Crise gambienne : Tibou Kamara livre ses confidences… (Interview exclusive)

Tibou Kamara

CONAKRY- Comment la mission de médiation est parvenue à faire plier Yahya Jammeh qui a  finalement accepté de quitter le pouvoir ? De retour d’une mission très délicate en Gambie, Tibou Kamara est toujours sollicité. Il passe beaucoup de temps au téléphone. A l’hôtel où il loge à Conakry, il reçoit de nombreuses visites. Malgré cet agenda très chargé, l’ancien Ministre d’Etat Secrétaire Général à la Présidence a bien voulu se prêter aux questions de notre rédaction. Tibou Kamara nous livre un témoignage sur cette page historique de la Gambie marquée par le départ au pouvoir de Yahya Jammeh. Exclusif !!!


 

AFRICAGUINEE.COM : Monsieur Tibou Kamara bonjour !

TIBOU KAMARA : Bonjour Monsieur Souaré !

Comment les négociations ont été menées avec l’ex dirigeant gambien Yahya Jammeh qui a finalement accepté de quitter le pouvoir ?

D’abord il faut se féliciter et se réjouir de cette issue heureuse à une crise que tout le monde croyait insurmontable et qui se serait soldée par un bain de sang, tant les prises de position des uns et des autres semblaient extrêmes et les malentendus profonds. Le président Alpha Condé a été l’ultime recours face à la difficulté à trouver une résolution pacifique à une crise électorale ou même post-électorale, et son implication aura été décisive dans la compréhension et les enjeux de cette crise et surtout à sa résolution. Nous en tant qu’africains, le président Yaya lui-même l’a dit et c’est d’ailleurs l’idée aussi du président Alpha Condé (…), nous croyons fondamentalement à la capacité des africains à résoudre leurs problèmes eux-mêmes. La preuve vient d’être donnée une nouvelle fois parce qu’après des pressions de la communauté internationale et des intimidations qu’on a entendues, on a réussi entre africains à se comprendre et à dépasser les contradictions très fortes qu’il y avait. Moi je pense que lorsqu’on se parle, l’on s’écoute ou lorsqu’on se respecte, nécessairement l’on parvient à une solution de n’importe quel problème. Il se trouve que pendant la présidence de Yayha Jammeh, et surtout les derniers mois de son règne, il a cultivé des liens d’amitié et de confiance avec le président Alpha Condé. C’est cela qui a permis qu’il soit un peu plus écouté et entendu que les autres.

Certains observateurs estiment pourtant que les liens très poussés que vous avez avec Yahya Jammeh ont beaucoup pesé. Qu’en dites-vous ?

C’est vrai que le président Yaya Jammeh et moi, avions un lien de famille qui n’a rien à voir avec les vicissitudes de l’histoire ou les péripéties de la vie politique. Il est évident en tant que membre de la famille, je ne pouvais pas rester indifférent à la crise que son pays a connue et à l’épreuve personnelle qu’il traversait. Mais je dois dire que j’ai surtout bénéficié de la confiance du président Alpha Condé que je remercie d’ailleurs vivement. Il m’a mandaté d’aller discuter avec le président Jammeh, exprimer la position qui était la nôtre et l’aider dans ces moments difficiles à sortir par la grande porte et à épargner son pays l’épreuve d’une guerre sanglante. La guerre n’est jamais une solution c’est la conviction du président Alpha Condé, c’est pourquoi vous avez remarqué malgré la position qui a été exprimée par nombreux de ses pairs pour recourir par la force, il a eu le courage politique de prôner le dialogue et il a eu raison puisque c’est par le dialogue et non par la confrontation qu’il est parvenu à la résolution de la crise. La diplomatie guinéenne et le leadership du président se sont affirmés dans cette épreuve. D’ailleurs dans l’esprit du président Alpha Condé dès le début, c’était d’aider à faciliter la première médiation du président Buhari du Nigeria avec lequel il a des relations de confiance et d’amitié (…), donc de l’aider à réussir cette première médiation qui lui a été confiée par ses pairs de la CEDEAO. Dès le début, il n’a pas voulu en tirer aucune vanité personnelle ni aucune gloire. Le souci du président était d’éviter à un pays ami et frère la guerre et de ne pas créer un précédent d’intervention militaire dans des différends politiques sur le continent. Donc c’est grâce, c’est vrai, au liens que j’ai avec le président Yaya Jammeh qui survivra à sa présidence, et qui est un lien très fort puisqu’on appartient à la même famille, mais c’est surtout à travers la confiance que le professeur Alpha m’a manifestée en me donnant le mandat d’aller sur le terrain avant son implication personnelle. C’est la conjugaison de tous ces efforts qui a abouti au résultat heureux dont le monde entier se félicite aujourd’hui, puisque le président Alpha Condé et son homologue mauritanien ont réussi là où tout le monde a échoué.

