Les confidences du doyen Thierno Moussa Maleya Diallo, 90 ans : « le jour où j’ai fermé la portière du véhicule présidentiel sur les doigts de Sékou Touré… »
LABÉ – Thierno Moussa Maleya Diallo a obtenu son permis de conduire durant la période coloniale. Âgé de 90 ans, il fait partie des chauffeurs qui ont eu l’honneur de conduire feu Ahmed Sékou Touré lors de certaines de ses visites au Foutah. Malvoyant, le doyen réside dans le secteur Maleya, quartier Daka II, dans la commune urbaine de Labé.
Maître Moussa Maleya Diallo connaît les rouages du pouvoir pour avoir côtoyé des figures emblématiques telles qu’Ahmed Sékou Touré, Saifoulaye Diallo (ancien président de l’Assemblée nationale), Lansana Béavogui (ancien Premier ministre) et bien d’autres hautes personnalités. Il a eu des échanges directs avec le chef suprême de la Révolution et détient encore des confidences précieuses. Africaguinee.com l’a rencontré chez lui. Le nonagénaire se souvient encore du jour où il a accidentellement refermé la portière de la voiture présidentielle sur les doigts du président Ahmed Sékou Touré. Témoignage inédit.
Ses débuts en tant que chauffeur
« Mon maître s’appelait Maître Tidiane Dalein, communément appelé Maître Tiddia. J’ai appris à conduire grâce à son camion poids lourd. À cette époque, on n’obtenait pas un permis de conduire aussi facilement. Il ne suffisait pas de savoir faire avancer un véhicule. Il était impératif de suivre des cours et de maîtriser le code de la route. C’est en 1955 que j’ai obtenu mon permis, sous l’administration coloniale.
Après l’obtention de mon permis à Labé, je suis allé à Conakry pour chercher du travail. Un vieux de Mamou m’a hébergé à Dixinn. J’avais un frère fonctionnaire nommé Mouctar Doghol, mais je ne connaissais pas son domicile. Un jour, alors que j’étais avec d’autres jeunes près d’un pont, mon frère, qui passait en Solex en provenance de Kaloum pour Ratoma, m’a reconnu et m’a fait appeler.
— Que fais-tu ici ?, m’a-t-il demandé.
Je lui ai expliqué ma situation. Il m’a alors dit d’aller récupérer mes affaires. Je n’avais qu’un seul complet pour me changer. Il m’a ensuite emmené à Ratoma, dans un grand centre de rééducation pour enfants, où il était directeur adjoint. Le directeur principal, Monsieur Feny, était un Blanc. Après le service, mon frère m’a conduit chez lui et m’a intégré à sa famille. Il m’a dit :
— Moussa ! Le centre sera bientôt doté d’un véhicule pour transporter les élèves. Si tu as de la chance, tu seras embauché. Sinon, nous chercherons quelqu’un d’autre. »
Deux mois plus tard, le véhicule est enfin arrivé et j’ai été recruté, peu avant l’indépendance. Cinq jours après, on m’a remis un document m’engageant à la Fonction publique de l’administration française.
Trois ans plus tard, la Guinée accédait à l’indépendance et j’ai été maintenu comme chauffeur de l’administration guinéenne. Tous les fonctionnaires ont été répartis dans les services hérités par la Guinée. J’ai d’abord été affecté auprès d’Ismaël Touré, mais seulement pour quelques jours, avant d’être finalement assigné à Toumani Sangaré, avec qui je suis resté jusqu’en 1961.
Comme je n’avais plus de famille à Labé, j’ai demandé une mutation. Mon patron, Toumani Sangaré, m’a soutenu dans ma démarche, ce qui m’a permis de rentrer à Labé. Là, j’ai été mis à la disposition de l’administration régionale.

En ce temps-là, on appelait les ministres « délégués ». Pendant la période de la loi-cadre, le président Sékou Touré a commencé à se rendre régulièrement dans les régions.
