Gratuité des extraits de naissance, ruptures et réformes : les « vérités » de Kémoko Dioubaté, DG de l’ONECI ( Exclusivité)
CONAKRY- Créé pour moderniser un système longtemps jugé archaïque, l’Office National de l’État Civil et de l’Identification (ONECI) est au cœur de la politique d’identification des citoyens. Dans cet entretien exclusif accordé à Africaguinee.com, son directeur général, Kémoko Dioubaté, revient sur la vision du Président Mamadi Doumbouya, la gratuité de l’extrait de naissance numérique et de la carte d’identité, les causes des récentes ruptures et les solutions mises en place pour un état civil fiable et sécurisé.
AFRICAGUINEE.COM : Pouvez-vous nous présenter brièvement l’Office National que vous dirigez ?
KÉMOKO DIOUBATÉ : Je vous remercie sincèrement pour votre déplacement et pour l’intérêt que vous portez à notre institution. L’ONECI, comme son nom l’indique, est l’Office National de l’État Civil et de l’Identification.
L’ONECI est chargé, avant tout, de la gestion de la politique générale de l’État civil. Il s’agit de la vision globale de l’État en matière d’État civil, de statistiques vitales et d’identification des personnes.

C’est le premier service public de l’État. Tout commence par l’État civil et tout s’achève par l’État civil. C’est l’ensemble de ces missions que l’ONECI englobe.
Pour améliorer la qualité de ce service public, il était nécessaire de lui donner plus de poids institutionnel à travers la création de l’Office National de l’État Civil et de l’Identification. Car il ne s’agit pas seulement des statistiques vitales, mais aussi de l’identification : les empreintes biométriques, la carte de séjour, la carte nationale d’identité, le passeport, entre autres.

C’est pour cette raison que je dis que l’État civil est le premier service public de l’État. La priorité est de renforcer la politique générale de l’État civil.
Dans cette logique, l’ONECI repose sur plusieurs axes : le contexte de sa création, sa vision, sa mission, ses valeurs, ses objectifs stratégiques et ses perspectives.
Pourquoi l’ONECI a-t-il été créé ? D’abord, le Président de la République de Guinée, le Général Mamadi Doumbouya, a pris un décret en date du 8 mars 2022 portant création, attribution, organisation et fonctionnement de l’Office National de l’État Civil et de l’Identification.
Nous pouvons résumer les raisons de cette création en cinq points. Le premier constat, c’est le manque de fiabilité des données, lié notamment à un faible taux d’enregistrement.
Deuxièmement, le système d’enregistrement était devenu dépassé et archaïque. Le processus annuel d’enregistrement ne répondait plus aux exigences actuelles.
Nous avons également constaté que de nombreux enfants naissent sans être enregistrés à l’État civil. Les parents se contentent souvent de déclarations sans que l’enregistrement ne soit effectivement fait.
Ainsi, entre les naissances enregistrées dans les hôpitaux et celles déclarées à l’État civil, il existait un écart important. Le taux d’enregistrement des naissances était donc très faible.
Par ailleurs, dans les communes, le système reposait encore sur des méthodes manuelles, notamment l’utilisation de machines à écrire, ce qui confirmait son caractère obsolète.
Ce faible taux d’enregistrement entraînait un manque de fiabilité des données. Or, lorsque les données ne sont pas fiables, il est impossible de produire des statistiques crédibles.
Donc, les données n’étaient pas du tout fiables. Il y avait également un manque de coordination : l’Etat civil ne disposait pas d’un cadre de coordination efficace. Il était donc nécessaire de créer une synergie, de coordonner les actions et la politique générale de l’État civil, afin d’en faire un service clé du développement.
Il existait aussi un problème majeur d’identification des personnes, notamment l’absence de numéros personnels d’identification.

