Michel Pépé Balamou: “Ce que nous exigeons du Gouvernement pour suspendre la grève” (interview)
CONAKRY – La grève générale illmitée déclenchée le 1er décembre 2025, par le duo syndical SNE-FSPE paralyse le secteur éducatif, aussi bien à Conakry que dans plusieurs villes de l’intérieur du pays. Alors que le syndicat campe sur sa position malgré les derniers développements dramatiques autour du mot d’ordre, l’intersyndicale de l’éducation reste ferme et exige l’ouverture d’un couloir de négociations avec le gouvernement. Qu’exige-t-elle pour suspendre la grève? Le secrétaire général du Syndicat national de l’Éducation (SNE) apporte des précisions dans cet entretien.
AFRICAGUINEE.COM : Depuis plus d’une semaine, votre mouvement de grève paralyse les écoles dans la capitale et dans certaines villes de l’intérieur, avec en plus un cas de décès enregistré ce mardi. N’est-ce pas le moment pour vous de baisser le ton ?
MICHEL PÉPÉ BALAMOU: L’intersyndicale de l’Éducation FSPE-SNE a déclenché une grève générale illimitée à partir du lundi 1ᵉʳ décembre 2025, tout en demandant aux enseignants de rester à la maison. Pour nous, la grève est une cessation momentanée du travail destinée à attirer l’attention du patronat ou de l’employeur sur les conditions de vie des travailleurs ou sur une injustice. C’est ce que nous avons fait, et nous pensons que le gouvernement doit comprendre la température des événements pour saisir que la situation est très critique. Il revient à ce même gouvernement de faire prévaloir sa responsabilité sociale en période de crise.
Des troubles sont enregistrés dans les écoles un peu partout. Comment l’expliquez-vous?
Ce qui a envenimé la situation, c’est un audio envoyé par la directrice des ressources humaines du MEPU-A (Ministère de l’Enseignement pré-universitaire et de l’Alphabétisation) aux inspecteurs régionaux, leur demandant de remonter la liste de tous les enseignants absents depuis la signature du fameux protocole de la discorde, de la honte et de l’exclusion.

Nous avons donc estimé que le gouvernement était en train d’utiliser des méthodes d’intimidation, ce qui n’était pas de nature à favoriser un rapprochement des positions. C’est pourquoi, dès lundi, nous avons durci le ton. Les enseignants ne sont pas venus en classe. Les élèves se sont rendus à l’école, mais en l’absence d’enseignants, ils se sont retrouvés dans la rue et s’en sont pris à des écoles privées, sous prétexte que ce sont les enfants de hauts dignitaires de l’État qui y étudient. Malheureusement, ce qui est arrivé est arrivé. Mais nous déclinons toute responsabilité dans ces dégâts collatéraux, car aucun enseignant n’a été vu dans la rue. Nos consignes étaient très claires : rester à la maison.
Aujourd’hui, la situation s’enlise, et le gouvernement a l’obligation morale de nous appeler afin que nous puissions discuter des différents points inscrits dans le mémorandum de l’intersyndicale.
Nous apprenons que des tractations seraient en cours. Pouvez-vous nous le confirmer ?
Je pense effectivement que des tractations sont en cours entre le syndicat, le gouvernement et, surtout, le mouvement syndical guinéen. Je crois que dans les heures ou les jours à venir, les positions vont se rapprocher. Très rapidement, nous pourrons nous retrouver autour de la table de négociation pour préserver la paix, car nous sommes dans une période électorale. Nous ne refusons ni les négociations ni les décisions, mais nous souhaitons qu’elles soient sincères, franches et qu’elles portent sur les véritables revendications des enseignants. Il s’agit notamment de la revendication principale : la révision du statut particulier de l’Éducation.
À cela s’ajoutent l’engagement des enseignants contractuels communaux non retenus et ceux de Conakry, le déblocage des salaires ainsi que le paiement des arriérés et des primes des enseignants ayant un salaire bloqué, la titularisation des enseignants et stagiaires recrutés via le concours tablette, mais aussi le paiement des primes de fonction des hauts cadres du système éducatif.
Ce sont, entre autres, les points qui retiennent notre attention. Si le gouvernement accède à ces différentes revendications, il n’y aura aucun obstacle, pour nous intersyndicat de l’Éducation, à suspendre le mot d’ordre de grève. Si ces discussions s’ouvrent, rien ne nous empêchera de suspendre le mot d’ordre de grève le temps de mener les négociations jusqu’au bout.
Il y a eu une réunion d’urgence à la Bourse du travail mardi soir. Qu’en est-il ressorti ?

