« Nous vivons un enfer »: Un pont vital au bord de la rupture à Tougué, le Gouvernement interpelé

TOUGUÉ – C’est un passage obligé, mais aussi un véritable goulot d’étranglement. Le pont de Kiomma, long de 104 mètres, qui relie les communes de Koin et Kansaghi, menace de s’effondrer. Entre vétusté, incendie criminel et montée des eaux, ce lien vital pour l’économie locale et la santé des districts environnants n’est plus qu’un souvenir de bois qui tremble sous les pieds des passants.

Un poumon économique menacé

Chaque mardi, le marché de Kaafa (commune rurale de Koin) devient le centre du monde pour des milliers de personnes venant des secteurs de Ley Kiomma, Ley Kimbely, Seliya, Soulè, Kondieya ou encore Kemaya. On y vient pour vendre les produits de la terre et acheter le nécessaire pour la famille. Mais pour y accéder, il faut franchir un obstacle de taille : un pont en bois de 104 mètres qui ne supporte plus le poids d’un véhicule. Seuls les piétons et quelques motocyclistes téméraires osent s’y aventurer, ressentant à chaque pas le craquement d’un bois à bout de souffle.

« C’est un enfer que nous vivons »

Rencontrée sur place, Hadja Ramatoulaye Baldé, une sexagénaire qui a dû descendre de la moto de son époux pour traverser à pied par peur de tomber, ne cache pas son amertume :

« Depuis toujours, c’est un enfer que nous vivons sur ce pont en bois. Les madriers s’écartent déjà, un engin lourd ne peut passer ici ; même les piétons doivent être attentifs et prudents. Traverser ici reste toujours un obstacle en toute chose. C’était un pont en liane au début, finalement des proches ont trouvé du bois pour faire des planches. Aujourd’hui tout est vieillissant, vous ressentez que le pont bouge si vous êtes dessus. Vivement la volonté du gouvernement pour rétablir la liaison. Tous ces villages environnants dépendent de Kaafa pour des soins, des accouchements, le marché et tout. Il n’y a pas d’hôpitaux dans ces contrées, tout est à Kaafa. C’est là-bas que nous allons ce mardi, c’est le jour du marché. Un véhicule ne peut même pas traverser afin de transporter nos produits ; seulement les motos passent avec beaucoup de risque. En période des pluies, nous sommes complètement bloqués, chacun de son côté », a-t-elle témoigné.

Un danger permanent pour les transporteurs et les malades

Le constat est identique pour les conducteurs de taxi-moto comme Thierno Sadou Diallo, qui risquent leur outil de travail et leur vie pour assurer la mobilité des villageois :

« C’est parce que nous n’avons pas le choix que nous passons par là. Récemment, des gens ont brûlé une partie du pont sans qu’on ne sache qui est derrière ; nous avons estimé que c’est par accident. Heureusement, nous avons pu éteindre. Je me débrouille à transporter quelques passagers sur ce pont abîmé. La souffrance est indescriptible ; en saison des pluies presque tout est à l’arrêt alors que tous les besoins se gèrent de l’autre côté », dit-il.

Pour les femmes du district de Seliya, représentées par Fatoumata Sira Baldé, la situation dépasse le simple cadre économique ; c’est une question de survie.

« Rien pratiquement ne se trouve dans nos villages ; il faut foncer sur Kaafa. Pour ça, il faut franchir ce pont. Il n’y a pas d’accès pratiquement, tous les bois sont dérangés. On souffre en toute saison, pas de répit. Que les bonnes volontés et l’État nous aident pour changer la donne. C’est un risque pour nous et nos enfants. Même un malade à évacuer, c’est par ici. Femmes en état de famille, enfants ou adultes malades doivent passer par là. Nous sommes éprouvés », a-t-elle confié.

L’épuisement des solutions communautaires

Lamine Kanté, l’un des pionniers qui avait aidé à remplacer le vieux pont en liane par l’actuelle structure en bois, tire la sonnette d’alarme sur l’impossibilité de continuer ainsi.

« Il y a des villages et des habitations de part et d’autre. Le seul recours, c’est ce que vous voyez là. C’est trois districts qui s’étaient mobilisés pour ça (Kaafa, Soulè et Kondjeya). Malheureusement, les bois sont rongés par le temps et par l’eau. Quand le pont cédera cette fois, on n’aura plus rien pour le refaire. Depuis notre plus jeune âge, on plaide pour qu’il y ait un pont ici, sans suite. Que le bon Dieu facilite la construction d’un pont sur cette rivière. Ça fait 12 ans que nous avons mis ces bois ici ; aujourd’hui tout est endommagé », explique Lamine Kanté.

Un frein majeur pour les projets de développement

Même les organisations internationales et les projets de conservation sont impactés. Mamadou Samba Barry, directeur du projet MBOP intervenant dans le Parc national du Moyen-Bafing, explique les conséquences logistiques et financières :

« Ce point de franchissement constitue un obstacle pour nos missions. Si nous planifions une mission, nos équipes viennent ici et ne peuvent pas passer. Ils sont obligés de faire des contours. Ensuite, nos prévisions en carburant échouent ; dans le plan, c’est ici le passage, mais après tout il faut aller ailleurs, donc la consommation augmente. Le troisième impact, ce sont souvent les crevaisons sur ce pont. Vous avez vu, on a des échelles limnimétriques ici, nous relevons les données chaque fois, donc à cause du pont, ça nous prend suffisamment de temps. C’est un risque énorme pour le projet si le pont n’est pas réalisé ; nous perdons beaucoup d’argent et c’est un risque pour les employés. Nous sollicitons un pont en béton parce que les bois ne tiendront pas longtemps et, en tant que projet de conservation, nous n’encouragerons pas la coupe du bois », a-t-il indiqué.

L’urgence est là. À Kiomma, le temps ne compte plus en années, mais en jours, avant que la prochaine crue ou le prochain craquement de madrier ne rompe définitivement le cordon ombilical de cette partie de Tougué.

Reportage réalisé par Alpha Ousmane Bah

Pour Africaguinee.com

Tel: (+224) 664 93 45 45

Créé le 1 avril 2026 08:56

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