Que sont-ils devenus? À la rencontre de Oury Diallo, artiste malvoyant au parcours atypique…
CONAKRY-Malvoyant depuis l’enfance, Oury Diallo est un artiste guinéen au parcours unique. Chanteur, compositeur, arrangeur, et également diplômé en droit, il a su braver les obstacles liés à son handicap pour se forger une place de choix dans le monde de la musique en Guinée.
Dans cet entretien exclusif accordé à Africaguinee.com, il revient sur son enfance difficile, sa formation en Sierra Leone, son engagement artistique, son rêve initial de devenir juge ou avocat, et livre un message puissant d’espoir, de persévérance et de foi.
AFRICAGUINEE.COM : Racontez-nous comment vous vous êtes lancé dans la musique?
OURY DIALLO : Je m’appelle Oury Diallo, artiste chanteur, compositeur et arrangeur. Je suis né le 1er décembre 1974 à Monbeya Galy, dans la préfecture de Dalaba. Je suis marié et père de deux (2) enfants.
Ma mère est décédée quand j’avais quatre (4) ans, et mon père à six (6) ans. C’est très tôt que j’ai commencé à perdre la vue. Au début, je voyais très flou, mais je percevais encore un peu les choses. Alors que j’étais encore au village, j’ai eu de fortes douleurs aux yeux. Mon oncle m’a emmené à Lunsar, en Sierra Leone, pour des soins. Malheureusement, après consultation, les médecins nous ont dit que nous étions arrivés trop tard. Si j’étais venu plus tôt, ils auraient pu me soigner. C’est à ce moment-là que mes parents ont compris que je ne voyais plus du tout, car au clair de lune, alors que les enfants jouaient en poursuivant la lune, moi, je ne la voyais même pas.
Mon oncle a alors demandé aux médecins comment un enfant de six ans pourrait vivre sans voir. Ils lui ont répondu qu’il existait une école pour les malvoyants à Freetown. Le médecin nous a même rédigé une lettre de recommandation pour faciliter mon admission à la « Milton Margai School for the Blind ».

Là-bas, j’ai étudié la musique et le droit grâce à des enseignants bénévoles américains et canadiens, d’anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale. Nous avons même formé un orchestre de malvoyants. C’est ainsi que tout a commencé : j’ai commencé à chanter et à faire des tournées, d’abord en Sierra Leone, puis à l’étranger. Nous avons ensuite fondé un autre groupe, le « Blind Musical for Films ».
Après mes études et l’obtention de mes diplômes en musique et en droit, je suis revenu en Guinée, où j’ai pu aider de nombreux artistes et contribuer à la promotion de notre culture. Je suis de la génération de Djely Sayon, Petit Yero, Lega Bah, entre autres. Ensemble, nous avons une association où nous nous entraidons énormément.
Vos parents étaient-ils favorables à votre carrière musicale ?
Mes parents n’étaient pas des artistes. Selon mes oncles, ils étaient opposés à ce que je fasse de la musique. Au départ, ils ne savaient même pas que je chantais. Ce n’est que lorsque mon album est sorti et qu’il a commencé à passer à la radio qu’ils l’ont appris. Ils n’étaient pas contents, car personne dans ma famille ne chantait. J’ai été le premier artiste à chanter en Pular en Sierra Leone, et cela a connu un grand succès. La chanson s’appelait « Adouna ko Sedha Sedha« , sortie vers 1993-1994.
Malvoyant et artiste, comment parvenez-vous à produire vos musiques et réaliser vos clips ?
Je suis totalement malvoyant. Même la paume de ma main, je ne la vois pas. Mais vous savez, en musique, ce sont surtout les oreilles qui travaillent. J’écris mes chansons en braille, et j’enregistre des démos sur téléphone grâce à des applications adaptées aux aveugles. Pour les clips, chaque artiste travaille avec une équipe, même ceux qui voient. Ce sont donc mes collaborateurs qui valident les clips.
Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans votre vie et votre carrière ?
J’ai connu beaucoup de difficultés. En tant qu’artiste, la piraterie nous fatigue énormément. Dès qu’une chanson sort, elle est partagée sans autorisation. Le manque de financement est aussi un vrai défi. Il n’y a presque plus de producteurs. On doit tout faire soi-même : studio, clip, dédicace… Malgré tout, on continue à se battre. Et même quand j’ai voulu me marier, j’ai rencontré quelques difficultés.
En Afrique, être aveugle est souvent synonyme de mendicité. Quel est votre secret pour y échapper ?
C’est une question de volonté et de courage. Quand j’étais petit, je pensais être le seul enfant aveugle. Mais en Sierra Leone, j’ai rencontré des enfants aveugles plus jeunes que moi, et même notre directeur d’école l’était. Il nous disait souvent : “Quand tu ne vois pas, travaille avec ceux qui voient. Et bats-toi deux fois plus que les autres.” Ce sont ces conseils qui m’ont forgé. J’encourage les parents à scolariser leurs enfants handicapés ou à leur apprendre un métier. S’ils restent à la maison à tout recevoir, que deviendront-ils après votre départ ?
Être artiste et aveugle, est-ce un double combat ?

