Logement, foncier et rénovation urbaine : L’interview « vérité » d’Alpha Boubacar Bah, DGA de l’ANRU
CONAKRY- Au lendemain de l’investiture du Président Mamadi Doumbouya, Alpha Boubacar Bah, Directeur Général Adjoint de l’Agence Nationale de Rénovation Urbaine (ANRU), livre un entretien exclusif à Africaguinee.com. Acteur clé de la « Refondation » dans le secteur de l’habitat, il dresse un bilan sans concession des quatre années de transition et trace les sillons du nouveau mandat dans le domaine de l’urbanisme. Des projets de reconstruction des anciennes cités de l’État à la transformation des quartiers précaires de Conakry, en passant par la nécessaire digitalisation du cadastre et la réforme de la fiscalité foncière, l’expert en pilotage de projets détaille sa méthode. Entre pédagogie et pragmatisme, il explique comment l’ANRU entend réinventer le visage des villes guinéennes sans rompre le tissu social.
AFRICAGUINEE.COM : Le Président de la République vient d’être investi. Quel sens donnez-vous à ce moment pour le pays et pour l’action publique ?
ALPHA BOUBACAR BAH : C’est un moment de stabilité, de responsabilité et de continuité. Je voudrais profiter de cette occasion pour féliciter le président de la République, son excellence, monsieur Mamadi Doumbouya, pour son élection à la magistrature suprême. Ensuite féliciter le peuple de Guinée pour sa maturité. Depuis la fin du mois de juillet 2025 jusqu’au 17 janvier 2026, nous avons organisé deux campagnes électorales, des élections majeures dans notre pays. Nous sommes habitués en Guinée à des périodes électorales très chaudes, très violentes, avec des conséquences désastreuses pour le peuple de Guinée. Cette année, nous avons connu quand même un processus électoral très apaisé. Ce climat de sérénité dans lequel ces élections ont eu lieu montre à quel point le peuple de Guinée est mature. Et ça, il faut tirer le chapeau au président de la République, à son gouvernement, au CNRD et en dessus de tout, au peuple de Guinée.
Le président a été élu sur la base d’un bilan. Dans un secteur aussi structurant que l’urbanisme et l’habitat, qu’est-ce qui a fondamentalement changé ces dernières années ?

C’est vrai que nous qui avons été très impliqués dans la campagne électorale, -moi j’étais à Labé en tant que responsable des opérations électorales là-bas-. Ça n’a pas été difficile de convaincre les populations guinéennes de voter pour notre candidat, Mamadi Doumbouya, parce que le bilan était là. La transition a duré quatre ans et pendant ces quatre années, le président et son gouvernement n’ont pas attendu. Ils ont travaillé, ils ont refondé le pays. Il y a eu clairement des infrastructures qui ont été construites.
Il y a eu dans tous les secteurs une amélioration considérable des conditions de vie des Guinéens. Et dans les secteurs comme l’urbanisme, l’habitat et l’aménagement du territoire, il y a eu beaucoup de choses qui ont changé. Lorsque je prends le secteur de la rénovation urbaine, dont je suis le directeur général adjoint, c’est une structure qui n’existait pas avant mon arrivée. Personne ne savait c’était quoi la rénovation urbaine. Et d’ailleurs, jusqu’à présent, nous avons des difficultés à faire comprendre aux Guinéens, y compris aux techniciens au niveau de l’habitat, c’est quoi le concept de la rénovation urbaine, c’est quoi construire la ville sur elle-même, c’est quoi la restructuration des quartiers précaires, c’est quoi la lutte contre l’habitat insalubre ou l’habitat précaire. Donc, nous avons travaillé pour la structuration d’abord de l’ANRU, à travers la mise en place des fondamentaux.
Ensuite, nous avons initié des projets. Le programme phare de la rénovation urbaine pendant ces trois dernières années, c’est le programme national de reconstruction des anciennes cités de l’État à travers le pays. Qu’on le dise ou non, au début des années 60, le président Ahmed Sekou Touré a réfléchi et a construit dans toutes les préfectures et la capitale à Conakry des cités pour accueillir et abriter les fonctionnaires guinéens qui étaient au service de l’État. C’était une vision futuriste par rapport à sa propre génération. Nous tous qui avons grandi à l’intérieur, nous avons eu des copains, des amis qui vivaient à la cité parce que fils de directeur préfectoral, fils de ceci ou cela. Aujourd’hui, ces cités-là, depuis 1963, n’ont pas été rénovées. Des efforts n’ont pas été fournis pour les améliorer. Donc, ces cités sont défectueuses.