Elhadj Bassirou, Elhadj Ismaila Tata, Elhadj Amadou Bailo (qui fut le dernier chauffeur du président à Labé vers 1983) et moi avons été rapprochés du gouvernorat. Elhadj Bassirou était le chauffeur attitré du président lors de ses visites à Labé. Lorsque Emile Condé a été nommé gouverneur de Labé (alors qu’il venait de Gueckédou), il m’a choisi comme chauffeur.
Mais lorsqu’il venait, on nous donnait les véhicules du président, avec Elhadj Bassirou en tête. Nous avons fonctionné ainsi jusqu’en 1971, si je me souviens bien, lorsque Emile Condé fut arrêté et conduit au camp Boiro. Cette arrestation m’a profondément bouleversé. Partout où je passais en ville, on disait : « Voici le chauffeur d’Emile Condé. » Les gens me fuyaient, de peur qu’on vienne aussi me chercher. Au marché, j’avais beaucoup de peine à faire des achats, car tout le monde m’évitait. Cela m’a fait peur, et je n’attendais qu’une chose : mon arrestation. Heureusement, on ne m’a pas arrêté.
Types de véhicules présidentiels
Les véhicules étaient principalement de marques américaines, combinées à des modèles français. L’Impala était la marque, mais sur le côté, il était inscrit « La Parisienne » en petits caractères. Les deux voitures étaient décapotables. L’une avait un capot automatique : il suffisait d’appuyer sur un bouton pour que la bâche bouge. L’autre nécessitait de tirer pour mettre la bâche à l’arrière. Il y avait aussi une troisième voiture de marque Chevrolet. Plus les membres de la délégation étaient nombreux, plus nous alignions trois véhicules.
J’ai conduit la Chevrolet à un moment donné, lorsque Elhadj Bassirou tenait le véhicule officiel du président, de couleur blanche. Les véhicules étaient alignés selon les besoins. Parfois, lorsque le président Sékou Touré, Saifoulaye et Béa étaient en séjour privé, ils montaient tous dans le même véhicule pour circuler dans les villages. J’ai eu l’occasion de les conduire lors de certains séjours privés, loin des regards du grand public.

Sékou Touré, Saifoulaye, Lansana Béavogui et moi sur le pont de Diari…
Je m’excuse si je ne donne pas la bonne année. Je crois que c’était en 1968. J’étais au volant, le président à côté de moi, Saifoulaye, président de l’Assemblée, et Lansana Béavogui sur le siège arrière. On partait pour Diari (le village de Saifoulaye), puis on allait à Lélouma. On avançait tranquillement jusqu’au pont entre Popodara et Diari, quand le président me demande de m’arrêter. Il dit à Saifoulaye : « Comment s’appelle ce pont ? » Mais tout le monde savait que ce pont s’appelait Mawba Yani (la chute de l’éléphant). Le président répète : « Saifon, comment s’appelle ce pont-là ? »
Saifoulaye éclate de rire et répond : « Prési, ce pont s’appelle Mawba Darii (l’éléphant debout, NDLR) ! » Le président lui répond alors : « Saifon, tu es trop malin, tu me dis le nom du pont sans me le dire directement. »
Saifoulaye réplique : « Prési, tu penses que je vais dire ‘chute de l’éléphant’ devant le grand Syli ? Ne compte pas sur moi pour ça. »
Après, le président se tourne vers Béa et lui pose la même question. Béa répond : « C’est vrai, c’est ici que l’éléphant se tient debout. Saifon a raison. » Et là, ils éclatent tous de rire.
Ensuite, le président Sékou Touré se tourne vers moi, le chauffeur, et me dit : « Petit Diallo, je sais que tu es dans mon camp, dis-moi le nom du pont. » Je lui réponds : « Prési, les deux ont raison, ici c’est ‘Mawba dariiké fewi yette’, l’éléphant se tient debout, bien droit sur ses 4 pattes. »

Après, on disait dans l’ensemble qu’un éléphant ne tombe jamais, c’est le symbole de la République. On continue le chemin dans le chahut. C’était la première fois que j’échangeais directement avec le président. Avant cela, c’était quand j’avais fermé la portière de la voiture présidentielle sur ses doigts (éclats de rires).