Un autre point très important concerne la multiplicité des extraits de naissance. Il n’est pas rare de constater que certains citoyens disposent de deux ou trois extraits de naissance. Or, chaque extrait comporte un numéro d’identification différent. Notre objectif est qu’il n’y ait qu’un seul numéro identifiant.
Lorsqu’un citoyen obtient son extrait de naissance, ce numéro doit l’accompagner toute sa vie. Il ne doit pas arriver que deux guinéens portent le même numéro d’identification. La vision et la politique générale de l’ONECI consistent donc à faire en sorte que chaque guinéen dispose d’un numéro identifiant unique. C’est extrêmement important.
C’est l’ensemble de ces constats qui a conduit le Président de la République à engager une réflexion approfondie pour redynamiser le secteur de l’état civil. Il a compris combien l’État civil est primordial dans la vie des citoyens et a voulu en faire un service mieux organisé. C’est dans ce cadre que l’Office National de l’État Civil et de l’Identification a été créé, afin de dynamiser toutes les actions et de mettre en œuvre la politique générale de l’État civil.
Cette ambition a-t-elle déjà atteint ses objectifs, notamment en matière d’uniformisation et de modernisation du service de l’état civil ?
Nous sommes en train d’y parvenir. Comme je l’ai indiqué, l’ONECI est un EPA, c’est-à-dire un établissement public à caractère administratif, doté de la personnalité morale ainsi que de l’autonomie financière et de gestion.
Nous avons deux ministères de tutelle, notamment le ministère de l’Administration du Territoire, avec lequel nous travaillons directement. D’ailleurs, le décret de création précise clairement nos attributions et notre champ d’intervention.
Lorsque vous observez bien, vous voyez que nos missions couvrent à la fois l’État civil et l’identification. Notre ministère de tutelle est le ministère de l’Administration du Territoire. C’est ce ministère qui propose les textes, notamment les décrets nous concernant, et c’est sous son autorité que nous fonctionnons. En résumé, nous relevons du ministère de l’Administration du Territoire.
Il y a également le ministère de l’Économie et des Finances. En effet, même si l’ONECI dispose d’une autonomie de gestion, toutes les actions nécessitant des décaissements ou des financements passent par ce ministère. Lorsque nous avons besoin de fonds pour mener nos activités et mettre en œuvre nos priorités, nous devons passer par le ministère des Finances.
Ainsi, nous travaillons avec deux ministères :
- le ministère de tutelle, l’Administration du Territoire ;
- et le ministère de l’Économie et des Finances, indispensable pour le financement de nos actions.
S’agissant de notre vision, elle repose notamment sur la numérisation et la sécurisation des registres nationaux. Il en existe deux principaux : le Registre national de l’Etat civil (RNEC) et le Registre national des personnes physiques (RNPP).

Le Registre National de l’État Civil concerne les statistiques vitales : les naissances, les mariages et les décès.
Le Registre National des Personnes Physiques, quant à lui, recense l’ensemble des citoyens et même les étrangers résidant sur le territoire. C’est à travers ce registre qu’il est possible, par exemple, d’extraire un fichier électoral fiable.
On se souvient qu’à un moment donné, il a fallu recourir aux audiences foraines pour permettre à de nombreux citoyens d’obtenir des extraits de naissance. Cela montre qu’il existait un déficit d’enregistrement.
Le Registre National des Personnes Physiques commence à partir de l’âge de 10 ans. Or, pour les élections, c’est à partir de 18 ans qu’un citoyen peut obtenir sa carte d’électeur. À partir de ces registres, il devient possible de produire un fichier électoral fiable.
Ainsi, le Registre National de l’État Civil et le Registre National des Personnes Physiques doivent être centralisés dans une base de données unique et sécurisée. Les deux concernent directement les citoyens. L’objectif est que chacun puisse être correctement identifié dans ces systèmes.
En centralisant ces données, il devient possible de produire des fichiers fiables et cohérents, et d’attribuer à chaque citoyen un numéro d’identification unique.
La gratuité de l’extrait de naissance numérique et de la carte nationale d’identité biométrique a été décrétée par le Président Mamadi Doumbouya. Après la récente rupture observée, où en est-on aujourd’hui ?
Il faut d’abord saluer la volonté du Président de la République. Il est important de donner la bonne information aux citoyens. Le Chef de l’État a pris un acte officiel rendant gratuits la carte nationale d’identité biométrique et les extraits de naissance numériques. C’est une volonté politique forte, mais aussi un geste à portée sociale.

Après les différentes analyses, le Président a décidé de prendre ces charges sur la caisse de souveraineté de l’État. Malgré les nombreuses contraintes auxquelles cette caisse est soumise, il a consenti cet effort pour soulager les citoyens.
Toutefois, cette gratuité implique un circuit financier et administratif complexe. Il faut rappeler que la production des extraits de naissance numériques est assurée par une société privée, et non par l’État. Auparavant, le coût de l’extrait était réparti entre l’État, la commune et la société prestataire. Désormais, l’ensemble de ces charges est pris en compte par l’État.
Cela signifie que l’État doit également couvrir les coûts liés à la production, aux équipements, aux machines et à la distribution des extraits, qui relèvent de la responsabilité de cette société. Ce processus nécessite une coordination étroite entre le ministère de l’Administration du Territoire et le ministère de l’Économie et des Finances.
Lorsqu’il y a une forte demande sur le terrain, notamment à travers les officiers d’État civil, il est nécessaire d’évaluer les besoins réels afin d’y répondre efficacement. La forte affluence observée a mis en évidence la nécessité de moderniser davantage l’État civil pour le rendre plus fiable.
Aucun État ne peut maîtriser sa population s’il ne maîtrise pas son État civil. Lorsque l’État civil est fiable, il permet de produire des statistiques crédibles, indispensables à la planification du développement.
Actuellement, nous sommes en train de mettre en place les dispositifs logistiques nécessaires à l’état civil et à l’identification. Nous poursuivons ce travail afin d’aboutir, à terme, à des statistiques fiables.