De nos jours, ce n’est pas une rénovation en tant que telle qu’il faut apporter, mais plutôt une reconstruction. Et puis, en plus, ces cités sont aux centres villes. Donc, ce programme national visait à reconstruire au moins une cité dans chaque préfecture, mais aussi à Conakry, voir dans quelle mesure nous pouvons utiliser ces espaces urbains occupés par ces anciennes cités pour construire la ville sur elles-mêmes afin de densifier les populations. C’est le cas notamment à Conakry. Donc, ces cités, la première phase qui a été lancée concerne dix projets. Vous avez l’ancienne cité de N’zérékoré, de Guékédou, de Faranah, de Kankan, de Labé, de Kindia, de Boké, de Coyah, de Forécariah, de Siguiri, qui ont été lancés tout récemment. Progressivement, d’ici la fin de l’année, si on ne les termine pas totalement, nous comptons quand même dans les quinze prochains mois au maximum, rendre ces cités. Et si vous prenez les dix cités là simplement, c’est à peu près 320 logements pour nos fonctionnaires.
La deuxième phase, même la semaine dernière, nous avons tenu une réunion. Parce que pour le financement, nous sommes en train de mettre en place un système de financement par la dette pour les 23 cités qui restent, plus la cité des enseignants à Donka. Et ça aussi, nous avons reçu l’avis de non-objection du ministère des Finances. Donc, ça va avancer vite.
Nous sommes déjà en période de négociation. Si nous avons la chance de confirmer ce financement, en huit mois, nous rendrons 24 cités à travers le pays. Et évidemment, à Conakry, l’objectif, c’est de lutter contre l’habitat précaire à Tombo, à Coronthie, à Témenetaye, à Boulbinet, comme pilote. Parce que comme vous le savez, c’est le cœur de notre capitale. Mais là, il y a quand même un fort potentiel de rénovation urbaine. Et nous avons commencé à agir et nous avons lancé la reconstruction de l’ancienne cité de police à Sanfil. Nous allons lancer la cité canadienne à côté du gouvernorat. Les deux seulement, pour vous donner le potentiel, c’est à peu près 500 logements qui vont être fournis là-bas dans un bref délai. Ce qui va nous permettre d’amorcer une autre stratégie.
Concrètement, quel a été votre rôle, votre apport dans ce secteur ?
C’est difficile de parler de soi, mais j’ai apporté la méthode. J’ai apporté mon expertise en conception, élaboration et pilotage des projets dont je suis spécialiste. Et de par ma formation et de par mes expériences. J’ai apporté aussi un autre atout, celui de la gestion des ressources humaines. Vous savez, dans notre pays, dans les EPA, il y a beaucoup de problèmes entre directeurs généraux et leurs adjoints. Moi, le président m’a fait honneur en me nommant directeur général adjoint de l’ANRU.
J’ai une directrice générale. Ce que j’ai apporté personnellement, justement, c’est comment gérer d’abord ma relation personnelle avec la directrice générale, et puis l’esprit d’équipe qu’on a apporté après avec les autres. Parce que, comme je vous l’ai dit, à l’ANRU, il n’y avait rien. C’est nous qui avons recruté le personnel qu’il y a là-bas. Et puis, chaque personne qui arrive, on essaie de l’inculquer l’esprit d’équipe. Et après, évidemment, c’est tout le process de la gestion des projets. Cette expertise-là, elle a été déterminante. Ensuite, avec la liberté et l’autonomie que madame la directrice m’a laissée, mon petit réseau dans l’administration a beaucoup aidé.

A cela s’ajoute mon expérience étrangère, occidentale. Parce que je vous parlerai de quelque chose qui, même s’il existait ici, mais ça n’était pas traité comme tel. C’est le bail-partage. C’est comment un propriétaire foncier peut travailler avec un partenaire privé, avec l’arbitrage et la présence de l’État, pour coproduire un immeuble ou peut-être même une unité urbaine et se partager le produit. Au niveau central aussi, j’ai apporté en conseils, en mémo par exemple, en stratégie pour qu’on puisse avancer, pas simplement en rénovation urbaine, mais aussi en matière de logement, en matière de planification urbaine, en matière de voiries urbaines. Avec background j’ai apporté aussi bien au ministère et qu’à la rénovation urbaine, mes expériences en communication.
