« L’Éco ne va pas dépendre de la France » : Les vérités du Dr Ousmane Kaba sur la monnaie (interview)
CONAKRY – Alors que la Guinée participe aux discussions sur la future monnaie unique de la CEDEAO, l’économiste et ancien ministre des Finances Dr Ousmane Kaba estime que le pays a tout intérêt à rejoindre la zone Éco. Le député et président du PADES avertit toutefois que cette intégration exige une discipline budgétaire rigoureuse et le respect des critères de convergence par les États membres. Interview exclusive !!!
AFRICAGUINEE.COM: La Guinée participe désormais aux discussions sur la monnaie unique de la CEDEAO, l’éco. Pensez-vous que notre pays soit aujourd’hui prêt à abandonner le franc guinéen (Gnf) au profit de l’éco ?
DR OUSMANE KABA : Écoutez, immédiatement, non. Parce que l’éco n’est pas une monnaie qui est complètement prête. Il y a des étapes qui n’ont pas encore été franchies.
Pour la petite histoire, il faut savoir que l’idée même de la création de la CEDEAO, l’objectif, c’était d’aboutir à l’intégration économique, commerciale et monétaire des quinze pays membres de la CEDEAO. Donc, depuis 1975, ça veut dire que c’est une vieille idée de 50 ans. Et chaque fois, les pays ne sont pas prêts parce qu’il y a des critères de convergence, des conditions pour que l’on puisse créer cet espace monétaire. Et ces conditions ne sont pas remplies par les différents pays simultanément.
Est-ce que la Guinée a intérêt à intégrer la zone Eco ?
La réponse est oui. Parce qu’en intégrant la zone monétaire commune, on ne peut plus imprimer des billets de franc guinéen comme on veut. Donc, ça lutte contre l’inflation, ça préserve le pouvoir d’achat des Guinéens, si on arrive à mettre l’éco en place. Car l’éco va permettre l’indépendance de la Banque centrale commune à tous les pays membres, comme ça se passe un peu dans la zone CFA. En plus, l’éco va permettre, comme le franc guinéen actuellement, de maintenir la souveraineté monétaire. Parce que l’éco ne sera pas adossé à l’euro ; ce sera une monnaie indépendante, certainement dont le taux de change sera fonction d’un panier de monnaies qui reflète la répartition du commerce de la zone.
Lors du dernier Conseil des ministres, le président Mamadi Doumbouya a réaffirmé l’attachement de la Guinée au maintien du franc guinéen (GNF). Comment interprétez-vous cette position ?
Bon, ça veut dire qu’elle n’est pas prête encore pour l’éco. C’est une question de définition. En réalité, l’éco ne permet pas d’abolir la souveraineté monétaire. Simplement, cette souveraineté est mise en commun avec les autres pays africains de la zone. Mais la monnaie éco ne va pas dépendre de la France, ne va pas dépendre d’un autre pays comme le franc CFA actuellement. C’est une souveraineté régionale que l’on cherche avec l’éco, en quelque sorte.
Mais de l’autre côté, cela empêche les autorités de créer de la monnaie. C’est l’une des raisons pour lesquelles on n’arrive pas à mettre en place l’éco, parce qu’en réalité, ça n’arrange pas trop les dirigeants des différents pays.
Quels sont les inconvénients pour vous si la Guinée traîne les pieds à aller dans le sens de cette intégration monétaire ?
Eh bien, les inconvénients sont bien connus. En fait, le plus grand inconvénient de la monnaie qu’on appelle la monnaie souveraine — où on est effectivement libre de faire notre politique monétaire selon nos intérêts —, le grand risque, c’est que généralement les banques centrales dépendent de l’exécutif. Et cela permet au gouvernement, lorsque c’est nécessaire, de créer de la monnaie pour résoudre ses propres problèmes. À terme, cela crée toujours de l’inflation.
Alors, je rappelle que ce franc guinéen actuel, qui est né en 1986, est la quatrième monnaie de la Guinée. Et pour vous qui êtes jeune, je dis que la première monnaie de la Guinée, c’est le franc CFA. Le franc CFA a circulé en Guinée de sa naissance en 1945 jusqu’à 1960, quand nous avons eu une autre monnaie. Donc, la deuxième monnaie, c’est l’ancien franc guinéen de 1960. Après, en 1972, on a créé le Syli. Et en 1986, on est revenu au nouveau franc guinéen que nous avons aujourd’hui.