Selon vous qu’est-ce qui pourrait expliquer ce revirement spectaculaire de Yahya Jammeh qui avait au début accepté le verdict des urnes, et qui l’a aussitôt contesté ?

Je pense que dans la passion et l’émotion qui ont suivi la succession d’évènements qu’il y a eus depuis le début du processus électoral jusqu’au dénouement que nous connaissons, ne permet pas aujourd’hui d’avoir une lecture froide et sereine des évènements et des faits (…), l’histoire s’en chargera. Mais ce que je peux vous dire, au-delà de qui a raison ou qui a tort , nous étions préoccupés par une issue pacifique à cette crise qui commençait vraiment à être une préoccupation pour l’ensemble des démocrates et des personnes éprises de paix à travers le monde. On peut dire que la crise est venue de la commission électorale qui a publié des résultats qui consacraient un écart considérable entre le président Yaya et le candidat vainqueur de l’élection présidentielle ; La même commission électorale est revenue peu de temps après pour donner de nouveaux résultats en invoquant des erreurs qu’ils y avaient eu dans le décompte et des résultats qui étaient quand-même plus réduits que les premiers résultats publiés.  Donc le président Yaya a estimé que ce sont les premiers résultats qui l’engageaient et non les nouveaux résultats qui ont été donnés par la commission électorale et qui ont naturellement créé un doute dans sa tête par rapport à la sincérité des résultats et à la crédibilité du processus électoral. Lorsqu’on est mécontent dans une élection il est tout à fait normal de faire un recours devant l’institution compétente pour trancher le différend électoral. Malheureusement cette démarche ne lui a pas été reconnue puisque tout le monde s’est limité à la défaite qu’il a reconnue alors que c’est la cour suprême par sa décision qui met fin au processus électoral. C’est sera disons la première fois dans l’histoire que le recours fait par un candidat ne soit pas examiné par la cour suprême qui est l’instance compétente pour cela. Ça veut dire tout simplement que c’est la première fois dans l’histoire qu’on va dans un processus électoral investir un président sur la base des résultats qui ont été proclamés par une commission électorale et quel qu’ils soient, ont besoin d’une confirmation par la cour suprême. On l’a vu partout, mais malheureusement pour le cas de la Gambie, pour plusieurs raisons, cela n’a pas été possible (…), mais tout cela est derrière nous. C’est qui est important, c’est que le peuple gambien continue sa marche vers la démocratie et qu’il y ait plus de stabilité et de paix. Il faut souhaiter que la nouvelle ère qui commence pour le pays renforce les acquis de stabilité et de sécurité, et permettre au pays d’approfondir son aspiration à la démocratie et de continuer à vivre dans une harmonie totale.

Vous avez cotoyé Yahya Jammeh durant les dernières heures de son règne. Dans quel état d’esprit il était au moment où il quittait le pouvoir ?

Vous savez, c’est un homme qui est profondément croyant, ce n’est pas une parodie ni une comédie, c’est vraiment une conviction intime chez l’homme. Pour lui tout ce qui arrive c’est la volonté de Dieu. D’ailleurs dans son discours d’adieu, il va réaffirmer cette foi en disant qu’il est victime en quelque sorte du jugement des Hommes dans ce processus en particulier qu’il trouve injuste et infondé. Mais il s’en remet à Dieu qui est le seul détenteur de la vérité et peut aider à rendre la justice. Sa foi l’a aidé à traverser toutes ces épreuves avec beaucoup de sérénité, de sang-froid et de confiance en soi et à son destin. Je peux dire que j’ai été impressionné par le calme et le sang-froid dont il a fait montre face à une tempête qui s’annonçait pour lui-même et pour le pays, de se comporter dans cette crise en un homme d’Etat du début jusqu’à la fin. L’histoire nous dira le moment venu si c’était la bonne décision et s’il a eu raison ou tort dans cette épreuve de force qui l’a opposé beaucoup plus à la communauté internationale qu’à son propre peuple. je rappelle qu’il y a quand même une grande partie des gambiens qui ont voté pour lui. Nous qui étions présents à Banjul, on a été témoins d’un départ pathétique qui s’est exprimé dans le cœur et dans la conscience de beaucoup de gambiens.