Vous avez beaucoup parlé de rénovation urbaine. De quoi s’agit-il exactement et en quoi cette approche se distingue-t-elle des politiques du passé, souvent assimilées à des déguerpissements ?
Oui, la rénovation urbaine, je vous le disais tantôt, c’est difficile de comprendre ça ici en Guinée, parce que c’est la première fois qu’on crée cette entité et qu’on entend parler d’elle. La rénovation urbaine, en fait, c’est comment améliorer la ville, comment construire la ville sur elle-même, s’occuper des quartiers précaires. Il y a beaucoup de quartiers non lotis, des quartiers qui ont été construits comme ça, avant même l’arrivée de l’État, sans planification. Comment réorganiser ces quartiers, les rendre vivables, les rendre viables. La rénovation urbaine aussi, c’est la lutte contre l’habitat précaire.
Je vous ai parlé tout à l’heure des anciennes cités, mais lorsque je prends les habitants de Tombo, -les habitants de Kaloum m’excuseront-, lorsque vous voyez Tombo, Coronthie, cette trame vierge jusqu’à Boulbinet, dès que vous venez, vous sentez la nécessité de changer cela. Ce n’est pas une autre entité qui s’occupe de ça que la rénovation urbaine. Parce que c’est la ville qui existe qu’il faut améliorer, transformer et la rendre moderne. C’est ça la rénovation urbaine. Maintenant, bien entendu, comme c’est de l’existant, il faut passer par soit casser, soit déguerpir, soit en tout cas remplacer l’existant par du nouveau.
Et ça, entre les deux, il y a forcément des frictions entre l’État exécutant et les propriétaires. Surtout dans le cas de Kaloum tout comme Wanindara ou dans d’autres secteurs, c’est les populations qui sont propriétaires des lieux, ce n’est pas l’État. Et c’est pour cette raison que nous, ce que nous avons apporté en plus, c’est une solution qui est participative.
Il faut d’abord venir conscientiser les populations, leur expliquer pourquoi ils doivent quitter cette insalubrité, pourquoi ils doivent accepter que l’État agisse pour améliorer leurs conditions de vie. Mais la question qui va se poser, c’est : est-ce qu’on va me chasser de chez moi ? Parce que c’est leur lieu. Lorsque vous prenez Kaloum, les gens sont là depuis des siècles.

Est-ce que l’État va me chasser ? Ou bien est-ce que je vais rester ici ? Ou qu’est-ce que je gagne ? Parce que c’est ma parcelle, c’est mon domaine, c’est ma concession. Et donc, on ne peut pas venir simplement casser. Et la rénovation urbaine sa particularité, c’est un processus participatif. Voilà les raisons pour lesquelles nous devons commencer par ceux qui appartiennent à l’État pour un jour vouloir ramener les personnes avec lesquelles nous serons d’accord par exemple, dans un quartier ou une parcelle qui appartient à l’État. L’État va financer pour construire là-bas en hauteur quelques appartements, quelques logements. Et à partir de ces logements, vous allez être d’accord avec certaines familles du quartier qui vont accepter d’échanger leur concession actuelle en état de précarité avec un nombre de logements dans ce bâtiment.
Vous avez une concession, l’État vous propose ou en tout cas le partenaire vous propose en échange de votre lieu d’habitation actuel, mais vous n’êtes pas loin, vous ne quittez pas votre lieu, de venir occuper 2, 3, 4 appartements. L’objectif de ça, c’est que vous allez habiter un appartement ou deux et vous allez mettre en location les deux autres appartements. Vous faites d’une pierre deux coups. Vous avez un logement décent, vous êtes devenu promoteur immobilier, vous avez chaque fin du mois un revenu régulier. C’est ça la rénovation urbaine. Mais c’est un domaine vaste parce que nous travaillons sur tout ce qui est la ville : assainissement, électricité, viabilisation. Mais ça ne veut pas dire que c’est l’ANRU qui va aller faire tout ça. Il y a des directions, des organismes publics, des services publics qui sont chargés de faire tout ce travail. Mais l’ANRU, en tant que maître d’ouvrage délégué, doit aller planifier, faire des plans d’exécution et maintenant se mettre en contact avec tous ces services, coordonner tout ce travail pour que le résultat soit un résultat où tout le monde a participé. L’un des problèmes de la rénovation urbaine et qui empêche beaucoup de gens à y travailler, c’est que ce ne sont pas des projets à court termes. C’est-à-dire que tu ne peux pas venir aujourd’hui, inaugurer demain.
