« Nous héritons ce métier de nos ancêtres » : Plongée dans les ateliers des tisseurs de rônier à Kindia

À Kindia, les artisans spécialisés dans la transformation des branches et des feuilles de rôniers en objets utilitaires perpétuent un savoir-faire transmis de génération en génération. Mais entre le manque de matériel, la précarité des conditions de travail et la concurrence des produits importés, ces travailleurs font face à de nombreux défis. Si l’interdiction des sachets plastiques ne les inquiète pas, ils espèrent néanmoins un accompagnement des autorités pour améliorer leurs conditions d’exercice.

Dans la cité des agrumes, l’artisanat continue de faire vivre de nombreuses familles. Au quartier Fissa Hôpital, dans la commune urbaine de Kindia, des artisans s’activent quotidiennement à transformer les branches de rônier en divers objets destinés aux ménages, aux commerçants et à d’autres catégories de clients.

Pour accéder à leur atelier, il faut quitter la voie principale et s’enfoncer dans les bas-fonds du quartier. Sous un hangar modeste, marqué par la précarité, plusieurs travailleurs s’affairent autour de leurs réalisations. Paniers destinés au transport des poules, corbeilles, étagères et autres objets utilitaires prennent forme entre leurs mains, grâce à des techniques traditionnelles transmises au fil des générations.

C’est dans cet environnement que notre équipe a rencontré Aboubacar Kéita, maître artisan, entouré de ses apprentis. Malgré les difficultés auxquelles il est confronté, il reste attaché à son métier, qui constitue pour lui une source essentielle de revenus.

« Nous fabriquons plusieurs objets à partir des branches de rônier, notamment des paniers utilisés par les femmes au marché, des étagères et d’autres articles. Le mois de Ramadan représente une période particulièrement favorable pour nous, car la demande augmente et nous fabriquons davantage d’objets », explique-t-il.

Pour cet artisan, cette activité dépasse le simple cadre professionnel. Elle représente un héritage familial et un moyen de subvenir aux besoins du foyer.

« Nous avons hérité de ce métier de nos ancêtres et, jusqu’à présent, nous continuons à le pratiquer pour répondre à nos besoins et à ceux de nos familles. Nous ne pouvons pas dire que nous n’y gagnons rien. Même si les revenus restent modestes, ce métier nous permet de trouver de quoi manger et de faire face à certaines dépenses quotidiennes », confie-t-il.

Toutefois, derrière cette volonté de préserver un savoir-faire traditionnel se cachent des difficultés matérielles importantes. L’approvisionnement en matières premières constitue l’un des principaux obstacles à la production. Pour obtenir les branches nécessaires à la fabrication de leurs objets, les artisans doivent grimper aux rôniers, une opération pénible et risquée.

« Il est très difficile de se procurer le matériel de travail. Il faut grimper aux rôniers pour récupérer les branches, et cela n’est pas facile. Si nous arrivons à obtenir le nécessaire pour travailler, nous nous en contentons. Nous travaillons dans des conditions très difficiles. Vous voyez vous-mêmes l’état de notre atelier : c’est dans cet environnement que nous exerçons notre métier », déplore Aboubacar Kéita.

Interdiction des sachets plastiques : les artisans favorables à la mesure

Alors que la Guinée a engagé des mesures visant à limiter les plastiques à usage unique, les artisans de Fissa Hôpital voient dans cette orientation une occasion de valoriser davantage les objets fabriqués à partir de matières naturelles.

Pour Aboubacar Kéita, l’interdiction des sachets plastiques ne constitue pas une menace pour son activité. Bien au contraire, il estime que les produits artisanaux peuvent répondre à certains besoins des populations, à condition que les habitudes de consommation évoluent.

« En ce qui concerne l’interdiction des plastiques, nous n’avons pas peur. Nous souhaitons même que l’État interdise complètement l’utilisation des sachets plastiques. Autrefois, les gens utilisaient d’autres matériaux pour leurs besoins, puisqu’il n’y avait pas tous ces sachets. Les matières naturelles se décomposent plus facilement et leur élimination est moins problématique », soutient-il.

Du côté de la clientèle, le maître artisan affirme entretenir de bonnes relations avec les acheteurs, malgré les difficultés économiques. Les prix varient en fonction des objets, de leur taille et du travail nécessaire à leur confection.

« Nous n’avons aucun problème particulier avec nos clients. Nos prix restent abordables. Par exemple, un panier peut être vendu à 25 000 francs guinéens, 20 000 francs ou même 15 000 francs, selon le modèle et les négociations entre le client et l’artisan », précise-t-il.

Le mois de Ramadan demeure, selon lui, une période particulièrement importante pour écouler les productions. Les commandes augmentent et certains acheteurs viennent de différentes localités de Guinée, voire de l’étranger.

« Nous remercions Dieu, car pendant le Ramadan, les clients viennent de partout. Nous recevons des acheteurs venus d’autres régions du pays et même de l’étranger. Mais, malgré cette affluence, nous nous fatiguons beaucoup pour fabriquer les objets, surtout parce que nous travaillons avec des moyens rudimentaires », souligne-t-il.

Face à cette situation, Aboubacar Kéita lance un appel aux autorités et aux personnes de bonne volonté afin qu’elles accompagnent les artisans dans l’amélioration de leurs conditions de travail.

« Nous demandons au gouvernement et aux personnes de bonne volonté de nous venir en aide pour nous permettre de travailler dans de meilleures conditions », plaide-t-il.

Contrefaçon et concurrence : les artisans dénoncent la reproduction de leurs modèles

Au-delà du manque de matériel, les artisans de Kindia doivent également faire face à la concurrence des produits industriels et à la reproduction de certains de leurs modèles. Une situation qui, selon Mamadou Yero Barry, autre travailleur de l’atelier, a déjà contraint certains artisans à abandonner la fabrication de plusieurs articles.