Absolument ! Lorsqu’on est aveugle et artiste, c’est un double défi. Il faut une assistance constante. Au début, certains me rejetaient. Mais après avoir vu mon talent, ils ont compris que je valais quelque chose. Aujourd’hui, grâce au courage, je parviens à m’en sortir.
Combien d’albums avez-vous sortis ? Lequel vous a le plus apporté de succès ?
Personnellement, j’ai un album solo. Avec mon orchestre, nous avons produit quatre (4) albums et plus de vingt (20) singles. Chaque chanson a son impact. Mon succès a commencé depuis l’époque de l’orchestre.
Que pensez-vous de la musique de la jeune génération ?
Je suis un peu inquiet. Il y a beaucoup d’injures et de « clashs ». Nous faisons de notre mieux pour conseiller les jeunes à éviter certains propos. Le succès trouble parfois les esprits. La musique, c’est aussi transmettre des valeurs et enseigner, car elle doit refléter notre tradition.
Quand vous étiez enfant, quel était votre rêve ?
Je voulais devenir avocat ou juge. C’est pourquoi j’ai étudié le droit en plus de la musique. Mais en Afrique, exercer ces métiers en étant aveugle reste compliqué. Je me suis donc orienté vers la musique, et je ne le regrette pas. Je suis fier d’avoir contribué à la promotion de la culture guinéenne. Aujourd’hui, ma fille a étudié le droit et je l’encourage à poursuivre jusqu’au master. Je préfère que mes enfants suivent un parcours professionnel plutôt que de devenir artistes, même si mon fils joue du clavier.
Après toutes ces années, comptez-vous continuer la musique ?
Bien sûr ! La musique, ce n’est pas comme le football où l’on se fatigue vite. Même couché, on peut chanter. Donc je continue.
Quel artiste vous a inspiré ?

Je n’ai pas imité un artiste en particulier. Mais celui qui m’a vraiment inspiré, c’est Stevie Wonder, l’artiste américain malvoyant. Je rêvais d’être comme lui, voire mieux. Par ailleurs, je fais aussi un peu de journalisme sur les réseaux sociaux et j’anime des émissions en Pular pour promouvoir notre langue.
Avez-vous une carte d’assurance maladie ?
Oui, j’en ai une. Je l’ai reçue récemment. C’est lors d’un spectacle que le ministre de la Culture m’a approché et m’a remis cette carte. Je perçois aussi quelque chose au BGDA (Bureau Guinéen du Droit d’Auteur), même si ce n’est pas grand-chose. Mais ils ont leurs critères de répartition.
Envisagez-vous de chanter pour le Président de la transition ?
Oury Diallo : Chanter pour le Président ? L’avenir nous le dira. Allons seulement !
Quel est votre message de fin ?
Je remercie toutes les personnes qui me liront ou m’écouteront. Je salue l’équipe d’Africaguinee.com pour cette opportunité.

Entretien réalisé par Yayé Aicha Barry & Oumar bady Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 27 juillet 2025 11:08Nous vous proposons aussi
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