Mombeya (Dalaba): À la rencontre du doyen Malal Diallo, victime silencieuse des événements du 28 septembre
DALABA – Elles sont nombreuses, les victimes des événements du 28 septembre qui ont disparu sans être retrouvées par les commissions d’enquête et de recensement des blessés. Victime silencieuse de ces tragiques événements, Malal Diallo, septuagénaire, a quitté Conakry au lendemain du drame pour se retrancher dans son village de Mombeya, situé dans la préfecture de Dalaba.

L’homme porte encore sur sa tête les séquelles des violences subies ce jour-là. Malal Diallo marche difficilement en raison d’un problème aux hanches qu’il traîne depuis le 28 septembre. Le septuagénaire avait quitté son petit commerce à Bambeto pour suivre la foule se dirigeant vers le stade du 28 Septembre, attiré par l’événement. Resté au village tout ce temps, il a récemment appris la tenue d’un procès et les condamnations prononcées à Conakry, alors qu’il vivait dans l’isolement, dans une contrée reculée de Mombeya. Africaguinee.com l’a rencontré. Témoignage.

« Dans la matinée du 28 septembre 2009, je me suis rendu à Bambeto, là où j’exerce mon petit commerce. Ce matin-là, on me signifie qu’il n’y a pas d’activités et que tout le monde est invité au stade du 28 Septembre pour une manifestation. J’ai rangé ma table et je suis resté à côté de mon lieu de commerce pour voir la suite. Un peu plus tard, j’ai vu des foules compactes en provenance de la haute banlieue se diriger vers le stade. J’étais là avec quelques amis, et nous avons suivi le mouvement et l’ambiance jusqu’au stade. Dès mon arrivée, j’ai pris place à la tribune avec beaucoup d’autres personnes. D’autres défilaient sur la pelouse en marchant, en attendant l’arrivée des leaders politiques. Ensuite, les leaders sont arrivés : Cellou, Sidya, Jean-Marie Doré et d’autres.

J’étais perché à un endroit d’où je pouvais tout voir et entendre. Quelque temps plus tard, la débandade a commencé, suivie de coups de feu. J’étais à environ dix mètres de la loge des leaders. Beaucoup de gaz lacrymogène a été aspergé sur la foule ; chacun a pris son destin en main pour tenter de se sauver. Le stade a tremblé d’un coup. Personne ne peut vous expliquer exactement comment il s’en est sorti. Quand on a commencé à voir des blessés et des personnes inertes par terre, chacun cherchait protection et refuge.
À un moment, je me suis demandé quoi faire. Il fallait chercher un couloir pour sortir. Nous n’étions plus très nombreux à la tribune, j’étais complètement désespéré, et le milieu de la pelouse se vidait. Les gens visaient les sorties secondaires pour éviter la sortie principale. Mais même à ces sorties secondaires et aux alentours, des personnes armées de couteaux, de bâtons, et même de fusils pour certaines, étaient postées.

Ceux qui avaient de la chance recevaient un coup de bâton sur la tête ou un coup de crosse de fusil sur une partie du corps et pouvaient passer. Les moins chanceux étaient blessés à l’arme blanche. Quand mon regard s’est posé sur eux, je me suis dit qu’aujourd’hui était mon dernier jour.
J’ai reculé pour suivre un autre groupe derrière la tribune. Dans ma recherche d’une issue, je me disais en mon for intérieur qu’il valait mieux recevoir une balle que d’être poignardé. Derrière la tribune du stade, il y a une zone avec un manguier, qui sert normalement de parking. J’ai tenté de fuir par là.
Des hommes ont barré mon chemin. J’ai été net bloqué, on m’a terrassé et je suis tombé. Je me rappelle que sous mon boubou, je portais un petit sac en bandoulière avec des documents et un peu d’argent. Mon souhait, après la manifestation, était de partir à Madina pour faire des achats avant de retourner à Bambeto.
Le temps pour moi de réaliser que j’étais par terre, j’ai reçu un coup de crosse de fusil sur le crâne — c’est cette plaie qui cicatrise ici, sur ma tête, c’est même devenu un creux. Beaucoup de coups de pied ont suivi. J’ai reçu deux autres coups atroces au niveau des hanches et de la cuisse.

Par la suite, j’ai perdu connaissance. Le sang coulait de partout sur moi, et j’ai été laissé pour mort sur place. Ce sont des personnes avec lesquelles je travaillais à Bambeto qui m’ont secouru par la suite. Cela, on me l’a expliqué plus tard. Il semble que dans le couloir où nous étions coincés, il y avait trois hommes et une femme. Je me suis réveillé dans un centre médical à Bambeto.
À mon réveil, le médecin m’a dit que mon cerveau avait échappé de justesse au choc. Il a pensé pouvoir me traiter, ce qui fut fait. Il m’a rasé la tête et m’a fait des sutures. Ensuite, il m’a mis en observation dans une salle.

Quelques jours après, quand le calme est revenu dans la ville, je suis rentré à Mombeya. Depuis, je n’y suis jamais retourné. Par la suite, j’ai appris beaucoup de choses : que des victimes avaient été entendues, qu’un procès se tenait et qu’il y aurait des indemnisations. Pendant tout ce temps, je suis resté au village. Des proches m’avaient dit, des années avant le procès, qu’il y aurait une possibilité de retrouver et d’écouter d’autres victimes.
Comme vous me voyez là, je garde encore les séquelles de ces violences. Je marche difficilement, je ressens des douleurs à la cuisse et aux hanches, et mon crâne porte une cicatrice qui restera à vie. Ma tête tourne parfois. Il m’a fallu du temps avant de pouvoir remarcher. Je suis au village depuis le lendemain des événements.
Récemment, j’ai appris par la radio régionale que les victimes du 28 septembre résidant aux alentours de Labé seraient bientôt invitées pour un échange. C’est pourquoi je suis venu me renseigner de manière approfondie auprès des acteurs de la société civile.

Quand j’ai appris que certains responsables du pays au moment des faits avaient été jugés et condamnés, j’ai éprouvé un certain soulagement. J’ai demandé au bon Dieu d’accorder plus de justice à la Guinée. Moi, je ne demande que des moyens pour me faire soigner, ainsi que pour toutes les autres victimes.
Il n’y a aucune raison de basculer dans la violence. Je pense aux morts, aux blessés et aux familles endeuillées. Je prie le bon Dieu pour qu’une telle situation ne se reproduise plus jamais dans le pays. C’est un souvenir extrêmement douloureux. Je ne pense pas qu’il soit facile d’oublier ce que nous avons vu ce jour-là. »

Propos recueillis par Alpha Ousmane Bah
Pour Africaguinee.com
Créé le 19 mai 2026 12:54Nous vous proposons aussi
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