Pita : À la découverte de Bankin, le village qui ne compte plus que deux hommes
PITA – C’est un hameau “fantôme” niché dans les replis verdoyants de la sous-préfecture de Ninguelandé. À Bankin, le silence n’est rompu que par le souffle du vent et le cri des animaux sauvages. Ici, l’exode rural n’est plus une statistique, c’est une sentence : sur une population autrefois florissante, il ne reste aujourd’hui que deux hommes. Deux frères, seuls contre l’oubli.

À 40 kilomètres de Ninguelandé, après avoir dompté des pistes caillouteuses et franchi des rivières qui isolent la zone comme une forteresse naturelle, on découvre Bankin, secteur de Saleya, district de Safa. Ce n’est plus un village, c’est un sanctuaire de solitude. Mody Mamadou Baïlo (68 ans) et son frère Mody Ibrahima Bah (80 ans) sont les derniers habitants de cette terre qui a vu naître leurs ancêtres.
L’exode, quand le Foutah se vide
Le cas de Bankin est le miroir tragique d’une réalité qui frappe tout le Foutah Djallon : les bras valides s’en vont, les foyers s’éteignent. Abidjan, Dakar, la Sierra Leone ou les États-Unis… la quête du « bonheur » a siphonné la substance vive du village. Aujourd’hui, les deux vieillards cuisinent, lavent leurs vêtements et cultivent leurs terres sans aucune présence féminine ou infantile à leurs côtés.

Mamadou Baïlo Bah, le regard perdu vers l’horizon, raconte ce dépeuplement avec une dignité déconcertante :
« Tous les jeunes sont sortis à la quête du bonheur. D’autres sont à Abidjan, certains à Dakar, en Sierra Leone et même aux États-Unis. Les enfants font des va-et-vient, mais s’installer ici est devenu impossible pour eux. Moi, ma première femme est décédée et j’ai épousé une autre avec laquelle je ne me suis pas entendu. La femme de mon frère, elle, est retournée chez elle pour s’occuper de sa maman malade. C’est pourquoi nous sommes là, seuls, sans nos épouses. Depuis que notre clôture a pris feu, les troupeaux pénètrent partout ; les femmes ne peuvent plus supporter de vivre ainsi. On était très nombreux ici. Nos ancêtres sont nés ici. Comme tout le monde est parti, nous, on a décidé que seule la mort nous enlèvera de ce lieu. On ne va pas fuir la terre que nos parents nous ont laissée. »
Un quotidien de « forçats »
Sans infrastructures, la vie à Bankin est un combat de chaque instant. L’accès à l’eau potable est un luxe qui se mérite au prix d’une marche épuisante.

« On a juste besoin d’une clôture et d’eau. En hivernage, on trouve facilement de l’eau grâce à la pluie. Mais actuellement, on marche plus de 6 km pour trouver de l’eau au niveau de la rivière. On n’a pas de forages. Le puits que notre jeune frère a ouvert pour nous ici tarit rapidement. On prépare pour nous-mêmes, on lave nos habits et nous faisons tous les travaux à deux. Les motards ne viennent même plus ici, car nous sommes entourés par des rivières. On rêve de voir une route traverser notre localité. Les animaux sauvages rôdent autour de nous, mais pour l’instant, Dieu nous protège », raconte-t-il.
L’impuissance des autorités face à l’isolement
Pour le président du district de Safa, Alhassane Diallo, Bankin est devenu un « cas social » complexe. Si la communauté est prête à aider, elle se heurte à l’attachement viscéral des deux vieillards à leurs terres.

« Ils ont duré là-bas. Mais vu le calvaire lié à l’accès, tous ceux qui ont encore de la force ont quitté le village. Ces vieux ont besoin de soutien, car leurs proches les ont laissés. Eux refusent de partir. C’est le manque d’accès qui pousse réellement les jeunes à s’en aller pour réussir. Ce n’est pas facile de rester là-bas alors qu’il n’y a aucune activité sauf l’agriculture. Les jeunes qui sortent invitent leurs épouses et leurs mères vers les grandes villes dès qu’ils en ont l’opportunité. C’est comme ça que le village s’est vidé. À Safa, on s’était mobilisés pour refaire leur clôture, mais ils ont demandé un temps de réflexion avec leurs enfants. Ce n’est même plus un secteur, c’est un hameau isolé par les eaux », témoigne-t-il.

Un cri du cœur vers Ninguelandé
Interpellé sur cette situation, le président de la délégation spéciale de Ninguelandé, Thierno Safayou Diallo, semble tomber des nues. Malgré les 90 kilomètres qui séparent Pita de ce « bout du monde », une promesse a été faite :
« Franchement, je n’étais pas informé. On ne nous a pas mis au courant de cela, c’est une première pour moi. Nous allons vérifier et voir. C’est notre rôle d’aider et de protéger nos citoyens. Si c’est vrai, nous allons leur apporter notre soutien. C’est promis. », s’est-il engagé.

En attendant que les promesses se transforment en réalité, Mamadou et Ibrahima continuent de veiller sur leurs orangers et leurs manguiers. Ils sont les sentinelles d’un monde qui s’efface, derniers témoins d’un Bankin qui refuse de mourir tout à fait.
“Un seul de nos neveux nous rend régulièrement visite et nous assiste dans certains travaux. Nos proches nous ont demandé de les rejoindre à Gadha Fetoré, notre village d’origine. Mais, on ne va pas quitter ici. Certains qui étaient là sont partis là-bas (…). Ici, on n’a pas de poste de santé ni d’écoles, il n’y a pas d’eau, ni de routes praticables encore moins de clôture. On a des plantations d’orangers, de mangues et beaucoup d’autres nourritures. On fait plusieurs km à pied pour aller chercher des condiments et revenir pour préparer”, confie Mody Mamadou Baïlo Bah.

Au-delà du destin singulier de Mody Mamadou Baïlo et de son frère, Bankin est le symptôme d’une fracture sociologique profonde qui redessine la géographie humaine du Foutah Djallon. Traditionnellement terre d’attachement et de pastoralisme, la région assiste à une inversion de ses valeurs : la réussite ne se cultive plus au champ, mais s’importe de l’étranger.
Ce n’est plus seulement une fuite des bras valides, c’est une « déstructuration » de la cellule familiale. Dans ces villages qui se vident, le lien intergénérationnel se rompt. Les aînés, autrefois piliers de la transmission, deviennent les gardiens de cimetières à ciel ouvert, tandis que les jeunes, poussés par l’absence d’infrastructures et l’attrait des métropoles, bâtissent des villas de prestige dans des hameaux où ils ne reviendront que pour des funérailles.

L’exode rural n’est plus une transition vers la modernité, mais un mécanisme d’effacement : celui d’un terroir qui, faute de routes et d’eau, finit par perdre son âme et ses derniers hommes. À Bankin, on ne meurt pas seulement de vieillesse, on meurt d’isolement dans un silence que même les souvenirs ne parviennent plus à meubler.
De retour de Bankin, Habib Samaké
Correspondant régional d’Africaguinee.com
A Mamou
Créé le 3 mars 2026 09:45









