Que sont-ils devenus? A la rencontre de Maguette Dionne et Aladji Mamdy du groupe Silatigui
CONAKRY-Né dans les entrailles de la rue dans les années 90, inspiré par la plume d’Ibrahima Baba Kaké et forgé à l’époque pionnière du « Tribunal Hip-Hop », le groupe Silatigui (Maguette Dionne et Aladji Mamdy) a ouvert la voie à tout un mouvement. Entre regard critique sur la mentalité du peuple, hommage aux aînés oubliés et mise au point musclée adressée à la nouvelle génération, les légendes du rap guinéen signent un retour sur scène.
Diaby Mamadi (alias El Hadj Mamdy) et Maguette Dionne, deux membres du groupe fondateur Silatigui, se livrent à Africaguinee.com.
AFRICAGUINEE.COM : Comment est né le groupe Silatigui et que signifie ce nom ?
ALADJI MAMADI : Sillah Tiguigui signifie « le maître de la route » ou « le maître de l’évolution ». C’est un nom inspiré par le feu Ibrahima Baba Kaké, le grand écrivain. Sila veut dire la route, et Tigui, le maître de la route. À l’époque de Sékou Touré, Silatigui était un journal. Mais en 1996, à la mort d’Ibrahima Baba Kaké -paix à son âme-, Silatigui a pris ce nom en tant qu’artiste, suite à la rencontre de John Maguettevet moi-même. Dans le rap, on dit souvent qu’il n’y a pas d’an 2 : au début, on n’était que deux, puis est venu 1999, 1992, et de grands succès en 2002. Chez nous, tout est deux ! La philosophie de Silatigui, c’est ceux qui marchent et ont la poussière aux pieds.
En quelle année le groupe a-t-il officiellement vu le jour ?
On existait déjà vers 1992-1993, mais le nom n’était pas encore Sillah Tiguigui. Comme je l’ai dit, on a pris ce nom en 1996 à la mort d’Ibrahima Baba Kaké, le feu écrivain guinéen qui était à Paris, en France.
Quand vous regardez en arrière, vers ces années de galère où le rap guinéen n’était qu’une étincelle sur des compilations comme Tribunal Hip-Hop, avez-vous le sentiment d’avoir tracé une route dans la jungle et ouvert une brèche au prix de votre jeunesse ?
Oui, oui. Déjà, si on a eu à consacrer toute notre jeunesse pour forger, pour travailler, c’est parce que depuis longtemps on était optimiste. On croyait en ce qu’on faisait, et sans ça, on n’allait pas se mêler de ça. On se serait mis à étudier comme le demandaient les parents. Mais on a cru à la musique, on s’est dit qu’on pouvait faire quelque chose pour l’apporter à nos différentes familles et pourquoi pas à la nation guinéenne. Chacun, à sa manière, apporte ses graines de sel pour faire développer un pays.
À l’époque du Tribunal Hip-Hop, il y avait le rap poulet, il y avait beaucoup de choses, mais nous étions là bien avant que le rap poulet ne commence à poser ses briques. Sillah Tiguigui existait déjà en chœur.
Quel a été le plus grand sacrifice personnel consenti pour que le nom de Silatigui survive à travers les décennies ?

