Elections communales: « Nos craintes se confirment… » regrette Aboubacar Sylla de l’opposition

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CONAKRY-S'achemine-t-on vers un nouveau bras de fer entre le président Alpha Condé et l'opposition? Après la ferveur des législatives, l'heure n'est plus à l'optimisme du côté de l'opposition. Selon son porte-parole Aboubacar Sylla, les "craintes" de l'opposition se confirme quand à l'organisation des élections communales dans le pays. Pour l'instant aucune date n'a été fixée pour ce scrutin. Dans ce premier volet d'un entretien qu'il a accordé à notre rédaction, Aboubacar Sylla qui dirige l'Union des forces du changement (UFC) s'exprime sur ce nouveau blocage politique en Guinée…

Africaguinee.com : En tant que l’un des signataires de l’accord du 3 juillet 2013, quelle est votre réaction après l’annonce par la commission électorale nationale indépendante du report sine die des élections communales et communautaires ?

Aboubacar Sylla : Malheureusement nos craintes se sont confirmées. Nous avions déjà dit par le passé que  ce pouvoir ne voulait pas d’élections communales avant l’élection présidentielle, tout simplement parce que le statu quo va lui faciliter la fraude massive dont il est coutumier. Ce pouvoir sait parfaitement que les élus locaux que moi j’appelle nommés locaux puisqu’ils n’ont aucun mandat populaire pour exercer leurs fonctions, jouent un rôle important dans la mobilisation et la sensibilisation des citoyens, dans le bourrage des urnes, les interférences dans les opérations de totalisation des bulletins de vote. C’est pour cette raison que le gouvernement et sa mouvance politique ne veulent  pas du tout qu’il y’ait des élections communales. Le pouvoir  veut qu’on aille aux élections présidentielles de 2015 avec ses présidents de délégations spéciales, ses maires urbains et ruraux et chefs de quartiers qui sont nommés et qui vont plus se comporter en activistes zélés du pouvoir qu'en représentants des collectivités.

Ceci explique pourquoi le gouvernement a exclu de la loi des finances 2014 le budget électoral concernant les communales. C’est aussi une des raisons pour lesquelles tout a été fait pour que la Loi de finances 2014 soit soumise au CNT (conseil national de la transition, ndlr) à la place de  l’Assemblée Nationale car les députés de l'opposition auraient sans aucun doute relevé cette omission volontaire.

 Faut-il  dire donc qu’il n’y a pas de budget électoral?

Le ministre des finances a élaboré  son budget de 2014 sans se concerter avec la CENI (Commission Electorale Nationale Indépendante, ndlr), et il y a un gap d’un peu plus de cent milliards de francs guinéens pour que ce budget électoral soit bouclé. Il va être difficile à combler parce qu’il faudrait prélever  sur les ressources de l’Etat pour  assurer  le financement de ces élections. Il ne faut pas trop compter sur la  communauté internationale pour apporter une assistance financière significative lors de ces élections locales. Même pour les élections législatives, contrairement à une idée fort répandue, le financement en a été assuré à plus de 70% par le gouvernement guinéen, c’est l’Etat qui a financé l’essentiel malgré les enjeux politiques de ce scrutin national. La communauté internationale a apporté moins de 30% du financement.  En ce qui concerne les élections locales,  la contribution des bailleurs de fonds internationaux sera probablement nulle ou insignifiante. C’est donc au gouvernement de prévoir le financement de ces élections.  Mais lorsque le gouvernement ne prend pas en compte ce financement dans son budget annuel, il est fort  à parier que c'est en raison d'arrières pensées politiques. Il y a une réelle volonté politique de faire l’impasse sur ces élections. D'autant qu’on n’en parle même pas. La CENI qui devrait proposer un chronogramme indicatif des élections se refugie derrière un accord politique pour pouvoir définir un agenda électoral, ce qui est  totalement surréaliste. La CENI est une institution indépendante, elle devrait faire une proposition de chronogramme en se basant sur ses capacités techniques à organiser ces élections, en y mettant des conditions d’appui financier et peut-être des contraintes d’accord politique, quitte à en faire une présentation sous forme de scénarios. Elle veut  qu’il y ait un accord politique qui impose un chronogramme d’élections auquel elle se référerait pour engager ses actions sur le terrain. C’est totalement paradoxal.  Tout ceci nous confine dans un véritable cercle vicieux,  puisque d’un côté nous avons une CENI  attendant  un accord politique pour élaborer son chronogramme,  de l’autre côté il n’y a aucune passerelle entre la mouvance présidentielle et l’opposition, il y a aucun contact et accord politique en vue. Donc, on est dans une impasse totale, mais c’est une situation voulue et entretenue par le pouvoir.