Rencontré en pleine confection d’objets, notamment des paniers destinés à accueillir des poules, il décrit la diversité des produits réalisés dans cet atelier et revient sur les difficultés rencontrées par les artisans pour préserver leur savoir-faire.

« Nous fabriquons plusieurs objets, notamment des paniers pour garder les poules, des étagères, ainsi que des articles utilisés par les femmes dans les salons de coiffure. Nous avons également été parmi les premiers à fabriquer certains modèles de paniers et d’objets décoratifs », explique-t-il.

Selon Mamadou Yero Barry, certains modèles conçus localement ont suscité l’intérêt de visiteurs étrangers. Il affirme que des commerçants chinois se sont rendus dans leur atelier pour commander des articles avant que des produits similaires ne soient commercialisés.

« Des Chinois sont venus ici en grand nombre pour commander nos modèles, notamment certains paniers et des objets que nous fabriquions. Au départ, nous pensions avoir affaire à de nouveaux clients. Mais nous avons ensuite constaté que des modèles similaires étaient reproduits et vendus sur le marché. C’est notamment ce qui s’est passé avec certains objets que nous fabriquions », affirme-t-il.

Il cite, entre autres, des articles utilisés pour conserver certains produits et des étagères en plastique, dont la reproduction aurait, selon lui, réduit les possibilités de commercialisation de leurs créations.

« Après leur départ, nous avons vu apparaître des modèles similaires sur le marché. Pour certains articles, nous avons fini par abandonner la fabrication, parce qu’il devenait difficile de rivaliser avec ces produits. Même les étagères ont été concernées. En revanche, les paniers destinés à garder les poules restent une activité importante pour nous », poursuit-il.

Ces difficultés illustrent, selon cet artisan, la vulnérabilité des petits producteurs locaux face à la concurrence de produits fabriqués industriellement. Faute de moyens financiers et de mécanismes efficaces pour protéger leurs créations, ils peinent à défendre leur place sur le marché.

Malgré ces obstacles, la fabrication de paniers destinés à accueillir les poules demeure le principal pilier de l’activité de Mamadou Yero Barry et de ses collègues. Ces articles répondent à une demande provenant de différentes catégories sociales, des petits éleveurs aux commerçants.  

« Notre activité principale, ce sont les paniers pour garder les poules. Cette activité concerne toutes les couches sociales, les personnes modestes comme celles qui ont davantage de moyens. Certains clients achètent des poules et viennent nous commander des paniers pour les transporter jusqu’à Conakry », explique-t-il.

Contrairement à certaines productions artisanales qui peuvent être directement concurrencées par des objets en plastique, ces paniers restent recherchés pour leur utilité. L’artisan estime ainsi que son activité peut continuer à se développer, à condition de disposer des moyens nécessaires pour assurer une production régulière.

Sur la question de l’interdiction des sachets plastiques, Mamadou Yero Barry se montre également rassurant. Selon lui, cette mesure ne menace pas directement leur activité, puisque leurs principales productions reposent sur des matières naturelles.

« L’interdiction des sachets plastiques ne nous affecte pas particulièrement. Même si nous utilisons parfois certains objets en plastique dans notre travail, nous pouvons continuer à fabriquer nos produits à partir des feuilles et des branches de rônier, sans dépendre des sachets plastiques », assure-t-il.

Un appel à l’aide pour sécuriser et moderniser le travail

Si les artisans de Fissa Hôpital parviennent à maintenir leur activité grâce à la demande de la clientèle, les conditions dans lesquelles ils travaillent demeurent préoccupantes. L’absence d’équipements adaptés les expose notamment à des risques lors de la collecte des matières premières.

Mamadou Yero Barry explique que les artisans ne disposent pas toujours d’échelles pour grimper aux rôniers. Ils sont contraints d’utiliser des moyens rudimentaires, notamment des ceintures, pour accéder aux branches nécessaires à leur production.

« Pour obtenir le matériel de travail, c’est très difficile. Nous n’avons pas d’échelles pour grimper aux rôniers. Nous sommes obligés d’utiliser des ceintures pour monter et récupérer les branches, avec tous les risques que cela comporte », déplore-t-il.

Au-delà de la question des équipements, les artisans souhaitent voir leur savoir-faire davantage reconnu et bénéficier d’un accompagnement concret des pouvoirs publics. Ils espèrent notamment une amélioration de leur espace de travail, un accès plus facile aux matières premières et un soutien permettant de mieux résister à la concurrence.

« Nous sommes très contents de voir les journalistes venir à notre rencontre et s’intéresser à notre travail. Mais nous avons besoin d’un véritable accompagnement pour améliorer nos conditions de travail », insiste Mamadou Yero Barry.

Dans la cité des agrumes, ces artisans continuent de faire vivre une activité traditionnelle qui contribue aux revenus de plusieurs familles et fournit aux populations des objets pratiques, fabriqués à partir de matières naturelles. Favorables à la limitation des plastiques, ils espèrent désormais que cette orientation s’accompagnera de mesures concrètes en faveur de la production locale.

Entre préservation du savoir-faire, difficultés d’approvisionnement, risques liés à la collecte des matières premières et concurrence des produits industriels, leur avenir dépendra aussi de la capacité des autorités à soutenir l’artisanat et à offrir à ces travailleurs un environnement plus sûr et plus favorable à leur développement.

Un reportage de Chérif Kéita

Correspondant d’Africaguinee.com

A Kindia

Créé le 16 octobre 2026 11:04

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