Donc politiquement, il y a des gens qui pourront avoir peur de venir s’engager dans une telle affaire. C’est pour cette raison que même au niveau gouvernemental, vous allez voir qu’on ne met pas trop l’accent sur la rénovation parce que c’est un travail, si je vous dis qu’il faut construire un immeuble, aller gérer, négocier avec les populations, les loger là, après venir démolir le lieu et continuer à travailler, ça, c’est beaucoup de temps.
C’est minimum deux ans avant que les premiers résultats visibles ne soient là. Mais comme je vous l’ai dit, moi, j’ai un background de gestion des projets. Je sais qu’il y a des petits projets qui peuvent se faire en 6 mois, 1 an. Mais les vrais projets, ce sont des projets de 3 ans à 5 ans, 10 ans, pourquoi pas une vision sur les 20, 30 prochaines années.
Cette approche a notamment été appliquée aux anciennes cités. Où en est aujourd’hui ce programme de reconstruction et quelles sont les prochaines étapes ?
Je vous l’ai dit tout à l’heure, la première phase est lancée et nous comptons accélérer le tempo pour livrer les 10 premières cités. La deuxième phase, nous sommes en train de négocier le financement et nous comptons finaliser ça rapidement pour lancer 24 cités à la fois pour aller vite. Et puis, au niveau de Kaloum, la cité canadienne qui a été financée par la facilité de crédit du Fonds monétaire international après l’incendie du dépôt. Nous allons lancer cette cité, je pense, si tout va bien, vraiment dans un ou deux mois maximums pour qu’on puisse avancer. Et là, vous aurez 226 appartements.
Je vous disais tout à l’heure qu’à côté, il y a cette partie de Coronthie jusqu’à la prison. Vous voyez ce que je dis. Et puis, aux alentours du Gouvernorat. Donc, ces familles-là, si elles le souhaitent, elles pourront venir habiter cette nouvelle cité qui va être construite parce qu’il y aura un commissariat, il y aura des voiries, et tout ce qui est système d’assainissement. Il y aura un complexe scolaire moderne Donc, toutes ces infrastructures permettront aux populations de rester chez elles sans bouger. Et en ce moment, les familles qui accepteront bénéficieront des appartements, des logements sur place. Ce qui va permettre à l’État de continuer progressivement à construire la ville sur elle-même. Et puis, peut-être dans quelques années, notre capitale se modernisera.
Dites-nous concrètement, comment transforme-t-on un quartier précaire en un quartier viable, structuré, durable, sans casser le tissu social existant ?

C’est méthodologique. Je vous ai dit tout à l’heure, il faut penser à moins long terme. Il y a des quartiers aujourd’hui, si vous prenez par exemple Wanindara, c’est un grand quartier. Mais en réalité qui n’est pas bien aménagé. Les gens y habitent déjà. Tu ne peux pas aller casser tout ça. Ce n’est pas possible. Un État responsable ne peut pas se le permettre. Pourtant Wanindara, c’est quand même dans le portefeuille de l’État. Tout ce grand quartier que vous voyez, c’est un quartier où les gens ne peuvent même pas avoir un titre foncier sur leurs parcelles, parce que tout simplement, c’est une grande partie de la propriété de l’État.
