Élections du 31 mai, absence des « grands partis », position du Président Doumbouya : Bah Oury s’exprime…
CONAKRY- À l’approche des élections communales et législatives du 31 mai, Amadou Oury Bah brise le silence. Neutralité de l’administration, absence des partis traditionnels, transition générationnelle : le Premier ministre répond point par point aux vifs débats qui entourent ce scrutin crucial. Face aux critiques, le chef du gouvernement assume le cap de la refondation et prévient : aucune dérive ne sera tolérée. Interview !!!
Les Guinéens se rendront aux urnes le 31 mai prochain pour élire leurs maires et députés. Est-ce qu’à date, toutes les conditions sont réunies à la Direction Générale des Élections (DGE) pour le bon déroulement des scrutins ?
AMADOU OURY BAH : Je n’ai aucun regard direct sur les activités de la Direction Générale des Élections, qui est jalouse de son indépendance et de son autonomie. Les seules recommandations que je formule sont adressées au ministre de l’Administration du Territoire. Mon objectif est que ces élections soient bien organisées, transparentes et en parfaite conformité avec nos textes fondamentaux. Il est impératif que ces scrutins se déroulent dans la paix et la sécurité pour tous, afin de renforcer la cohésion nationale, répondant ainsi aux attentes du président de la République et de la population globale.
Je salue le travail accompli qui nous a déjà permis de tenir un référendum exemplaire et une élection présidentielle réussie. Le peuple de Guinée a prouvé qu’il était capable d’organiser des scrutins tranquilles et apaisés, permettant à chacun de retourner à ses occupations dès le lendemain.
Ce que je demande et souhaite à l’ensemble des candidats, quelle que soit leur obédience, c’est de veiller à ce que ces législatives et communales s’inscrivent dans la même lignée. Ces scrutins doivent être des élections qui rassemblent et qui réconcilient les citoyens avec la politique. J’observe d’ailleurs avec un grand intérêt le grand nombre d’inscriptions sur les listes de candidatures. C’est le signe d’une réappropriation par les citoyens des institutions qui vont les gouverner. La Guinée est en train de restaurer sa santé démocratique, et en tant que Premier ministre, je veillerai à ce que cela se traduise concrètement au lendemain du vote.
Qu’en est-il des risques d’immixtion des autorités dans la gestion de la campagne ?
La pratique politique est un apprentissage. Notre pays a longtemps été victime d’une certaine culture politique qui ne va pas disparaître d’un claquement de doigts ; c’est un effort collectif. Chaque candidat doit s’interroger : en réveillant les vieux démons, concourt-il à la vertu du processus en cours ou cherche-t-il à le perturber ?
Au niveau de l’administration, la neutralité est une obligation. Ces dernières semaines, j’ai explicitement demandé aux ministres et aux personnes ressources d’aller sensibiliser les populations à une culture de paix, de sécurité et de respect des droits de chacun. Je l’ai dit publiquement : tous les candidats sont des citoyens de la République. Nous avons besoin d’institutions solides et représentatives, et je ne demanderai jamais de voter pour X ou Y. C’est la réussite globale du processus qui m’importe.
Pourtant, c’est précisément ce que font certains membres du gouvernement sur le terrain…
En tant que membre du gouvernement, on a un droit de réserve et l’obligation de se concentrer sur sa mission essentielle. Je le répète au nom du président de la République : notre seul objectif est que la Guinée gagne ces élections à travers la paix et le calme.
Bien sûr, dans tout ensemble, il y a ceux qui respectent les instructions et d’autres non. Le sens de l’État et de la responsabilité n’est malheureusement pas encore une valeur universellement partagée dans notre pays. C’est pourquoi nous mettons en place des outils comme les lettres de mission et les contrats de performance, afin d’instiller durablement une culture du service public. Cet apprentissage se fera au fur et à mesure.
Toutes les dérives seront analysées. Ceux qui contestent doivent le faire selon les procédures légales en vigueur en portant plainte. La qualité finale du processus se jugera aussi à notre capacité à respecter les décisions de justice. Par ailleurs, le président de la République n’est pas partie prenante dans un processus partisan et multi-partisan comme ces législatives et communales.
Un candidat qui l’interpellerait directement ne recevra aucune réponse, non par mépris, mais parce que ce n’est ni le lieu ni la forme. Utilisons nos institutions : si un démembrement de l’administration faillit, portons plainte et laissons le processus suivre son cours. Nous tirerons les leçons des imperfections constatées à la fin du scrutin.
Ces élections vont intervenir quelques jours seulement après la fête de Tabaski, une période de grand exode de la capitale vers l’intérieur du pays. Ne craignez-vous pas une érosion du taux de participation ?
