« Nous buvons l’eau de rivière, nos femmes accouchent en brousse » : Plongée dans le quotidien difficile des habitants de Gueyafari

KINDIA – Perché sur les reliefs accidentés de la préfecture de Kindia, le village de Gueyafari porte bien son nom : en langue soussou, il signifie « en haut de la montagne ». Située dans le district de Daboya (sous-préfecture de Friguiagbé), cette localité agro-pastorale riche en potentiel se meurt dans l’isolement. Coupés du monde, sans eau potable ni infrastructures de base, les habitants de cette bourgade et ses environs lancent un cri du cœur. Plongée dans le quotidien d’une population « oubliée ».

Une route, une question de vie ou de mort

Pour accéder à Gueyafari-Wondékhouré, il faut s’armer de courage. La route, unique artère reliant ce secteur au reste du monde, est devenue le principal frein au développement et une menace directe pour la sécurité des riverains.

Naby Camara, chef de secteur, décrit une situation intenable où l’entretien de la piste repose uniquement sur la force des bras des villageois, une tradition héritée depuis la nuit des temps, de leurs ancêtres faute d’aide extérieure :

« La première difficulté pour nous, c’est le mauvais état de la route. Nous avons trouvé nos parents en train de reprofiler cette route avec des moyens rudimentaires. Nous faisons la même chose jusqu’à présent. Des personnes ont été victimes d’accidents à cause de cette route et des cas de décès ont été enregistrés. Nous ne pouvons plus attendre le gouvernement, car nous dépendons de cette route pour le transport. Après la récolte, avant même que les produits n’arrivent à destination, ils sont pourris et nous subissons d’énormes pertes », explique-t-il.

Au-delà de l’économie, c’est l’absence totale de services sociaux qui accable le chef de secteur. Plus d’une vingtaine de villages environnants dépendent de Wondékhouré, mais tout manque :

« À part cela, nous avons un sérieux problème d’eau potable. Les points d’approvisionnement sont de petites rivières et, pendant la saison sèche, ces sources tarissent, surtout au mois de mars. En plus du manque d’eau potable, nous n’avons pas d’école. La population est nombreuse et il ne s’agit pas d’une seule localité : plus d’une vingtaine de petits villages environnants dépendent de Wondékhouré.

Nous ne disposons pas non plus de structure sanitaire. Lorsqu’une personne tombe malade, c’est un véritable problème. Et lorsqu’une femme enceinte est sur le point d’accoucher, soit elle accouche en brousse, soit elle perd le bébé, soit elle perd la vie.

Depuis la fondation de cette localité, aucune action n’a été entreprise par les gouvernements qui se sont succédé. Notre plus grand souhait est la réhabilitation de cette route.

Pendant les élections, les populations parcourent de longues distances pour venir voter à Wondékhouré et nous avons toujours voté à cent pour cent. Je lance un appel aux filles et fils ressortissants de cette localité, aux personnes de bonne volonté et au gouvernement afin qu’ils nous viennent en aide. »

Le calvaire des femmes

Les femmes de Gueyafari paient le plus lourd tribut à cet enclavement. Piliers de l’économie locale, elles voient leurs efforts anéantis par l’impossibilité d’écouler leurs marchandises. Bountouraby Camara, représentante des femmes, explique que près de la moitié des récoltes pourrit sur place :

« Nous sommes organisées en groupements. Notre première difficulté, c’est la route. Nous sommes cultivatrices et, après la récolte, nous n’avons pas de véhicules pour transporter nos produits vers les marchés. Nous perdons presque la moitié de nos productions agricoles. »

La situation sanitaire est tout aussi dramatique. Un seul chauffeur, Fodé Tangalanyi, ose braver la piste régulièrement, laissant les urgences médicales au hasard : « Un seul chauffeur fréquente régulièrement cette zone. Lorsqu’une femme enceinte doit accoucher, c’est un véritable calvaire, car les structures sanitaires sont très éloignées et la route est impraticable. Nous buvons l’eau de rivière et, en cette saison sèche, il faut parcourir plusieurs kilomètres pour en trouver. Nous avons besoin de routes, d’eau potable, d’un centre de santé et d’une école. »

Foi et isolement numérique

L’isolement de Gueyafari n’est pas que physique, il est aussi communicationnel. L’absence de réseau téléphonique coupe le village du reste du pays. Même la pratique religieuse se heurte au manque de moyens. Karamoko Daouda Camara, premier imam de la mosquée Koba, évoque la construction laborieuse d’un lieu de culte financé par les maigres revenus des cultivateurs :

« Tout d’abord, nous implorons la grâce divine afin que la paix règne dans notre pays. Que le président récemment élu soit béni, car lorsqu’il y a la paix, la religion peut s’exercer. Sans la paix, il n’y a pas de religion. Dans le secteur de Wondékhouré, nous ne disposons pas encore d’une mosquée achevée. Une est en cours de construction, mais les moyens sont limités, car nous sommes des cultivateurs. Autrefois, nos parents se rendaient jusqu’à Friguiagbé pour prier, mais aujourd’hui la population a fortement augmenté. Nous avons donc décidé de construire une mosquée avec nos propres moyens. »

L’imam insiste également sur le danger que représente l’absence de télécommunications : « Nous faisons également face à un problème de réseau téléphonique. Lorsque les autorités ont besoin de nous, c’est très difficile de nous joindre. Sans les radios que nous écoutons, nous serions dans une obscurité totale. Nous sommes très isolés. »

Une jeunesse résiliente mais délaissée

Malgré ce tableau sombre, la jeunesse refuse de baisser les bras. Sous la houlette d’Alhassane Camara, les jeunes s’organisent pour maintenir la route praticable, bien qu’ils manquent cruellement d’espaces de vie et de loisirs : « Sous la supervision de nos parents, nous participons constamment au reprofilage de la route. Nous n’avons pas de lieu de récréation ici. Dès la tombée de la nuit, chacun reste chez soi. »

Le paradoxe d’un poumon économique oublié

Le constat est amer pour les sages du village. Gueyafari nourrit les marchés de la capitale, mais ne reçoit rien en retour. Soriba Camara, l’un des sages, interpelle directement les autorités sur ce revers de la médaille : « Que Dieu nous aide du côté du gouvernement parce nous n’avons rien bénéficié de la part des gouvernements précédents alors que cette localité est l’un des poumons économiques de notre pays. La plupart des fruits que vous retrouvez dans les marchés de Conakry proviennent d’ici. »

Aujourd’hui, Gueyafari attend. Route, eau, école, santé, réseau : des besoins vitaux pour une population qui, malgré l’oubli, continue de croire en l’avenir.

Un reportage de Chérif Kéita

Correspondant d’Africaguinee.com

À Kindia

Créé le 12 février 2026 10:20

Nous vous proposons aussi

TAGS

étiquettes: , ,