Qu’est-ce qu’on peut envisager ? D’abord, un décret de déclassification. C’est ce que le président a envisagé à un moment donné. Et cette lutte, ce travail va continuer. Et puis après, les populations, nous allons travailler ensemble. Déjà, elles ont été reçues. La direction communale de l’habitat de Ratoma y a travaillé. Au niveau national, la DATU, la DACLO, la DOCAD, ont beaucoup bossé avec la rénovation urbaine. Donc, nous ne pouvons pas peut-être avoir dans un tel quartier toutes les routes et toutes les ruelles qu’il faut. Mais il faut absolument organiser le quartier pour que chaque bâtiment ait un d’accès à la route. Après à l’intérieur, il faut construire les équipements collectifs. Parce que dans ce secteur et dans tous les quartiers mal lotis et mal aménagés, il n’y a pas d’écoles, il n’y a pas de centres de santé, il n’y a pas de places pour une administration, un petit terrain de foot, ainsi de suite. Donc, le rôle de l’État dans la restructuration de ces quartiers précaires, c’est ça : ouvrir les voies, bien aménager, construire les équipements collectifs, bien préparer le système d’assainissement du quartier pour qu’il y ait des accès, qu’il y ait des équipements collectifs. C’est ce qui peut améliorer les conditions de vie des populations. L’objectif, c’est ça. C’est améliorer les conditions de vie des populations et leur permettre d’avoir leur titre de propriété. Évidemment, cela ne pourra pas être avec zéro casse. Mais l’État, la responsabilité de l’État, du ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat à travers la rénovation urbaine ou la DATU, c’est minimiser cette casse.
Ce qui demande beaucoup de pédagogie, je suppose ?
Oui, bien sûr.
Mais dans cette transformation urbaine, la question des voiries revient très souvent. Aujourd’hui, plusieurs structures interviennent, y a-t-il, selon vous, un problème de gouvernance à clarifier ?
Oui, bien entendu. Moi, je suis arrivé au ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat fin 2021, à l’occasion de l’arrivée du président de la République, Mamadi Doumbouya, au pouvoir. Il y a une division des voiries urbaines au niveau du ministère de l’Urbanisme au sein de la direction nationale de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme (DATU). Il y a une direction nationale des voiries urbaines carrément érigée au niveau du ministère des Infrastructures et des Travaux Publics. Donc, il y a une confusion d’ancrage institutionnel. Avec le prochain gouvernement, je conseillerais vivement de trancher ça et de faire un arbitrage direct. Les voiries urbaines, c’est une question d’urbanisme. Ce n’est pas une question routière, ce n’est pas une question de travaux publics. Les voiries urbaines, on parlait tout à l’heure des quartiers précaires, c’est ça les voiries urbaines. C’est celui qui détermine le plan d’urbanisme local. Les voiries, c’est les logements, c’est les équipements collectifs, c’est ce qui met en maillage tout le quartier. Et ça, c’est une question d’urbanisme. Ça doit être donc ancré définitivement au sein du ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat.
Le ministère des Infrastructures et des Travaux Publics devrait s’occuper, comme il le fait, des autres routes inter-préfectorales, internationales, nationales, et puis les routes de transit. Ça, c’est les travaux publics. Mais les voiries qui sont urbaines doivent être au sein du ministère de l’Urbanisme. Ce qui fait qu’aujourd’hui, chacun a sa programmation. Vous allez voir une route qui a démarré avec les études validées par le ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat, parfois même financées en partie par le ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat, se retrouver dans l’ancrage du ministère des Infrastructures et des Travaux Publics. Et ça retarde énormément.
Vous allez voir la route Samatran-Kilomètre 5, ou cette autre route de Kagbelen à Kouriah. Ça, ce sont des routes qui sont initiées par le ministère de l’Urbanisme, mais qui tardent à se mettre en place parce que l’ancrage institutionnel, c’est très difficile. Tantôt, c’est au ministère des Infrastructures. Donc, pour moi, il faut absolument clarifier et délimiter les actions et faire revenir carrément la Direction Nationale des Voiries Urbaines sous l’ancrage du ministère de l’Urbanisme.
Depuis le début de cet entretien, un mot revient très souvent, le ‘’logement’’, malgré l’urgence et l’ampleur des besoins qui sont là, pourquoi a-t-on encore tant de mal à construire à grande échelle ?
Je dirais que c’est un manque de priorisation. Les équipes existent, l’expertise est là. Une agence a été créée pour s’occuper du logement, l’agence Guinéenne pour le financement du logement AGUIFIL, qui a d’excellentes équipes. Malheureusement, le financement, c’est notre pays seulement qui finance directement par le budget national de développement la construction du logement.