Initialement, le scrutin était prévu pour le 24 mai. Or, ce dimanche-là correspondait à la Pentecôte. Par respect pour l’importante communauté chrétienne de notre pays, il était inapproprié de maintenir cette date, d’où le report au 31 mai. Si nous étions restés au 24 mai, on m’aurait également demandé si la proximité de la Tabaski, deux ou trois jours plus tard, n’était pas une contrainte.
Il faut savoir composer avec les réalités du calendrier. C’est aussi cela la force d’un État : assumer ses responsabilités quelles que soient les circonstances. Nous souhaitons que le planning actuel se déroule correctement, mais gouverner exige d’être prêt à réajuster les plans face aux imprévus pour que les objectifs de la nation soient respectés.
Est-ce que votre responsabilité au sein de la GMD ne vous freine pas dans votre élan pour mettre de l’ordre, notamment face à des candidats qui n’ont pas démissionné de leurs fonctions administratives ?
Non, absolument pas. Initialement, l’option de créer un parti politique classique avait été envisagée en conformité avec la loi, et une assemblée générale constitutive avait été convoquée le 28 février. Par la suite, le choix s’est porté sur l’organisation d’une mouvance, d’un mouvement élargi pour ce processus électoral. À l’issue des scrutins, nous serons à l’écoute des orientations du président de la République pour la suite.
Pour ce qui est des règles, je précise que je ne suis pas candidat. De plus, toutes les personnes en compétition ont été obligées de démissionner de leurs fonctions, y compris les présidents et membres des délégations spéciales. En Guinée, notre code électoral stipule que les hautes responsabilités administratives (chefs de cabinet, directeurs de cabinet, etc.) sont incompatibles avec une candidature locale. Certes, dans d’autres pays, des ministres en fonction peuvent être candidats. Chaque État a ses règles.
L’expérience actuelle nourrira nos réflexions futures et d’éventuels amendements. Mais n’oublions pas d’où nous venons : nous sortons d’une période historique de blocages où certains s’étaient accaparés tous les leviers politiques et administratifs. Il fallait décloisonner le système et restituer à la population sa pleine souveraineté en permettant à des citoyens de tous horizons et de toutes strates sociales de se présenter, sans avoir besoin d’être directeur national ou chef de cabinet. C’est une véritable réussite pour cette première étape de refondation démocratique.
Regrettez-vous aujourd’hui l’absence des « grands partis » historiques dans cette compétition ?
Vous revenez toujours à cette notion de « grands partis ». Cela me rappelle l’énigme du Sphinx : la vie n’est pas une longue ligne droite immobile. On évolue, on change. En politique, la notion de « rente », qui consiste à dire « parce que j’étais important il y a quinze ans, je dois l’être encore aujourd’hui », est dépassée car la société a muté.
Il y a une donnée majeure à intégrer : 80 % de la population guinéenne a moins de 35 ans. C’est une nouvelle génération politique qui n’a pas connu les débuts du multipartisme des années 1990. Ceux qui se disaient « grands » hier ne sont peut-être plus audibles aujourd’hui parce que les préoccupations ont évolué. Le bilan des quatre dernières années a transformé les mentalités. L’écrasante majorité des Guinéens ne veut plus de manifestations quotidiennes, de tensions ou de clivages qui ont retardé le développement du pays.
Nos concitoyens aspirent à une gouvernance stable, crédible, inclusive et orientée vers des résultats concrets de développement. Ceux qui s’accrochent à la vieille politique politicienne continuent de s’agiter, mais ils ont perdu le sens des réalités. S’ils veulent s’inscrire dans le changement, ils doivent changer d’état d’esprit. Personnellement, je suis né avec l’indépendance de ce pays, et je me sens pleinement en phase avec cette évolution générationnelle.
Que répondez-vous à ceux qui prédisent que ces élections ne seront ni libres ni transparentes ? Y aura-t-il enfin des rapports d’audit, sachant que ceux de la présidentielle se font toujours attendre ?
Les rapports seront publiés, ne soyez pas si impatients. Nous sommes dans une phase d’apprentissage. Ayons l’honnêteté de reconnaître ce qui est réussi : le référendum et la présidentielle l’ont été.
Pour ces élections multipartites, notre critère essentiel est qu’elles se déroulent dans la paix, la cohésion et le renforcement du vivre-ensemble. Si nous atteignons cet objectif, nous aurons réussi. Cela n’exclut pas l’existence d’imperfections à corriger, c’est dans l’ordre naturel des choses. Concentrons-nous sur ce qui est primordial pour la nation aujourd’hui. Le processus se perfectionnera au fil des années.
Propos recueillis par Boubacar 1 DIALLO
Pour Africaguinee.com
Créé le 18 mai 2026 14:11Nous vous proposons aussi
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