La rupture observée s’explique notamment par des contraintes liées au circuit de financement, mais aussi par le contexte électoral et certaines difficultés organisationnelles. À l’époque, il n’existait pas encore de répondant institutionnel clairement identifié pour gérer ce dossier. Bien que le cadre ait été créé, il n’a été véritablement opérationnel qu’à partir du 6 août 2025.
Face à cette situation, nous avons pris nos responsabilités en alertant les autorités compétentes afin que des solutions durables soient trouvées.
C’est vrai que nous étions dans une dynamique électorale, et cela implique forcément une prise de position. Cette prise de position repose sur quoi ? Sur une promesse tenue et sur la volonté du Président, qui tient personnellement à ce que cela fonctionne.
Actuellement, nous avons connu un blocage. Il a fallu relancer le circuit. Est-ce que cela a marché ? Vous l’avez constaté vous-mêmes.
Nous travaillons activement. Nous tenons des réunions afin d’éviter qu’une telle crise ne se reproduise. Vous savez, l’extrait de naissance, si vous voulez, c’est le premier passeport d’un enfant. C’est une nécessité. Tout ce que nous faisons comme travail touche à la vie des citoyens.
L’extrait de naissance est directement lié à la vie d’une personne. On ne peut rien faire sans cet acte. La citoyenneté commence par là. C’est un droit fondamental.
Nous ne sommes pas là pour minimiser ce facteur. Au contraire, nous sommes là pour l’appuyer et trouver une solution adéquate. D’ailleurs, lors de mon intervention, j’ai présenté mes excuses à nos concitoyens.
Il faut comprendre que cela relève aussi du circuit administratif. Mais désormais, nous allons anticiper davantage pour éviter de retomber dans les mêmes erreurs. Notre volonté ferme est de satisfaire la population.
Et pour satisfaire la population, il faut s’organiser efficacement et agir à temps.
Il était question d’une commande globale de 400 000 supports sécurisés destinés au traitement des dossiers. Où en sommes-nous ?
Nous avançons progressivement. Nous avions déjà reçu 200 000. D’ici la fin de la semaine, 200 000 autres seront livrés. L’approvisionnement se fera au fur et à mesure.
Je vous ai dit qu’auparavant, il n’y avait pas de répondant clairement identifié. Désormais, il y en a un, et je vais le suivre de près pour que nous ne nous retrouvions plus dans une telle crise.
Alors, peut-on dire qu’aujourd’hui la situation est stable, puisque la solution est déjà en place pour éviter les ruptures dans l’émission de l’extrait de naissance numérique ?
Oui, je vous l’ai déjà dit : la volonté du Président est claire. Le Président n’a aucun problème sur cette question.
C’est d’ailleurs le moment de le saluer et de le remercier sincèrement. Dans l’exercice de sa souveraineté, il a montré que ce genre de difficulté ponctuelle ne remet pas en cause sa vision. Le problème se situe plutôt au niveau du circuit administratif, et c’est justement sur cela que nous travaillons.
Nous ne voulons plus attendre qu’une crise éclate pour réagir. Dès que nous constaterons que la situation commence à se dégrader ou que les stocks diminuent, nous engagerons immédiatement le processus nécessaire afin d’éviter une nouvelle crise.
Aujourd’hui, il y a un responsable clairement identifié au niveau de l’État civil, qui est venu ici, et cela change beaucoup de choses.
La quantité disponible est-elle répartie de manière équitable entre les préfectures, en fonction des besoins réels ?
Vous savez, tout ce que nous faisons fait l’objet d’un suivi rigoureux à la base. Dans toutes les préfectures, dans tous les recoins du pays, dès lors que le système biométrique est implanté, notamment avec Multi Glory, il y a un suivi permanent.
Tout est tracé dans le système. Nous pouvons voir quelle préfecture produit davantage par rapport à une autre. Et la dotation se fait en fonction de cette production et de la demande réelle.
Prenez l’exemple de Conakry : la commune de Matoto est celle qui produit le plus. Il est donc normal que la répartition tienne compte de cette réalité. Si on ne procède pas ainsi, on passe à côté de l’efficacité recherchée.
Ce n’est pas une question d’injustice, mais une question de performance et de production. Nous disposons d’un système fiable. Nous avons un regard permanent sur les données. Celui qui produit, cela se voit clairement. Il n’y a pas de place pour le mensonge.
Lorsque des dossiers sont en attente ou en cours de traitement, nous avons la possibilité d’accéder au serveur pour suivre la situation en temps réel.