Dans la convention qui a mis en place AGUIFIL, il y avait un guichet de refinancement qui devait être créé au niveau de la banque centrale, qui permettait aux promoteurs, s’ils construisent, s’ils préfinancent, les banques peuvent se refinancer à partir de la banque centrale pour les rembourser. Sauf que ce guichet n’a pas été mis en place. Les équipes ont travaillé pour aller chercher du financement à la Banque Nationale d’Investissement de Guinée, à d’autres banques primaires. Mais là aussi, il y a des difficultés à décaisser parce que personnellement, j’ai l’impression qu’il y a un manque de confiance entre promoteurs-Etat, promoteurs-banques, ainsi de suite. Donc les procédures sont très longues. Je pense aussi que pour construire les logements en masse en Guinée, il va falloir adopter une stratégie. Aujourd’hui, on veut que ça soit commencé par les logements sociaux. Après, on part vers les autres logements de type standing ou luxueux. Sauf que ceux qui doivent accéder aux logements sociaux sont de très faibles revenus dans notre pays.
Parfois, les promoteurs ont peur de ne pas récupérer leur investissement, les banques aussi. Parce qu’ils considèrent que cette partie de la population n’est pas trop solvable. Moi, je pense qu’on a conscience qu’il faut renverser la tendance. Il faut commencer par construire de l’économique pour la diaspora, pour le secteur informel, pour la minorité peut-être des Guinéens, qu’on appelle classe moyenne. Le promoteur est encouragé parce qu’il a du profit tout de suite. Et les clients sont là. Tout le monde veut acheter un appartement. Tout le monde veut acheter une maison pour ceux qui en ont, les moyens.
Donc, si on construit et que les prix ne soient pas exorbitants, les promoteurs vont se faire de l’argent. L’économie qu’on fera là-bas pourra être reversée pour construire des logements sociaux pour les familles, pour les ménages à faible revenu.
Mais le gouvernement devrait aussi, je pense, mettre à la disposition de l’AGUIFIL un montant revolving. Un montant revolving par exemple de 1 000 milliards gnf, permettrait à l’AGUIFIL, de construire 2 000 à 2 500 logements ou à 3 000 logements, les familles qui viendront prendre ça, les banques rembourseront ce montant-là et ce montant-là va continuer à permettre au ministère de l’Urbanisme de construire au moins chaque année ou chaque deux ans 2 000 à 3 000 logements. Et à côté, ça va encourager la concurrence et les partenaires privés.
Mais au rythme actuel, ça va être très difficile. Donc la question du financement, c’est une question à revoir et c’est d’ailleurs pour cette raison que moi je pense que le ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat ne devrait pas dépendre du budget national de développement.
Vous expliquez que la rénovation urbaine peut produire des logements en centre-ville et en même temps contribuer à financer le logement social. En quoi est-ce que stratégique pour notre pays ?

Prenez les cas des centres urbains, même si c’est dans d’autres villes. Je prends l’exemple de Kankan. À Kankan, il y a en face de l’université l’ancienne gare qui fait au total 29 hectares mais en réalité il y a 19 hectares qui est en friche urbaine. Nous, l’ANRU nous avons développé un projet, un ensemble immobilier qui va faire de la résidence, des logements sociaux, des équipements publics, des marchés, des centres d’affaires et puis un grand parc urbain. Tous les partenaires privés peuvent s’intéresser parce que c’est un centre urbain.
Si vous construisez là-bas, forcément même si je ne suis pas de Kankan, si je veux avoir une propriété immobilière à Kankan, je vais m’empresser de l’acheter. Je vais y investir même si c’est pour faire du logement après, du locatif, pour gagner de l’argent. Donc ces centres urbains, il y a du foncier de l’État où on peut construire.
À Kaloum ici, je vous ai dit, une cité qui faisait 6000 mètres carrés, aujourd’hui si on construit des R12, R13, nous pouvons nous en sortir à près de 300 appartements. Donc ce sont des lieux prisés et par les partenaires et par les clients. Donc nous pouvons créer des logements. Ça, on apporte du logement. Normalement, la rénovation urbaine, les logements que nous créons, ces logements-là doivent être comptabilisés dans la quantité de logements fournis par AGUIFIL par an. Donc à ce niveau, si ces logements sont fournis et que le partenaire revend, fait la promotion immobilière, forcément il y a une partie qui va être rétrocédée pour construire des logements sociaux.
C’est-à-dire le montant révolving dont je parlais pourrait s’agrandir par ces montants qui viendront de ces cités qui seront construites. Prenez par exemple à la Camayenne, en face du cimetière, c’est près de 3 hectares. Un complexe immobilier est prévu là-bas d’à peu près 754 appartements, près d’une centaine de bureaux et de boutiques. Forcément l’État aura des bénéfices qu’on pourra flécher vers la construction des logements sociaux. Donc forcément on ne peut pas financer le logement économique par le logement social et on ne pourra pas accélérer le programme national de construction des logements sociaux si on ne commence pas par l’économique. En tout cas c’est ce que je pense.
