de création de richesse, faire des jeunes des véritables agents économiques et sociaux qui apportent quelque chose à leur pays. Pour moi, ce sont là des questions de fond. Comment on fait de manière à ce que nos ressources naturelles soient gérées à l’optimum possible. La meilleure façon possible que cela ne soit pas une capture entre une élite et des investisseurs qui viennent faire la prédation de nos richesses.

Comment on peut faire  en sorte que nous puissions créer les conditions d’un réel épanouissement des acteurs économiques qui créent de la richesse tirée des activités qui relèvent de la responsabilité régalienne de l’Etat en matière de mobilisation de ressources, que ces activités soient menées dans la transparence et que l’utilisation des fonds profitent au pays en terme de développement des infrastructures, de réformes qui permettraient de donner un sens beaucoup plus efficace pour des prospectives tournées vers le développement agricole, et comment on peut faire en sorte que nos paysans cessent de développer leurs activités au gré de la nature et de la conjoncture.

Plutôt que les activités agricoles soient effectivement de véritables activités de création de richesse et qu’elles puissent être déployées tout le temps durant l’année ? Il y a tellement de questions de fond qu’on occulte pour des enjeux politiques que parfois on se demande vraiment comment il faut faire pour s’en sortir d’autant que ceux qui sont devant, chacun n’est préoccupé que pour conserver le pouvoir, que par rapport aux avantages et privilèges que le pouvoir offre. Or le pouvoir ne s’exerce pas par rapport aux privilèges et avantages même si, il les procure. Le pouvoir s’exerce dans l’intérêt des populations, pour améliorer leurs conditions de vie, pour offrir un avenir assez prospère et décent. Ça s’exerce pour amener la paix, la sécurité, faire respecter la justice. Si on veut cela, il n’y a pas d’autres voies que de faire en sorte que les institutions soient plus fortes que les hommes, quelle que soit leur posture dans la structure étatique, et que les lois en soient le fondement, pas autre chose et que cela s’impose à tous. Dès lors qu’on arrivera à ce moment-là, et qu’on arrivera à cette conscience au niveau du leadership, je pense que la Guinée pourrait se frayer un chemin.

Dans trois mois, le CNRD va célébrer ses trois ans au pouvoir et la transition doit finir le 31 décembre 2024, si l’on se fie à l’accord avec la CEDEAO. Mais pour certains, cette perspective n’est plus tenable. Qu’en pensez-vous ?

J’étais là en 2010, je venais de sortir du gouvernement, je ne voyais pas de perspectives par rapport à la transition d’alors dans laquelle j’avais eu des responsabilités publiques. On est dans un cercle vicieux, dans une situation extrêmement compliquée. Dès lors que la transition est détournée des vrais problèmes du pays, il ne faut pas s’étonner de se retrouver dans des situations de ce genre qui font valoir beaucoup plus les enjeux de pouvoir, donc les luttes contre le pouvoir qu’autre chose. Nous sommes dans une situation où on est coincé entre les politiques et les militaires. D’un côté il y a les militaires qui se disent : mais et nous ? Ne sommes-nous pas des guinéens ? et ils (acteurs politiques, ndlr) veulent qu’on quitte pour qu’eux ils viennent s’asseoir, qu’on mette les trucs dans leurs bouches ?  Ce sont ces enjeux de privilège. Donc, personne n’est capable de garder le cap sur l’intérêt de la Nation pour qu’on puisse s’en sortir dans la situation dans laquelle on est depuis des décennies.

Pour certains observateurs, la situation au niveau de la sous-région marquée par le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger ; de la (CEDEAO), peut avoir des impacts sur le retour à l’ordre Constitutionnel en Guinée. Ce risque existe-t-il d’après vous ?

La CEDEAO est dans une position extrêmement pathétique. Il est bien vrai que ce n’est pas forcément de la responsabilité des autorités de la commission de la Cedeao parce qu’elles sont venues hériter d’une situation totalement inespérée. Les chefs d’Etat actuels, certains ont leur responsabilité dans ce qui est arrivé. La CEDEAO n’a aujourd’hui aucune capacité de faire valoir son projet politique. Je pense qu’elle gagnerait à comprendre cela, et je suis sûr qu’elle le comprend. Donc, c’est juste une fuite en avant. La CEDEAO n’a pas de possibilité aujourd’hui, les Etats de l’AES (Association des Etats du Sahel) sont en train de créer une situation telle qu’elle continue à ridiculiser la CEDEAO, l’affaiblir davantage car lorsqu’on pense qu’il y a encore quelques mois ou des années, la même CEDEAO était sur les grands chevaux en train de punir et sévir. Mais aujourd’hui elle passe pour quelqu’un qui est en train de chercher des soutiens pour aller demander pardon à ces États-là. Et, la junte guinéenne est en train de profiter de cela, d’exploiter les faiblesses de la CEDEAO d’une façon extraordinaire. C’est ce qui complique davantage le problème dans notre pays parce que la junte regarde moins la CEDEAO que les autres juntes au niveau de la sous-région. C’est une solidarité tacite qui se fait. Se comparer les unes aux autres, plus ça se radicalise dans ces pays-là et que ces juntes tiennent, plus ça va être compliqué en Guinée.

La situation de la CEDEAO est ‘’pathétique’’, c’est vous qui le dites. Et pour que la Guinée s’en sorte de cette transition, quel appel avez-vous à lancer ?

Je pense qu’on ne peut pas bâtir un Etat en ne respectant pas les Institutions et les Lois. On ne peut pas non plus avoir de bonnes lois, sans un cadre de concertation et de dialogue et sans un recul par rapport aux intérêts personnels. Les lois doivent être impersonnelles et votées en tenant compte des intérêts de la Nation. Je ne pense pas qu’on puisse contribuer à créer l’accalmie en pensant que l’autre est moins méritant ou il n’a pas le droit d’être là où il est par rapport à soi-même, par rapport à un principe, une règle. Je peux comprendre, mais par rapport à soi-même, ça déplace les problèmes de leur caractère d’intérêt général pour les transcrire dans un programme de personne. Je crois que tout le monde doit mettre la balle à terre, parce que la situation est extrêmement dangereuse. Et quand c’est comme ça, le risque est contre tout le monde.

Fin !

Interview réalisée par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Tel : (00224) 664 72 76 28

Créé le 17 juillet 2024 08:27

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