Concernant le cas de Koundara, comme vous l’avez vous-même constaté, nous avons tenu compte de plusieurs paramètres. Il faut rappeler qu’il n’existe pas de carte d’identité préfectorale, mais une carte nationale d’identité.
Qu’on soit à Koundara ou ailleurs, le citoyen a besoin d’un document national, sécurisé. C’est un droit fondamental.
C’est donc à travers ce système que nous mettons en œuvre une vision globale de la répartition. La commune ou la préfecture qui travaille beaucoup, qui fait face à un afflux de demandes et qui produit efficacement, sera toujours priorisée au moment de la dotation.
La gratuité de l’extrait de naissance numérique et de la carte nationale d’identité est-elle effective sur le terrain ?
Oui, absolument. Je l’ai dit et je le répète : la volonté est là. Le Président de la République n’a jamais renoncé à cet engagement. S’il y a eu des difficultés, elles relevaient davantage de l’organisation et du circuit administratif que d’un manque de volonté politique.
Aujourd’hui, nous commençons à mieux maîtriser le processus. Il faut laisser le temps au dispositif de se stabiliser. La volonté du Président est constante et cette gratuité va se poursuivre.
Il y a un souci majeur qui anime le Chef de l’État : permettre à chaque guinéen de disposer d’une identité juridique et numérique. C’est d’ailleurs son slogan : « Un guinéen, une identité juridique et numérique ». Lorsqu’il dit « chaque guinéen », cela signifie qu’il n’y a aucune exception.
Cette vision résume à elle seule toute la politique de l’État civil. On ne peut pas engager une réforme aussi ambitieuse sans vision claire. Et cette vision n’émane pas de l’Office National de l’Etat Civil, mais bien du Président de la République lui-même.
Notre mission est donc de tout mettre en œuvre pour que les citoyens se retrouvent pleinement dans l’État, à travers un État civil fiable. Nous travaillons pour que la gratuité soit effective et que l’accès aux actes d’Etat civil soit facilité pour tous.
Quel message adressez-vous aux citoyens guinéens qui attendent ces documents et qui ont parfois constaté des difficultés sur le terrain ?
Je l’ai souvent dit et je le répète. J’ai été officier de l’Etat civil pendant 14 ans, j’ai géré des collectivités. Je parle donc avec expérience.
Il ne faut pas attendre l’urgence pour se rendre à l’État civil. L’extrait de naissance n’est pas un document qu’on doit chercher uniquement quand on a un problème. C’est un devoir civique de l’avoir et de le conserver.
Beaucoup de citoyens attendent le dernier moment — un concours, un voyage, une inscription — pour se précipiter à l’État civil. Cela crée un afflux massif, des surcharges et parfois des tensions inutiles.
La volonté du Président est claire : offrir à chaque guinéen, une première fois, son extrait de naissance sécurisé et sa carte nationale d’identité. C’est un acquis majeur qu’il faut préserver.
J’invite donc les citoyens à venir à temps, à retirer leurs documents et à les conserver. Il ne faut pas attendre une situation d’urgence pour agir.

Je demande également un peu de patience. Il y a souvent une confusion : l’extrait n’est pas biométrique, il est sécurisé. Le biométrique concerne les empreintes, ce qui n’est pas le cas ici.
Les agents sont des êtres humains. Lorsqu’il y a trop de pression et d’affluence, des erreurs peuvent survenir. Mais lorsque les citoyens viennent calmement et à temps, le travail se fait dans de meilleures conditions.
Nous nous battons aujourd’hui pour rendre l’État civil plus fiable et permettre aux citoyens d’obtenir leurs documents dans de bonnes conditions.
Sur le terrain, peut-on s’attendre à une accélération des procédures afin d’éviter des délais de deux à trois mois pour obtenir un extrait ?
Comme je l’ai dit, tout est en train d’être mis en œuvre pour que les choses changent. Vous allez le constater sur le terrain.
Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 13 février 2026 12:20
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