Donc la rénovation urbaine agit dans le milieu urbain, ce sont des espaces privés, les promoteurs veulent travailler là-bas, ils sont plus intéressés par ces espaces urbains parce qu’il y a du profit rapide là-bas. Et donc on peut construire beaucoup de logements dans ces espaces urbains et le bénéfice sera pris pour être reversé dans la construction des logements sociaux.
Tout cela suppose une certaine maîtrise du foncier. Aujourd’hui la Guinée peut-elle peut-être aller vers un modèle où l’État aménage, viabilise et revend les parcelles ?
D’abord il faut dire qu’il y a eu beaucoup d’initiatives pour la digitalisation du cadastre foncier. Que ce soit pour le financement, que ce soit pour la gouvernance foncière, il faut absolument digitaliser le cadastre foncier. Chaque mètre carré de notre pays doit être identifié et reconnu dans ce cadastre foncier, il doit être paramétré. Donc la digitalisation du cadastre foncier, sur toute l’étendue du territoire national, doit être une priorité. Pour moi, d’ailleurs, cette année 2026, nous devons absolument commencer par ça.
Il y a des initiatives qui existent, la décision tarde à être prise. Mais je pense que dans les mois à venir, une décision sortira pour carrément digitaliser tout le cadastre foncier. Ça nous permettra de résoudre tous les conflits domaniaux. Parce qu’en ce moment, lorsque vous arrivez sur une parcelle X, dès que vous tapez les coordonnées, on vous dira si cette parcelle appartient à Boubacar ou à Aminata. On vous dira si cette parcelle est une propriété de l’État. Et donc, à partir de là, on peut gérer les conflits domaniaux et élaborer une politique fiscale.
Parce que ça, c’est extrêmement important dans notre pays d’avoir une politique fiscale fléchée à l’urbanisme, à l’habitat et à l’aménagement du territoire. Parce que, le ministère de l’urbanisme et de l’habitat, c’est un ministère normalement qui devrait apporter au budget national de développement, pas à en prendre. Aujourd’hui le seul outil qu’on a dans le système fiscal, c’est la CFU, la Contribution Foncière Unique, qui nous dit de payer 15% lorsque c’est vous-même qui habitez votre maison, 19% lorsque vous l’avez fait louer. Mais entre nous, qui paie cette taxe ? Même si, au niveau des impôts, on essaie de faire payer ça, mais la marge de recouvrement, elle est petite. Parce que, tout simplement, on ne sait pas. En tout cas moi, personne n’est venu ici depuis que je suis là pour me demander de payer cette taxe. Personne ne demande à un propriétaire. C’est pour cela que vous pouvez entendre quelqu’un dire ici « j’ai 20 villas, 300 villas, et puis ainsi de suite, j’ai 300 hectares de terre et tout ça ». Parce que vous ne payez rien du tout.
Donc, pour moi, nous devons mettre un accent sur la mise en place d’une politique fiscale pour que, pour chaque maison louée ou habitée par son propriétaire, qu’il y ait au moins 15 à 20% qui soit payé à l’État. Les terrains urbains, aujourd’hui, vous allez voir à l’intérieur, dans les grands centres, des parcelles qui sont clôturées, fermées depuis des dizaines d’années, non bâties. Et c’est devenu des nids de bandits. Pour moi, ces terrains urbains doivent être fortement taxés pour deux choses. D’abord, pour empêcher la spéculation foncière. Ensuite pour pousser les propriétaires à les mettre en valeur. Donc, pour ces deux raisons-là, l’État doit flécher ces terrains non bâtis en centre urbain et les taxer très fort.
L’autre volet, il faut jeter le regard sur les transactions immobilières, la vente. Moi, je vends ma parcelle, ce que moi je dois donner à l’État, c’est quelqu’un qui s’appelle démarcheur qui vient se mettre entre nous et puis prendre l’argent que l’État devait avoir, et puis à des milliards gnf. Et d’ailleurs, ce sont ces démarcheurs souvent qui se permettent d’aller vers le propriétaire pour dire, moi, je peux obtenir soit un prix de loyer élevé, mais à condition que je gagne tel pourcentage par mois, ou que je gagne telle rente, ou le prix de la parcelle, on peut la faire à 10 milliards gnf parce que moi, je dois avoir 1 milliard gnf. Donc, tout ça, on doit taxer ces parcelles-là, on doit taxer ces transactions immobilières.