La communauté internationale s’était fortement impliquée pour la tenue du scrutin législatif en Guinée. Que comptez-vous faire pour attirer son attention sur cette impasse politique ?

Il faut dire  que l’accord du 03 juillet avait suscité beaucoup d’espoir chez les guinéens, puisque cet accord balisait le chemin non seulement pour les élections législatives et pour les communales mais  aussi pour les présidentielles de 2015. Cet accord était particulier, parce qu’il avait regroupé, pour une fois, toute la classe politique guinéenne qui avait trouvé un consensus qui semblait impossible autour d'un processus électoral très controversé. Il y a aussi la particularité que cet accord  a été cautionné par la communauté internationale qui a été représentée à son plus haut niveau durant tout le dialogue qui s’est conclu au mois de juillet. Ceci fait que cet accord politique est pour nous une boussole qui doit orienter toutes les actions de la classe politique de l’opposition comme du pouvoir dans le cadre de la gouvernance politique pour les mois à venir.

Pour les élections communales il est prévu dans l'accord politique inter-guinéen qu'elles se tiennent au plus tard à la fin du premier trimestre de 2014. Il se trouve que le délai légal de convocation du corps électoral qui est de 60 jours est dépassé depuis longtemps, donc ces  échéances ne peuvent être tenues à date. Il en résulte donc que les dispositions de l’accord inter-guinéen du 3 juillet sont violées en ce qui concerne l'agenda électoral convenu. On aurait pu se retrouver entre parties signataires de cet accord  politique pour envisager des solutions alternatives. Mais après la dissolution des structures de suivi et de veille dudit accord le pouvoir s’est résolument opposé à la mise en place d'un cadre  permanent de dialogue malgré les demandes répétées de l'opposition. Le Gouvernement a profité du terme de la mission des représentants de la communauté internationale dont le mandat prenait fin à l'installation du nouveau parlement pour renouer avec ses vieux réflexes. Et nos multiples courriers et déclarations publiques appelant à cette concertation se sont toujours heurtés à un mur de silence de la part du Gouvernement. Le pouvoir fait la sourde oreille. Il n’est pas intéressé à un dialogue qu'il redoute d'ailleurs. Nous, les arguments que nous présentons lors des ces discussions sont appuyés par des éléments qui relèvent de la loi et de la constitution. Alors que le pouvoir lui, c’est par l’arbitraire qu’il entend imposer ses positions.

 En ce qui concerne d’autres dispositions notamment le recrutement de l’opérateur technique à la place du couple Waymark/Sabari pour accompagner les élections de 2015, ni le Gouvernement, ni sa mouvance politique ni la CENI ne les évoquent. Alors que normalement la révision du fichier électoral  doit  intervenir à partir du 1er octobre de cette année puisque le code électoral dispose clairement que la mise en jour des listes électorales se déroule durant le dernier trimestre de l’année. Il se trouve qu'aujourd’hui six mois seulement avant cette échéance, même le cahier de charges du nouvel opérateur n'est pas encore élaboré. Alors même que le recours à une procédure d'appel d'offres international exige un délai de 3(trois) mois selon les obligations du Code des marchés. A ce délai il faut ajouter les périodes de négociations et de conclusion du contrat, de règlement des premiers acomptes, d'acquisition, d'adaptation et de configuration des kits informatiques, de recrutement et de formation de plus de 4.000 opérateurs de saisie pour les CARLE avant leur déploiement à l'intérieur du pays et ce, jusque dans les hameaux les plus reculés. Et toutes ces opérations doivent s'achever pour rendre opérationnel l'opérateur technique recruté au plus tard au mois de septembre prochain. C’est donc maintenant et vite qu’il faut démarrer ce processus dont malheureusement, aujourd’hui on ne parle pas beaucoup.