Le jour où j’ai fermé la portière sur les doigts du président à la Villa de Labé
Un matin, on était en route pour Dalaba, et là, j’ai fermé la portière sur les doigts du président (éclats de rire). C’est aujourd’hui que j’ose en rire, sinon c’était un fait qui m’avait traumatisé jusqu’à la mort du Président Sékou Touré. Il venait souvent à Labé en avion, puis il prenait la route pour les autres villes. Il aimait particulièrement Dalaba comme lieu de repos à cause de la fraîcheur. Il pouvait y passer 3, 4 ou même 5 jours avant de rentrer.
Comme d’habitude, j’ai pris la direction du véhicule, et il est monté à sa place. Mais parfois, il aimait conduire lui-même. Il disait : « Petit Diallo, passe à ma place, je prends le volant. » Je lui cédais la place. Il s’installe, je ferme la portière côté chauffeur, mais le président a sa main sur le pourtour, et la portière se referme sur ses doigts. Le président dit : « Ouvre la portière. » Je fais déjà dos, je retourne la tête et je vois que sa main est coincée. Mais il n’a attiré l’attention de personne, même son garde rapproché, qui était Israélien, n’avait pas compris. En dehors des missions officielles, la garde présidentielle se mettait un peu en retrait, laissant le président avec son entourage direct. Saifoulaye et Béa étaient là aussi ce jour-là, avec leurs véhicules de commandement.
Le président n’a pas crié, il n’a pas sursauté…
Il dit : « Ouvre, » et moi, pris de panique en voyant sa main coincée, je me suis mis à tirer la portière sans toucher même le poignet. Le président a compris que j’avais eu peur. Lui-même, avec l’autre main, a ouvert la portière de l’intérieur de la voiture. Trois de ses doigts étaient fendus, je voyais du sang. Il est allé dans les toilettes de la villa. Saifoulaye et Béa discutaient dans un petit coin non loin de là. Le président a nettoyé sa main proprement, il est sorti et a dit : « Béa, appelle Saifon, le voyage à Dalaba est annulé. » Tout le monde a demandé pourquoi, alors que moi, j’attendais qu’on me dise : « Prenez-le. » Le président a complètement brouillé l’origine de sa blessure. Il a dit : « Je suis allé aux toilettes, la porte s’est refermée sur mes doigts, donc nous ne pouvons pas y aller. »
Du coup, on a appelé un médecin en service à l’hôpital de Labé, un certain docteur Touré, qui habitait dans les cités d’à côté. Le médecin s’est occupé du président rapidement et efficacement. Il lui a demandé s’il pouvait rester en permanence à côté de lui. Le président lui a dit de partir et de revenir le matin.

Il n’a pas dit au médecin que c’était moi qui l’avais blessé. C’est le président qui était blessé, mais c’est moi qui ressentais la douleur tellement j’avais peur. Le lendemain, le médecin revient, il examine les doigts et dit que le président ne risque rien. Le président demande si le tétanos est éliminé. Le médecin lui répond qu’il n’y a plus de risque et qu’il n’a même plus besoin d’appliquer des produits ; les blessures vont cicatriser rapidement.
C’est 4 jours après qu’il en parle aux autres…
Quand le président s’est assuré que tout allait bien, on était là avec les autres, y compris Saifoulaye. Il rit aux éclats, me tape sur l’épaule et dit : « Saifon, c’est petit Diallo qui a coincé ma main dans la portière. » Puis il ajoute : « Diallo, tu es le jeune-frère de Saidou Maleya (Professeur émérite à Paris et en Guinée, le premier maire de Labé à l’instauration du multipartisme en Guinée). » Je lui réponds : « Oui, je suis son jeune-frère. » J’ai regretté après avoir dit que Saidou Maleya était mon frère, parce que le président ne s’entendait pas souvent avec les intellectuels du pays.