(…). Ce qui est certain, c’est que les positions ont tendance à se rapprocher. C’est déjà une première victoire. La seconde victoire serait que nous nous retrouvions autour de la table, afin que les enseignants ressentent réellement l’impérieuse nécessité pour l’intersyndicale de trouver quelque chose de concret pour eux, pour permettre à la classe ouvrière enseignante de sortir de la misère et de la précarité.
Êtes-vous au courant qu’il y a eu un décès aujourd’hui à la suite du mouvement des élèves, faute d’enseignants en classe ?
Écoutez, nous ne gérons pas ces dégâts collatéraux. C’est déplorable, en tant que père de famille, d’apprendre qu’un enfant — ou une enfant — a été arraché à l’affection de ses parents. Il semblerait qu’elle était en classe, qu’elle aurait poussé un cri et fait une crise en voyant les élèves manifester à l’extérieur et se diriger vers l’établissement. Ce sont des dégâts collatéraux. Nous regrettons cet acte et présentons toutes nos condoléances à la famille éplorée. C’est justement pour éviter ce genre de situation que le gouvernement doit agir.

Si le gouvernement avait engagé une négociation inclusive et écouté les syndicalistes, tous les dégâts collatéraux que nous vivons aujourd’hui, y compris une perte en vie humaine, auraient pu être évités. Encore une fois, tout se règle autour de la table de négociation. Le gouvernement doit comprendre ce message et nous appeler afin que nous puissions discuter de tous les points inscrits dans notre mémorandum.
Est-ce que cette grève est aussi un moyen pour vous de démontrer que vous êtes aujourd’hui l’interlocuteur syndical le plus fiable auprès du gouvernement ?

Ça en a tout l’air. Nous avons pensé que le gouvernement voulait nous minimiser, en laissant croire que c’est l’autre camp qui pouvait mobiliser les gens pour une grève. Donc, s’ils avaient l’autre camp de leur côté, il n’y avait, selon eux, aucune raison pour qu’une autre structure puisse réussir à organiser un mouvement. Mais aujourd’hui, nous ne sommes plus en 2018, nous sommes en 2025.
Les rapports de force ont changé sur le terrain. Le Syndicat national de l’Éducation, en seulement six ans d’existence, a réussi à s’imposer dans le landerneau syndical guinéen, notamment dans le secteur de l’éducation et de la formation. En termes d’acquis et de syndicalisation, c’est un atout à capitaliser. Mais encore une fois, nous ne sommes pas dans un triomphalisme où chacun tire le drap de son côté. Aujourd’hui, le plus important n’est pas de savoir quel syndicat est le plus représentatif, mais ce que nous allons obtenir pour les enseignants qui végètent dans la misère et la précarité.
Peut-on s’attendre à une suspension de la grève ?
Vous savez, en matière syndicale, il faut d’abord se référer à la base. Si vous suspendez une grève sans consulter la base, les gens vont dire que vous avez été corrompus. Il faut éviter cela. La base est souveraine. Nous allons organiser une assemblée générale extraordinaire, à laquelle tout le monde sera convié. Nous leur ferons un compte rendu, et c’est à l’issue de cela que la base décidera de la suite à donner au mouvement.
En attendant, les tractations sont en cours ?
Exactement.
Siddy Koundara Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 10 décembre 2025 09:50Nous vous proposons aussi
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