Lola : les derniers chimpanzés de Bossou disparaissent dans le silence

La survie des chimpanzés de Bossou ne tient plus qu’à trois individus. Nous sommes à Bossou, sous-préfecture située à plus de 1000 kilomètres de Conakry, au sud-est de la Guinée. Cette localité de la région forestière se trouve dans la zone tampon. Elle fait partie intégrante de la réserve de biosphère des monts Nimba connue dans le monde pour ses chimpanzés et sa forêt sacrée. Entre destruction de leur habitat naturel, isolement et disparition progressive des traditions protectrices, chercheurs, guides et habitants tirent la sonnette d’alarme.

À l’aube, la brume enveloppe encore les collines verdoyantes de cette localité de la Guinée Forestière. Dans le monde, la zone est connue pour ses chimpanzés aux comportements exceptionnels. Ici, dans une forêt classée d’environ 320 hectares, vit depuis des décennies une communauté de primates qui fascine de nombreux scientifiques.

Mais aujourd’hui, le silence a remplacé les cris autrefois familiers des chimpanzés de Bossou. Ils ne sont plus que trois : Fawan, Ziré et Zézé. Deux mâles et une vieille femelle incapable de se reproduire. La population nourrit une inquiétude sur la disparition imminente de cette espèce considérée comme unique en Afrique de l’Ouest.

Dans le cadre de la rédaction éphémère du Projet Afri’kibaaru 2  à l’occasion de la couverture de la Journée mondiale de la Biodiversité, Africaguinee.com et Universciences.com  se sont rendus dans la forêt de Bossou, aux côtés des guides de l’Institut de Recherche sur la Biodiversité aux Monts Nimba. L’enjeu, comprendre les causes de ce déclin et surtout tenter de répondre à une question devenue urgente : quelles initiatives pour sauver les chimpanzés de Bossou ?

Départ des guides : une routine devenue combat

Il est un peu plus de six heures du matin lorsque Gouanou Zogbéla se prépare pour une nouvelle journée de recherche dans la forêt. Bottes aux pieds, pantalon renforcé contre les épines, sac sur le dos, il vérifie minutieusement son matériel. Dans sa main, un sécateur.

« Ce sécateur, explique le quarantenaire, c’est ce qu’on envoie en brousse. Quand il y a des pistes fermées, on coupe pour ouvrir le passage. Nous n’utilisons pas de machette parce que les chimpanzés ont peur des machettes. Quand ils voient ça, ils pensent que ce sont des braconniers. Mais le sécateur, ils connaissent ce bruit. Ils savent que ce sont les guides », confie-t-il.

Guide depuis 22 ans, Gouanou consacre sa vie   à la protection des chimpanzés de Bossou.

« Avant, se remémore-t-il, on commençait le travail à 6h30. On suivait les chimpanzés jusqu’à leur coucher. Des fois, on sortait de la forêt à 19h. C’est toute notre vie. Tout ce que j’ai aujourd’hui, c’est grâce aux chimpanzés. Je nourris ma famille avec ce travail », raconte-t-il avec émotion.

À quelques mètres de là, Jules Doré ajuste lui aussi son équipement. Depuis 32 ans, il arpente la forêt. Dans son sac, de l’eau, des imperméables et quelques vivres pour la journée. Cette mission, il l’a héritée de son oncle, considéré comme l’un des premiers guides de Bossou.

« Nous voyons les chimpanzés comme nos ancêtres, entame-t-il enthousiaste. Leur comportement ressemble à celui des humains. C’est la population qui a commencé à protéger les chimpanzés avant même l’arrivée des chercheurs », relate-t-il.

Une marche éprouvante dans une forêt sous pression

Dans la forêt de Bossou, au fil des heures, la progression devient difficile. Les sentiers disparaissent parfois sous les lianes épaisses et les herbes envahissantes. Les guides avancent lentement, ouvrant des passages à l’aide de leurs sécateurs. Le silence est pesant.