 Il y a aussi la question des poursuites judicaires que nous avons exigées contre les acteurs et commanditaires de tous les crimes qui ont été commis pendant nos manifestations et qui ont donné lieu à la mort d’une soixantaine de jeunes dont le seul crime était tout simplement d’avoir participé à une manifestation pacifique conforme aux dispositions de la constitution. Il y a l’indemnisation de toutes les victimes de ces tueries, brutalités et exactions qui ont été commises par les forces de l’ordre.  Quand je parle d’indemnisation, il ne s’agit pas seulement des commerçants qui ont eu leurs biens détruits, il s’agit aussi des familles endeuillées, il s’agit des personnes qui ont été blessées parfois handicapées à vie. Il s’agit des personnes qui ont été incarcérées injustement et qui ont été violentées. Je crois que l' accord politique inter-guinéen du 3 juillet dernier est extrêmement important et l’opposition guinéenne n’acceptera pas qu'il soit  foulé au pied ou violé de son contenu surtout dans ses dispositions les plus importantes.

Le fait que d'éminents membres de la communauté internationale et pas des moindres puisqu'il s'agit de représentants de haut niveau de l'ONU, de l'Union Africaine, de la CEDEAO, de l'OIF, de l'Union Européenne, des USA, de la France soient caution de cet accord politique les amène à interpeler actuellement, à notre demande, les autorités guinéennes autour de ces violations et ces atermoiements qui affectent la mise en œuvre du consensus politique de juillet 2013.

Vous parlez de manque de dialogue, la CENI a évoqué un manque de moyens, les obstacles semblent être nombreux. Que comptez-vous faire pour exiger la tenue de ces élections locales dans les meilleurs délais ?

Nous adoptons une double démarche,  nous avons interpellé le pouvoir et la communauté internationale pour disposer d'un cadre permanent de dialogue où pourrait être examiné tout ce qui n’a pas été mis en œuvre dans l’accord inter-guinéen du 03 juillet. Mais si nous nous heurtons  à une fin de non-recevoir, comme cela semble être le cas à ce jour, nous allons attendre la rentrée parlementaire prochaine, le 05 avril pour ouvrir ce débat au niveau de l’assemblée et si là nous n’avons pas d’entente avec la mouvance présidentielle, nous n’aurons d’autre recours que d'organiser des manifestations pacifiques sur les voies et places publiques.

Mais,  il n’est pas question pour nous de croiser les bras et de laisser ce déni de démocratie et d’élection se dérouler sous notre regard. Il n’est pas question chez nous,  d’accepter que l’accord politique du 03 juillet soit considéré comme un menu à la carte, où le pouvoir ne prend que ce qu’il veut et  abandonne ce qui ne le conforte pas dans ses visées hégémoniques. Pour nous, c’est un accord global qui doit être respecté dans toutes ses dispositions. Et s’il y a des amendements à faire, ce sont les parties prenantes et signataires de cet accord qui devraient se retrouver pour discuter de nouvelles dispositions qu’on pourrait éventuellement adopter.

Par exemple une question importante mérite d'être rapidement résolue. Qui doit procéder à la correction des anomalies et dysfonctionnements constatées lors des dernières législatives? A savoir les problèmes de la cartographie électorale avec l'éloignement des Bureaux de vote de leurs électeurs, le sureffectif de votants attachés à certains bureaux de vote, des listes électorales amputées de nombreux citoyens pourtant régulièrement enrôlés, le contrôle de l'effectivité de l'écrasement de près de 500.000 électeurs indument recensés en mai 2012 et d'autres opérations? Certainement pas Waymark/Sabary dont la mission auprès de la CENI est achevée. Est-ce le nouvel opérateur dont le recrutement est envisagé par l'accord politique du 3 juillet? Dans ce dernier cas quel impact le délai de sélection de cet opérateur pourrait avoir sur le chronogramme des élections communales; Ou alors faudra t-il identifier et commettre de façon ad hoc des experts indépendants à cette tache ponctuelle de correction d'anomalies pour gagner en temps.

Par ailleurs faut-il garder la CENI dans sa configuration actuelle ou est-il indispensable de tirer les leçons de ses derniers errements pour la restructurer de nouveau avant d'aller à d'autres élections? Quid des critiques et des recommandations de la Mission d'observation électorale de l'Union Européenne qui a effectué une analyse particulièrement fouillée du processus électoral guinéen ?

 Bref, il y a de nombreuses interrogations qui à elles seules justifient amplement la création d'un cadre de concertation auquel s'oppose obstinément le pouvoir actuel qui d'ailleurs n'accepte de dialoguer que contraint et forcé.

Nous y reviendrons.

Entretien réalisé par Mamadou Hassimiou Souaré

Pour Africaguinee.com

Créé le 17 mars 2014 16:23

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