C’est beaucoup, on ne peut pas tout citer. On a sué, on a mouillé le maillot, on a tout fait. Tout ça, c’était pour que Sillah Tiguigui reste dans les mémoires des Guinéens et de l’Afrique en tant que patrimoine national. Chacun de nous a apporté sa pierre à l’édifice, qu’il s’agisse de King Lax, Mighty Boosta, Queen Bena, Kaji Premier, Get John ou nous-mêmes. Ce n’est pas l’œuvre d’une seule personne.
À l’époque où vous avez posé vos premières rimes, faire du rap à Conakry relevait du saut dans le vide, presque de la marginalité. Qu’est-ce qui, au fond de vos tripes, vous poussait à continuer malgré le manque d’infrastructures et de considération ?
Grosso modo, c’est la passion. Nous avons toujours eu des galères, et il y en a encore aujourd’hui. Mais quand on dit qu’on va faire quelque chose et qu’on l’accomplit, je pense que la parole est une arme engagée : quand elle se déclenche, elle peut tuer ou éveiller toute une nation. Donc, quand on est engagé, on VA jusqu’au bout.
Pendant longtemps, le groupe s’est fait plus rare, les chemins s’étirant entre la France et la Guinée. Comment vit-on, artistiquement et humainement, loin de sa terre natale quand on porte un rap militant et conscient ?
On est loin l’un de l’autre, mais ça ne veut pas dire que le cordon est coupé. On est toujours soudés, on se parle, on se donne des idées. S’il y a des projets, on se retrouve, comme pour l’album Sort et Sort où on s’est regroupés à Dakar. Je suis en Guinée, John est en France avec Kaji et King Déro, Mighty Boosta est à Dakar, mais on est une famille. Queen Bena aussi est là.
Qu’avez-vous ressenti en refoulant le tarmac de Conakry ?
John Maguette : Ma vibration a toujours été la même. J’ai aimé Conakry, je suis revenu, j’ai vu ma terre, j’ai aimé le changement que notre président, mon idole Mamadi Doumbouya, insuffle. Ça veut dire que Conakry bouge avec la génération. Et Conakry étant dans la Guinée, si ça bouge là-bas, ça bouge partout. J’ai aimé voir ces changements.
Aujourd’hui, vous êtes devenus des pères de famille, des hommes mûrs ancrés dans des réalités quotidiennes, loin des projecteurs d’antan. Comment concilie-t-on l’homme posé d’aujourd’hui et la rage du rappeur qui sommeille à l’intérieur ?
Alhadji Mamdy : C’est vivre entre deux mondes. Normalement, le rap, c’est la révolution. Le rappeur n’est pas un mendiant, il ne fait pas d’attrape-la-coupe à quelqu’un, il doit dire ce qu’il voit.
Parfois, certains pensent qu’être un rappeur engagé, c’est uniquement s’en prendre au gouvernement. Mais notre engagement à nous, les Sillah Tiguigui, c’est de parler des orphelins qui n’ont pas mangé, d’amour, des hauts et des bas, et de la manière dont on doit se donner la main pour faire avancer le pays.
Et le plus grand problème de la Guinée –et je le répète, j’insiste, je persiste-, ce ne sont pas les gouvernements qui se succèdent, c’est le peuple qui a un problème de mentalité. Tant que cette mentalité ne changera pas, ce pays ne pourra pas bouger d’un point A à un point B. C’est ce qu’il faut retenir.
Certains sont là pour diffamer le gouvernement, c’est leur choix. D’autres préfèrent parler de la famille qui n’a pas mangé depuis trois ou quatre jours. C’est aussi un cri du cœur. Moi, je ne sais pas contre quoi je m’en prendrais au gouvernement, car le nœud du problème réside dans la mentalité du peuple. S’il y a des choses à dire, ce sont ces vérités-là qu’il faut dénoncer.
On ne peut pas évoquer la vieille école du hip-hop guinéen sans avoir une pensée émue pour vos frères d’armes disparus (Big Drag, Sanana…). Qu’emportez-vous d’eux dans vos valises à chaque fois que vous remontez sur scène ?

Alhadji Mamdy : On pense à ceux qui sont partis, paix à leur âme, ils restent à jamais dans nos cœurs et dans nos prières. Mais il faut aussi penser à ceux qui sont encore récupérables et qui traversent des moments difficiles, comme Magica ou Two Marley, pour qu’on puisse les aider à retrouver leur mémoire.
Je pense aussi au grand frère Amadou Barry qui a été un véritable guide de la lucidité pour tous les rappeurs guinéens. Il a guidé toute la génération, qu’on vienne de Kankan ou d’ailleurs. Aujourd’hui, il est malade en France, et si on doit faire un apport pour quelqu’un, c’est bien pour lui. Il est encore vivant, on peut l’aider.
Quel regard portez-vous sur la nouvelle génération du rap ?
Alhadji Mamdy : Ils ont eu le nom et la chance. Mais il faut qu’ils se mettent dans la peau du soldat qui est là pour défendre et éduquer le peuple. C’est ça la mission du rap, pas de venir apprendre des gros mots aux enfants. On n’est pas contre eux, mais on doit leur poser la question : quel est leur regard sur leurs légendes ? On a défriché les chemins pour eux ; si nous n’avions pas rappé auparavant, ils n’aurient pas pris le micro. On est des exemples pour les positifs.
Peut-on s’attendre au retour de Silatigui sur scène dans les mois ou années à venir ?
Alhadji Mamdy : Sillah Tiguigui a tenté de revenir plusieurs fois. Au tout début, il n’y avait pas un esprit d’ensemble et la Guinée n’était pas prête à nous recevoir. Mais on pense qu’on le refera toujours, car ce qu’on fait, c’est pour la Guinée, pas pour nous-mêmes. On a bâti ce groupe pour le pays, et on est obligés de revenir donner du plaisir à ce public nostalgique.
Un mot sur les structures d’accompagnement actuelles, notamment le BGDA et le Ministère de la Culture ?
Alhadji Mamdy : Monsieur Moussa Fofana est le meilleur directeur de tous les temps au BGDA, et le ministre Moussa Moïse Sylla est le meilleur ministre de tous les temps. Accompagnés par notre président, le Général Mamadi Doumbouya, nous sommes aujourd’hui dans de bonnes conditions pour faire valoir nos droits d’auteur !

Quel est votre message pour la jeune génération ?
Alhadji Mamdy : Qu’ils se posent la bonne question sur leurs légendes. On leur a enseigné qu’on ne les aimait pas, alors que c’est nous qui leur avons laissé le micro. S’ils veulent être de bons petits frères, nous serons de grands frères exemplaires.
Interview réalisée par Yayè Aïcha Barry
Pour AfricaGuinee.com
Créé le 8 novembre 2026 10:25Nous vous proposons aussi
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étiquettes: musique, Que sont-ils devenus?, Rap