Alors, ce que je veux dire, c’est qu’en quatre mois, en 1986, le franc guinéen était à parité égale avec le franc CFA. Mais aujourd’hui, vous voyez que le franc le franc CFA vaut beaucoup plus, le franc guinéen a perdu de sa valeur. Cela veut dire que le franc guinéen a perdu sa valeur, et la raison essentielle, c’est la création monétaire abusive, c’est tout. Chaque fois que l’État crée de la monnaie pour subvenir à ses propres besoins, pour financer son déficit budgétaire, cela affaiblit la monnaie nationale et ça crée de l’inflation.
Mais certains pensent aussi, par exemple en prenant le cas de la Suisse dans la zone euro, qu’un pays peut ne pas intégrer une zone monétaire commune, mais rester avec une monnaie forte. Est-ce que la Guinée peut s’inspirer d’un tel modèle, à votre avis ?
Tout à fait, ça peut se faire. À condition d’observer la grande discipline budgétaire comme les Suisses. Vous ne faites pas beaucoup de déficits que vous financez par la création monétaire en s’endettant auprès de la Banque centrale. C’est très simple. Mais c’est difficile à appliquer. Ça demande beaucoup de discipline budgétaire : vous ne faites pas de déficits que vous financez par la création monétaire. Donc, si le gouvernement guinéen veut observer cette discipline budgétaire, il n’y a pas de problème.
Selon vous, l’Eco est-il un avantage, tout un projet économique ou un projet politique ?
C’est les deux à la fois. C’est un projet économique et monétaire puisque ça facilite l’intégration entre nos différentes économies, mais aussi c’est un projet politique parce qu’il faut une volonté politique pour le mettre en œuvre. Et ça permet d’avoir un espace économique large, ça facilite les investissements lorsqu’il y a un marché commun et, à terme, ça doit déboucher sur une voix commune à l’international. Les pays africains sont trop petits pour peser sur la scène internationale, mais quand ces pays sont ensemble dans des grands ensembles, ça permet à l’Afrique de faire entendre sa voix. Ça, c’est les aspects de la géostratégie internationale. Donc, c’est à la fois une ambition économique, commerciale, monétaire, mais c’est aussi une ambition politique.
Si vous aviez des conseils, en tout cas si vous deviez conseiller les autorités guinéennes, leur recommanderiez-vous de conserver le franc guinéen encore quelques années ou d’accélérer l’intégration à la monnaie unique qui est en perspective ?
Écoutez, ça dépend de ce que le gouvernement guinéen veut faire. S’il devient assez discipliné sur le plan budgétaire, à ce moment, il peut passer à l’éco. Mais s’il pense qu’on n’a pas d’assurance budgétaire, mieux vaut maintenir sa monnaie. Évidemment, avec l’inconvénient de l’inflation.
En définitive, la Guinée a-t-elle plus à gagner qu’à perdre en “sacrifiant” le franc guinéen au profit de l’éco ?
Bon, « sacrifier » c’est un trop gros mot parce que la Guinée ne renonce pas à sa souveraineté. Simplement, cette souveraineté ne sera plus nationale, elle sera régionale. Mais elle ne va pas dépendre de la France ou d’un pays étranger, d’un pays européen ou américain. Nous conserverons notre souveraineté, mais elle sera régionale.
Du regard d’économiste que vous êtes, pour combien de temps pensez-vous que la Guinée pourrait remplir les critères d’une intégration monétaire comme celle en perspective, notamment l’Eco ?
Non, mais par le passé, la Guinée a souvent rempli les critères de performance qui sont indiqués. Mais le problème c’est quoi ? C’est que les pays ne remplissent pas ces critères de performance en même temps. Bon, par exemple, cette année la Guinée peut remplir les critères de performance, deux ou trois autres pays peuvent ne pas les remplir. Au moment où ceux-ci remplissent leurs critères de convergence, la Guinée aussi fausse ses critères. Il faut que ce soit fait en même temps pour que l’ensemble puisse aller dans le sens de la monnaie unique. C’est un peu ça la difficulté : le fait que les pays remplissent les critères de performance, mais pas au même moment.
Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 3 août 2026 07:45Nous vous proposons aussi
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