Yahya Jammeh avait-il posé des conditions pour son départ ?

Je ne dirais pas qu’il y a eu des exigences et que les négociations ont été si difficiles comme les gens le prétendaient. La foi de l’homme a aidé, les relations de confiance et d’amitié avec le professeur Alpha Condé que j’évoquais tout à l’heure ont été déterminantes dans la décrispation politique et de l’issue heureuse à l’impasse électorale. Je dirais simplement que lorsque l’accord a été donné de partir avant même l’arrivée de la délégation présidentielle, puisque le professeur Alpha Condé m’avait envoyé en quelque sorte comme éclaireur, tout le monde a estimé que pour accompagner une transition pacifique, puisque nous sortons d’un règne de vingt-deux ans, il était nécessaire de prendre des mesures allant dans le sens de la réconciliation de tous les gambiens et de la préservation de l’unité du pays. Donc avant même l’issue qui a été trouvée, dans les différentes réunions autour de la crise, nombreux sont les chefs d’Etats qui ont souhaité que des garanties et des assurances soient donnés au président sortant et à son entourage pour qu’ils puissent partir en, toute confiance et en toute assurance. D’ailleurs, à tort ou à raison beaucoup ont estimé que l’une des origines de la crise, c’est un peu la campagne d’intimidation et les menaces proférées par les nouvelles autorités à l’encontre du président sortant et de son équipe ; Puisque ça paraissait comme un problème, on a estimé naturellement que la solution viendrait des mesures de confiance et d’assurance pour l’équipe sortante pour essayer d’aider à une décrispation. Donc une fois l’accord de partir du pouvoir et du pays a été obtenu, qu’on donne cette assurance qu’il n’y aura pas la chasse aux sorcières. Donc il n’y a pas eu d’exigences (…), il y a eu une inquiétude qui a été manifestée et des recommandations qui ont été faites par l’équipe de médiation mais avant même par les pairs de la CEDEAO qui étaient impliqués et engagés dans la résolution de la crise. C’est tout à fait normal pour encourager les alternances en Afrique et d’éviter les crises post électorales (…), qu’en amont qu’on essaye de faire comprendre qu’après le pouvoir il y a une vie paisible qui soit possible pour l’ensemble de nos chefs d’Etats. D’ailleurs vous rappelez le débat à propos de l’amnistie qu’il fallait s’accorder aux chefs de l’Etat pour qu’ils n’aient pas peur de l’après pouvoir. C’est une pratique très connue en Afrique, que chaque fois que le pouvoir change, ceux qui étaient proches de l’ancien régime soient confrontés à de nombreuses injustices, des exactions ou à des frustrations qui peuvent aller de persécutions, à des harcèlements moraux, de l’emprisonnement où parfois à l’exil.

Avez-vous eu vent d’un prétendu détournement d’une dizaine de millions de dollars par Yahya Jammeh ?