Autrefois, disent-ils, il suffisait de tendre l’oreille pour entendre les cris des chimpanzés résonner dans les collines. « Quand ils étaient nombreux, les petits criaient beaucoup parce qu’ils jouaient entre eux. Mais les trois qui restent aujourd’hui ne crient presque plus », explique Jules Doré.

Désormais, les guides traquent des indices. Une empreinte de main sur le sol humide. Des feuilles renversées. Des restes de fruits consommés. Sur les sentiers, nous découvrons des peaux de bananes, des morceaux d’ananas et d’autres traces attestant le passage des primates. « On les recherche à travers les traces des mains et les restes des aliments qu’ils mangent », poursuit Jules Doré.

Malgré des heures de marche, impossible d’apercevoir les chimpanzés. Les guides multiplient les détours, changent de direction, observent attentivement les passages. En vain.

« Ils peuvent passer deux semaines sans crier. Quand ils entendent du bruit, ils pensent parfois que ce sont des braconniers et ils fuient », abonde Boniface Zogbéla, autre guide de l’Institut.

Des chimpanzés uniques au monde

La renommée des chimpanzés de Bossou dépasse les frontières guinéennes. Depuis 1976, cette communauté est au centre de nombreuses recherches scientifiques internationales, notamment japonaises.

Selon Gbadieu Prosper Soumaoro, chef du département primatologie de l’Institut de Recherche sur la Biodiversité aux Monts Nimba, ces chimpanzés possèdent des comportements introuvables ailleurs dans la sous-région.

« Les chercheurs ont observé ici un comportement unique : le concassage des noix de palme avec des pierres. Ils utilisent des cailloux comme les humains », fait savoir le spécialiste.

D’après des explications, les chimpanzés de Bossou fabriquent également des outils pour la pêche aux fourmis, utilisent des feuilles comme récipients pour boire de l’eau et pilent certains végétaux comme le ferait un être humain. « Ils peuvent enlever les bourgeons de palmiers et les piler comme les humains », confirme Boniface Zogbéla.

Pour les populations locales, ces animaux ne sont pas de simples primates. Ils incarnent une part de leur histoire et de leur spiritualité. « Les chimpanzés de Bossou représentent quelque chose qui va au-delà du sauvage. Ils sont considérés comme la réincarnation des ancêtres », explique Docteur Agnès Sangaré, vice -doyenne chargée de la Recherche à la faculté des sciences et technique de l’Université de Nzérékoré.

Selon elle, ces chimpanzés possèdent même des comportements sociaux rares dans le règne animal. « Ils reconnaissent leur mère, leurs sœurs et évitent l’inceste. Ils ne s’accouplent pas entre eux comme les autres animaux sauvages », précise-t-elle.

De vingt-trois individus à seulement trois chimpanzés

L’histoire récente des chimpanzés de Bossou ressemble à une lente extinction. De 1970 à 2000, la communauté comptait vingt-trois individus. Puis le déclin s’est accéléré.

Selon les données fournies par l’Institut de Recherche sur la Biodiversité aux Monts Nimba, entre 2000 et 2003, la population est passée de vingt-trois à dix-huit individus. En 2004, une épidémie de grippe décime cinq autres chimpanzés. En 2010, ils ne restaient que sept. Depuis fin 2022, seuls trois chimpanzés demeurent dans les collines de Bossou : Fawan, Ziré et Zézé. Deux mâles et une femelle vieillissante.

« La femelle a dépassé les 50 ans. Elle ne peut plus faire de bébé », déplore Boniface Zogbéla. Aujourd’hui, le guide s’interroge : « Nos parents ont vu les chimpanzés, nous aussi nous les avons vus. Mais peut-être que nos enfants ne les verront plus ».

Une forêt de plus en plus menacée

Dans la forêt pourtant censée être protégée, des traces d’activités humaines sont visibles Des plantations de bananes, des champs de café, de la coupe abusive du bois et des jardins de piments sont perceptibles.  À des endroits, la présence d’herbicides est visible à proximité de l’habitat des chimpanzés. Une pratique pourtant interdite dans cette zone protégée.

Pour les chercheurs, ces activités contribuent à la destruction progressive de l’écosystème. « La diminution de l’espace vital des chimpanzés est liée aux activités anthropiques », explique Prosper Soumaoro.