Après, le président m’a dit…
C’est après que le président m’a fait savoir qu’il voulait me sauver de la mort ou de la prison, c’est pourquoi il n’avait pas informé son entourage. Il a dit que s’il avait crié ou sursauté quand j’ai coincé ses doigts dans la portière, avant même qu’il ne se soigne, on m’aurait conduit en prison ou même on m’aurait tué, alors qu’il n’a rien dit à personne. Il a expliqué cela devant ses proches collaborateurs. Je lui ai dit merci pour sa sagesse et je me suis dit que j’étais vraiment béni. Le président a ajouté : « Tu restes l’un de mes chauffeurs, je ne te renvoie pas. Nous devons continuer vers Dalaba maintenant, mais je te vois encore très apeuré par ce qui s’est passé. Je vais te laisser auprès de ta famille pour que tu oublies un peu. » Ils m’ont laissé ici pour partir à Dalaba ; après cela, j’ai continué à conduire le président. À la création de l’OCA, une structure commerciale, j’ai sollicité d’y aller, car les camions offrent plus d’avantages pour un chauffeur.
Ma dernière mission avec le président…
Je pense que ma dernière mission avec le président a eu lieu lors de la visite de Kwame Nkrumah, président du Ghana. Ils sont venus à Labé avant de partir se reposer 4 jours à Dalaba. J’étais en compagnie du chauffeur titulaire du président à Labé, El Hadj Bassirou. Le président devait continuer son voyage avec son hôte vers Mamou, Kindia, puis Conakry. Les véhicules présidentiels de Conakry sont venus à Dalaba, et ils ont dit à ceux de Labé de rentrer avec les véhicules de Labé, je pense que c’était en 1968 ou 1969. Je m’excuse pour les dates, si ce n’est pas exact, mais c’était ma dernière mission de conduite avec le président. Après cela, je ne l’ai plus conduit jusqu’à son décès. Cependant, je suis revenu à la région et j’ai eu une dernière rencontre avec le président à l’aéroport de Labé.

Il m’a donné 100 000 Sylis…
C’est en 1971 que j’ai eu ma dernière rencontre avec le président Sékou Touré à Labé, peu avant l’arrestation d’Emile Condé. Je conduisais Emile, le président était en visite à Dalaba en hélicoptère. J’étais là avec le gouverneur Emile, et après Dalaba, le président devait venir à Labé (90 km, NDLR). Le gouverneur me dit qu’il faut que l’on arrive à Labé avant le président ou au même moment. Donc, il fallait accélérer. J’ai demandé au gouverneur de signer un document, dans lequel il reconnaissait qu’en cas d’accident, il serait le seul responsable du drame. Il l’a signé et me l’a donné. Je lui ai demandé : « Et si c’est moi qui meurs ? » Il m’a répondu : « Tu vas gérer ton cas, considère cela comme un accident de travail. »
Nous avons éclaté de rire avant de partir. Nous roulions à toute allure, le président a décollé après nous, mais, par la grâce de Dieu, nous sommes arrivés au même moment à l’aéroport de Labé. Le président descend de l’hélicoptère et est surpris de voir Emile Condé à Labé, alors qu’ils étaient ensemble à Dalaba. Le président dit : « Quel est le fou qui t’a conduit ? » Emile lui répond : « C’est petit Diallo Maleya. » Le président était marqué et, comme cadeau, il m’a donné 100 000 Sylis. C’était ma dernière rencontre avec le président Sékou Touré.
Témoignages recueillis par Alpha Ousmane Bah
Pour Africaguinee.com
Tel : (+224) 664 93 45 45
Créé le 4 mars 2025 18:00Nous vous proposons aussi
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