D’abord moi je répondrais de deux manières à cette question. J’estime qu’il s’agit d’un déménagement parce qu’un départ du pouvoir est toujours un déménagement. Dans ce cas précis, il s’agit d’aller en exil pour combien de temps, personne ne le sait. Donc c’est tout à fait normal, que lorsqu’on doit partir du pouvoir et de son pays, qu’on mette de l’ordre en quelque sorte dans ses affaires. Il est évident qu’il y a les biens de l’Etat gambien qui appartiennent au Gouvernement et qui sont la propriété du peuple gambien, il est évident que ces biens doivent être laissés dans le pays, aux nouvelles autorités d’en décider. Mais il est évident aussi qu’on soit chef d’Etat ou un citoyen ordinaire, qu’o a des affaires et des biens personnels. Je pense qu’il n’y a rien de mal, lorsqu’on déménage ou qu’on quitte le pouvoir, de partir avec ce qui nous appartient. Maintenant, moi je remarque que les nouvelles autorités ne sont pas installées encore, j’attends qu’elles fassent elles même l’état des lieux. IL y a des déclarations qu’on fait trop facilement et trop vite. La logique aurait voulu en mon sens, que les nouvelles autorités s’installent et prennent réellement les commandes de l’Etat pour savoir ce qu’elles ont hérité, faire un état des lieux, faire un devoir ou un droit d’inventaire, c’est à partir de cela que l’on peut dire ce qui s’est passé ou non. Déjà avant même de rentrer en fonction, ça ressemble déjà comme un préjugé ou à une campagne pour préparer l’opinion à ce qui va être fait. Si avant même de prendre fonction on profère des accusations, c’est contraire à l’esprit qui a conduit à une sortie honorable et pacifique de la crise. Ceci n’est pas de nature à favoriser la réconciliation des gambiens qu’on appelle de tous nos vœux. Mais aussi cela va à l’encontre des recommandations issues de l’accord qui a précédé son départ du pouvoir.

Yahya Jammeh était attendu à Conakry, il était même question qu’il soit logé aux cases de la Belle-vue, qu’est-ce qui a prévalu à ce changement de dernière minute qui l’a conduit finalement en Guinée Equatoriale ?

Depuis le début, il a été clairement dit que la Guinée n’était qu’un pays de transit et une étape dans la nouvelle vie de l’exil. Ce n’est pas étonnant qu’il ne soit pas resté en Guinée, c’était prévu comme ça. Il n’y a rien de particulier à cela.

Qu’est-ce qui explique selon vous cette présence des forces de la CEDEAO à Banjul, plusieurs jours après le départ de Yahya Jammeh ?

Dans les discussions que nous avions eues à Banjul, il avait été mentionné dans l’accord qui consacrait les négociations, il avait été dit, qu’une fois le président Yaya Jammeh, avait accepté de partir du pouvoir et de partir de son pays pour contribuer à une alternance pacifique et à ne pas gêner la mise en place des nouvelles autorités, toute action militaire qui devrait être en cours devait être automatiquement stoppée. Ceux qui l’on fait, invoquent des raisons de sécurité et de protection du nouveau président et pour favoriser son retour à Banjul. A ce stade puisqu’il n’y a pas eu encore d’éléments d’informations précises ni de prise de position de la communauté Internationale et même de la CEDEAO pour savoir si c’est en accord avec ces institutions que cette action a été entreprise ou non, il faudra peut-être attendre les réactions qui vont suivre cela pour avoir une idée de l’intention qui est derrière cette démarche et surtout s’il y a un mandat pour le faire.

Un dernier mot…

Je félicite une fois de plus le président Alpha Condé qui a pris la pleine mesure de la situation et qui a été conséquent jusqu’au bout dans cette crise en prônant le dialogue plutôt que l’intervention militaire. En se rendant personnellement à Banjul où il est resté quand-même quarante-huit heures, pour un chef d’Etat qui a un agenda très chargé et qui est au cœur de plusieurs situations, il a aidé non seulement à résoudre la crise mais à épargner à l’Afrique un nouveau foyer de tension parce que comme vous le savez un peu partout en Afrique il y a beaucoup de conflits armés.  On avait pas besoin d’ajouter à cette liste noire, la Gambie qui avait connu la stabilité et la paix jusqu’à maintenant. Cette action de paix est à mettre à l’honneur de notre pays et à l’actif personnel du chef de l’Etat. Je pense qu’aujourd’hui, l’opinion nationale et internationale reconnait ce mérite et c’est tout à fait heureux qu’il en est ainsi et je pense que la preuve vient d’être donnée, que la violence et la guerre ne constituent en rien une solution. Donc tant qu’on peut résoudre nos problèmes par le dialogue il faut le faire sans lassitude et sans agacement parce que la guerre coûte toujours plus chère que l’espoir de patience pour la paix.

 

Interview réalisée par SOUARE Mamadou Hassimiou

Pour Africaguinee.com

Tél. : (+224) 655 31 11 11

 

 

 

 

Créé le 24 janvier 2017 11:53

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