L’arrivée massive de réfugiés libériens dans les années 2000 aurait également accentué la pression sur les ressources naturelles. « La population est devenue galopante par rapport aux ressources. Cela a occasionné une forte dégradation des collines qui servent d’habitat aux chimpanzés », ajoute le chef de département Primatologie de l’Institut de Recherche sur la Biodiversité aux Monts Nimba en charge de la gestion des Chimpanzés.

« Quand ils sortent de leur zone protégée pour chercher de la nourriture, ils se retrouvent dans des espaces où ils ne sont plus protégés », avertit Dr Agnès Sangaré, qui a d’ailleurs soutenu sa thèse sur cette “espèce spéciale”.

« Les chimpanzés avaient leur part des récoltes »

À Bossou, plusieurs notables racontent qu’autrefois, une forme de pacte tacite existait entre les habitants et les chimpanzés. La population leur réservait une partie des récoltes.

« Quand les gens cultivaient, ils prévoyaient la part des chimpanzés. Et les chimpanzés respectaient le reste du champ », raconte Dr Agnès Sangaré. Selon elle, cette relation particulière participait naturellement à leur conservation. Mais avec les mutations sociales, la pression foncière et les difficultés économiques, ces pratiques ont progressivement disparu. Aujourd’hui, certains habitants considèrent même la forêt comme un obstacle à leurs activités agricoles.

« Des gens nous insultent parce qu’ils disent qu’il faut quitter la forêt pour qu’ils puissent cultiver dedans », témoigne Gouanou Zogbéla.

Le corridor de l’espoir

Face à cette crise écologique, les chercheurs misent désormais sur une solution : reconnecter Bossou aux Monts Nimba.

L’idée consiste à restaurer un corridor forestier entre les collines de Bossou et les forêts des Monts Nimba où vivent encore de nombreux chimpanzés.

« Si nous arrivons à restaurer les espaces dégradés entre les deux écosystèmes, nous espérons que certains chimpanzés des Monts Nimba pourront migrer vers Bossou », explique Gbadieu Prosper SOUMAORO.

Depuis plusieurs années, des campagnes de reboisement sont menées avec les communautés locales. Des pépinières forestières et agroforestières sont mises en place afin de restaurer les espaces détruits tout en offrant des alternatives économiques aux populations riveraines.

« Les communautés sont impliquées dans les plantations et les activités de reboisement », précise impuissamment le chercheur. Mais les moyens restent insuffisants.

Un appel à l’État et aux ONG

Chercheurs, guides et habitants lancent désormais un appel aux autorités guinéennes et aux organisations internationales. Pour eux, la survie des chimpanzés de Bossou dépend d’actions rapides et concrètes.

« L’État doit appliquer les lois de conservation et protéger strictement les zones où vivent les chimpanzés », estime Dr Agnès Sangaré. Elle appelle également au financement de projets générateurs de revenus pour les populations riveraines afin de réduire leur dépendance à la forêt.

« Les ONG et l’État doivent nous appuyer financièrement pour terminer le corridor écologique et restaurer les espaces dégradés », plaide-t-ils. Les guides, eux, demandent davantage d’équipements et un renforcement de la sensibilisation contre le braconnage.

Au coucher du soleil, les guides reviennent épuisés de leur journée de recherche. Les chimpanzés sont restés invisibles. Seulement quelques traces témoignent encore de leur présence dans la forêt.

À Bossou, beaucoup redoutent désormais que ces animaux mythiques ne disparaissent définitivement dans les prochaines années. Et avec eux, une part du patrimoine écologique, scientifique et culturel de la Guinée Forestière.

Cet article a été rédigé par Paul Foromo SAKOUVOGUI et Mansa Moussa Mara à l’occasion de la couverture de la Journée mondiale de la Biodiversité dans le cadre du Projet Afri’kibaaru 2. Il a été édité par Sally Bilaly SOW.

Créé le 22 mai 2026 22:46

Nous vous proposons aussi

TAGS

étiquettes: , , ,