Examens nationaux en Guinée : Les racines de l’échec… « acte 1 »
CONAKRY-Les années passent et se ressemble. Hélas. Le taux d’échecs des élèves guinéens aux différents examens nationaux en Guinée donne le tournis. Au baccalauréat par exemple, cette année, 75% des candidats ont échoué tandis qu’au BEPC c’est 53% des élèves évalués qui n’ont pas pu franchir le cap pour accéder au lycée. Les années passées c’était pareil, sinon pire.
Pourtant selon de nombreux spécialistes, ce n’est pas que l’élève guinéen manque d’intelligence. Il est victime d’un système défaillant avec des programmes d’apprentissage de bas niveau. Les responsabilités sont certes à plusieurs niveaux, mais celle de l’Etat est plus patente. Le laxisme des encadreurs, la démission de certains parents, le manque de rigueur de l’administration scolaire, le sous financement du secteur…sont autant de maux qui gangrène l’école guinéenne. La liste n’est pas exhaustive. “Examens nationaux : Les racines de l’échec”, c’est le dossier d’enquête d’Africaguinee.com qui sera publié en des séquences. Acte 1. (Image, Jean-Paul Cédy, ministre de l’Enseignement Pré-Universitaire et de l’Alphabétisation).

En Guinée, 13%, c’est le budget alloué à l’éducation nationale, contrairement à certains pays de la sous-région, où 25 à 30% du budget national sont alloués à ce secteur. Au Sénégal à côté par exemple, c’est 40%. Un écart abyssal comparé à la Guinée qui consacre moins de 15% de son budget à l’éducation. Pire, constate Aboubacar Soumah, fer de lance de la lutte syndicale pour l’amélioration des conditions de travail des encadreurs scolaires, les enseignants sont abandonnés à eux-mêmes. Tout comme l’école qui est dans un coma profond. En plus de cela, il faut voir l’état de certaines infrastructures où l’élite de demain vient apprendre.
Marchandisation de l’école
Pour le Secrétaire général du Slecg (syndicat libre des enseignants-chercheurs de Guinée), les racines de l’échec aux examens nationaux sont à plusieurs niveaux. Non seulement, il y a la responsabilité des parents, mais aussi l’administration scolaire et du gouvernement.
“De nos jours, il y a aussi la marchandisation de l’école. Il y a plus d’écoles privées que d’écoles publiques. Et, ceux (les parents d’élèves), qui n’ont pas les moyens aujourd’hui, leurs enfants ne peuvent pas bien étudier. Au niveau des écoles publiques, avec le bas salaire des enseignants, il n’y a pas tellement d’encadrement fiable. Les enfants sont abandonnés et par les parents, et par les enseignants. Il y a encore un laxisme total au niveau des autorités administratives. Les enseignants aussi ont complètement perdu leur autorité. En plus, quand tu touches à un enfant, c’est son parent qui vient t’attaquer. On dit qu’il faut arrêter les sanctions corporelles, mais à cause de ça, les enseignants ont perdu complètement leur autorité sur les enfants. De sorte que les enfants font ce qu’ils veulent”, a avancé M. Soumah.

Ce n’est pas tout. Il y a aussi un autre mal. La pléthore dans les classes qui constitue également un frein à l’apprentissage chez les élèves. Il n’est pas rare de voir dans certaines écoles publiques plus de 80 élèves dans une salle de classe. Cette pléthore fait que les encadreurs sont obligés de dispenser les cours par rotation.

Fraude institutionnalisée
“Depuis l’avènement de la deuxième république jusqu’à maintenant, la fraude était institutionnalisée. Nous avons vu que les élèves, au temps de Lansana Conté jusqu’au temps d’Alpha Condé, lorsque vous les serrez pendant les examens, au sortir, ils vous attaquent. Moi j’ai une preuve. J’en ai été victime. En 2017, quand feu Ibrahima Kalil Konaté (K²) était ministre et que j’étais superviseur, j’ai empêché au niveau de l’école du centre à Conakry, des documents d’accéder dans des salles. Et tous les surveillants qui étaient là, je leur ai interdit de s’arrêter à la porte. Et, les conséquences de cela, au sortir, les élèves ont caillassé complètement mon véhicule. Jusqu’à présent l’Etat me doit un véhicule, parce que K² m’avait dit de faire un devis. J’ai fait ce devis mais jusqu’à présent on ne m’a pas remboursé. On n’en parle même pas…”, a expliqué le dirigeant du Syndicat libre des enseignants et chercheurs de Guinée.

Faire l’autopsie en vue de proposer des thérapies structurelles pérennes…
Les échecs scolaires en Guinée sont symptomatiques de la caducité des programmes d’enseignement, de la rigidité des systèmes d’évaluation, de la crise des apprentissages et de la pénurie d’enseignants dans les concessions scolaires surtout en zone rurale, résume Aboubacar Soumah.
L’école, un grand corps malade
Le système éducatif guinéen est un “gros corps malade fortement déliquescent, évanescent, moribond et dysfonctionnel’’. Voilà comment Pépé Michel Balamou, un autre acteur de l’éducation, définit l’état actuel de l’école guinéenne.
« Notre système éducatif est conçu de telle sorte qu’on apprend aux élèves comment réussir aux examens que d’acquérir des compétences nécessaires pour réussir dans la vie professionnelle. Ce qui fait que l’élève guinéen est prédisposé à frauder”, soutient cet autre syndicaliste.
Selon Michel Pépé Balamou, les causes des échecs scolaires sont multiformes et variées. Il énumère certaines d’entre elles : la crise des apprentissages ; la pénurie d’enseignants ; le passage automatique dans les classes intermédiaires ; les nouvelles technologies de l’information et de la communication ; les effectifs pléthoriques dans les salles de classe; la caducité des programmes d’enseignement et des systèmes d’évaluation ; les troubles des apprentissages ; la faible motivation et le manque d’engagement des apprenants et des enseignants ; des méthodes d’apprentissage inadaptées ; un environnement familial et social de moins en moins exigeant.
Qui est responsable de l’échec ?
“Les responsabilités de ces échecs incombent tout d’abord à l’État qui doit revoir sa politique éducative tout en investissant considérablement dans l’éducation et spécifiquement dans l’enseignement. Ensuite, il y a la responsabilité des enseignants plus soucieux d’achever leurs différents programmes d’enseignement que d’évaluer le niveau d’assimilation des compétences par leurs élèves. Enfin, les élèves manquent de motivation, d’engagement et de soutien familial. La démission parentale dans le suivi des enfants tant à l’école, dans le quartier, les mauvaises compagnies de leurs enfants qu’à la maison, explique en partie les causes des échecs scolaires”, poursuit M.Balamou.

Peut-on espérer à un changement ?
“Oui”, répond Aboubacar Soumah du Slecg. “On a la chance de rectifier le tir. Il faut continuer sur la rigueur. L’enseignant, c’est la rigueur, l’enseignant, c’est la solidarité. Tout enseignant qui n’est pas sévère, n’est pas un bon enseignant. S’il n’y a pas de rigueur dans la formation des enfants, ils ne vont pas apprendre. Il faut qu’on sanctionne sévèrement ceux-là qui sont pris en position de fraude, que ce soient les encadreurs, les élèves, les surveillants… Il faut qu’il y ait des évaluations très sérieuses”, enchaîne cet enseignant. Pour M. Balamou, il faut objectivement poser le diagnostic, faire l’autopsie en vue de proposer des thérapies structurelles pérennes.
A suivre !
Dansa Camara DC
Pour Africaguinee.com
Créé le 24 juillet 2024 10:17Nous vous proposons aussi
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