Dans chaque transaction, l’État devrait avoir sa part en retour, même dans les héritages. En matière immobilière, ça se fait partout. Pourquoi les pays européens, occidentaux, qui n’ont aucune ressource naturelle, sont autant riches ? C’est parce que les populations payent les taxes. Et lorsque nous, nous sommes à l’étranger, nous payons les taxes. En Guinée, nous devons absolument aller vers une politique fiscale, foncière, pour permettre au ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat de tirer le maximum de son budget d’investissement, de ce que lui-même, apporte au budget national de développement.
Alors, pour conclure, entre planification urbaine, réforme institutionnelle, clarification des compétences et valorisation des initiatives locales à l’intérieur du pays, quelle est votre vision pour l’avenir des villes guinéennes ?
Écoutez, d’abord, c’est des villes planifiées. Pour moi, on ne peut rien faire sans la planification. La Direction nationale de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme travaille beaucoup sur la planification urbaine, du schéma national d’aménagement du territoire jusqu’au niveau du PAD (plan d’aménagement détaillé), en passant par le schéma directeur d’urbanisme, en plan d’urbanisme local. Tout le pays doit être en maillage et on doit avoir un schéma national d’aménagement du territoire. Nous devons planifier chaque centimètre carré pour savoir dans ce périmètre voilà ce qui va être fait ici dans les 50 prochaines années. Ce qui va nous aider à éviter l’anarchie et l’étalement continu de nos villes. Aujourd’hui vous quittez Conakry jusqu’à Kindia, ça ne s’arrête pas. Et le problème c’est que l’État ne suit pas, parce tout mérite d’être planifié.
C’est pour cette raison que la planification urbaine doit nous permettre de circonscrire nos villes et nos villages parce que ce qui se passe en ville aujourd’hui continue dans les villages.
Donc la planification doit être une priorité parce que c’est à travers cette planification aussi que nous devons délimiter les espaces pour l’agriculture, les espaces pour l’élevage, les espaces pour le cadastre minier etc. On doit tout délimiter à travers des schémas directeurs d’urbanisme des préfectures qu’on peut le faire.
Et l’autre pan dans cette planification, c’est la mise à jour des textes qui existent. Il y a un travail énorme qui est en cours pour le code de construction, le code de l’urbanisme, mais il faut intégrer les nouveautés, c’est-à-dire que la rénovation urbaine doit prendre sa place dans ce code de construction et de code de l’urbanisme. La loi sur la copropriété doit prendre sa place dans ces nouveaux codes et puis la stratégie de bail partagé doit être à l’intérieur de cela et que cette stratégie soit édifiée en stratégie nationale pour la lutte contre l’habitat précaire. Au niveau de l’Agence nationale de rénovation urbaine, nous comptons fermement lancer ces opérations de bail-partage à partir du mois de février, parce que nous pensons qu’avec ça, c’est la seule stratégie qui nous permet de lutter contre l’habitat précaire sans déguerpir les gens, sans exproprier les gens avec leur propre consentement, avec leur propre participation.
Les gens dans nos centres urbains, ils sont sûrs de l’or : leur foncier. Ils doivent bénéficier de cela, ils ne doivent pas être amenés à quitter les lieux pour aller loger ailleurs. Ils doivent absolument bénéficier de cela et donc ils doivent participer à la nouvelle stratégie de comment transformer les villes, construire les villes sur elles-mêmes, densifier les villes pour qu’eux-mêmes, soient à l’intérieur.
C’est-à-dire quelqu’un qui a un foncier à Kaloum, c’est quelqu’un qui est riche, donc il faut que l’État vienne lui expliquer comment il peut travailler avec le partenaire privé qui a les moyens de financer et de construire, comment ils peuvent se partager les logements qui seront construits et comment lui-même il peut devenir un promoteur immobilier à Kaloum alors qu’il était dans la pauvreté la plus absolue. Donc pour moi, c’est cela l’avenir du ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat.
Interview réalisée par Oumar Bady Diallo & Boubacar 1 DIALLO
Pour Africaguinee.com
Créé le 26 janvier 2026 10:43
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