Construire l’avenir ensemble (Par Safiatou Diallo, directrice du développement économique, régional et stratégique)

Chaque matin, quelque part dans notre région, une femme se réveille avant le lever du soleil pour apporter ses produits au marché. Elle n’a pas de véhicule, les routes sont boueuses pendant la saison des pluies et, le temps qu’elle arrive, les prix ont déjà baissé car les autres sont arrivés avant elle. Elle vend ses produits à un prix inférieur à la valeur de sa récolte. Puis elle rentre chez elle, pour revenir le lendemain.

Cette femme n’est pas une simple ligne dans un tableau statistique. Elle incarne la raison d’être du développement économique.

J’ai consacré ma carrière au développement économique, d’abord en tant qu’économiste, puis aujourd’hui à la tête d’une équipe dont l’unique objectif est de veiller à ce qu’un grand projet minier ne se contente pas de transporter du minerai, mais contribue également au développement des populations. Ma perspective est spécifique : je travaille à la croisée d’un projet d’infrastructure d’envergure mondiale, qui traverse la Guinée, et des communautés qu’il touche. Mais ce dont je suis quotidiennement témoin renvoie à un défi bien plus grand : la construction, encore insuffisante, de systèmes économiques qui profitent à tous.

Le développement ne se décide pas dans une salle de réunion. Il se concrétise lorsqu’un agriculteur est rémunéré à sa juste valeur. Lorsqu’un jeune parvient à trouver un véritable emploi grâce à ses compétences. Lorsqu’une famille peut faire des projections pour le futur, et pas seulement vivre au jour le jour.

Le développement économique est une notion simple derrière un langage compliqué. Pour faire simple, il s’agit de savoir si les gens peuvent percevoir un revenu stable ? peuvent-ils accéder à une école de qualité, à un établissement de santé qui fonctionne ou à une route praticable même sous la pluie ? Peuvent-ils survivre à une mauvaise récolte ou à une crise sanitaire sans perdre tout ce qu’ils ont construit ?

Le développement est le processus continu visant à bâtir une société où la réponse à ces questions est « oui », pour la plupart des gens, la majeure partie du temps.

Ce n’est pas la même chose que la croissance du PIB, même si cette dernière a son importance. Un pays peut afficher de solides résultats économiques tout en laissant la majorité de sa population exclue des bénéfices de cette croissance. Le chiffre qui compte vraiment n’est pas ce que produit une économie au total ; c’est de savoir si les personnes qui y vivent peuvent gagner suffisamment pour faire des projets, épargner et investir dans l’avenir de leurs enfants.

La solution à laquelle je reviens sans cesse est simple : la production crée des emplois, les emplois génèrent des services, et les services renforcent la résilience. Brisez n’importe quel maillon de cette chaîne et c’est tout le système qui s’enlise.

Je fais partie chez Rio Tinto d’une équipe chargée du développement économique régional le long du corridor de Simandou en Guinée : une région située au sud-est du pays qui est en pleine mutation grâce à l’un des plus grands projets d’infrastructures intégrées d’exploitation de minerai de fer au monde.

Ce projet n’en est encore qu’à ses débuts, mais des résultats significatifs ont déjà été atteint. Le chemin de fer du TransGuinéen, une ligne de plus de 600 kilomètres qui traverse montagnes, ponts et forêts, est achevé. L’exploitation minière a officiellement démarré le 11 novembre 2025. Le premier chargement de minerai a été effectué. Bien que les travaux de construction ne soient pas encore achevés, les opportunités sont déjà bien réelles. Ce qui n’était autrefois qu’une promesse vieille de plusieurs décennies devient, progressivement et précautionneusement, une réalité. Il reste désormais à faire en sorte que cette réalité profite à tous les habitants du corridor.

Une des priorités de notre équipe est de développer l’écosystème économique le long de ce corridor. Les infrastructures ne suffisent pas à créer, à elles seules, du développement : ce sont les personnes qui en sont les moteurs. Pour Rio Tinto, ce travail est indissociable de la réussite du projet lui-même. Un projet de cette envergure repose sur une main-d’œuvre qualifiée, des fournisseurs locaux compétents, des communautés dynamiques et une économie régionale robuste. La mise en place de ces conditions permet de répartir les bénéfices du développement tout en posant les bases d’une croissance durable. Et aucune organisation ne peut y parvenir seule.

Nous travaillons dans trois domaines, toujours en partenariat. Premièrement, l’agriculture : la plupart des familles d’ici en dépendent, et le problème ne se pose généralement pas dans les champs, mais après la récolte, lorsque les produits risquent de se détériorer et que les prix peuvent chuter. Nous collaborons avec les communautés locales, les organisations agricoles et les partenaires au développement pour répondre à ce défi. Cela implique notamment d’aider les agriculteurs à améliorer leur productivité et leurs revenus grâce à des formations et à l’accès au financement, ainsi que de favoriser les installations de transformation agricole qui créent des emplois tout en renforçant la production alimentaire locale.

Deuxièmement, les PME locales : le projet génère une demande réelle en matière de services, d’approvisionnements et de logistique. Notre travail, en collaboration avec le gouvernement, les investisseurs et les réseaux d’entreprises, consiste à aider les entreprises guinéennes à saisir cette demande et à trouver les moyens d’y répondre.

Troisièmement, l’écosystème au sens large, c’est-à-dire les liens entre les entreprises, les organismes de formation, les services financiers et les marchés, qui permettent de mutualiser les efforts individuels pour créer une dynamique plus large.

Rien de tout cela ne fonctionne sans coordination. Lorsqu’une mine, un gouvernement, une banque de développement et un entrepreneur local travaillent main dans la main, le corridor devient bien plus qu’un simple axe stratégique. Il devient un levier de développement.

En tant qu’investisseur à long terme en Guinée, nous sommes également conscients que notre rôle va au-delà de l’extraction et de l’exportation des ressources. Nous avons la responsabilité de contribuer à créer des opportunités durables au-delà de la durée de vie du projet et de favoriser un progrès économique pérenne. Soutenir le développement des compétences, entrepreneuriat, l’agriculture et les entreprises locales, c’est contribuer à faire en sorte que les bénéfices générés aujourd’hui renforcent les communautés, rendent les entreprises plus résilientes et offrent davantage d’opportunités aux générations futures. Nous estimons que c’est à la fois notre devoir et un facteur essentiel de notre engagement en tant qu’entreprise citoyenne responsable.

C’est un travail de longue haleine, qui repose sur la confiance. Pour l’instant, nous n’avons pas encore d’histoire de transformation à raconter. Ce que nous avons, ce sont les fondations que nous posons ensemble ; et la conviction que, si elles sont bien posées, elles auront une valeur durable, même des années après l’exploitation de la mine.

Lorsque l’on évoque les raisons pour lesquelles le développement économique progresse lentement, la discussion s’oriente souvent vers des motifs complexes et d’envergure. Pourtant, dans notre travail quotidien, les obstacles que nous rencontrons le plus souvent sont plus faciles à cerner et plus simples à surmonter.

Un programme de formation forme des travailleurs qui obtiennent des certificats, mais les employeurs et les organismes de formation ne parviennent souvent pas à se mettre d’accord sur les compétences réellement nécessaires. Un agriculteur cultive un produit très prisé, mais n’a pas accès aux acheteurs qui en ont besoin. Une petite entreprise est capable de fournir un service, mais elle n’a jamais été mise en situation pour le promouvoir de manière à ce qu’une grande entreprise apprécie sa valeur.

Il ne s’agit pas là d’un manque de talent ou d’ambition. Ce sont des défaillances de mise en relation. Des lacunes en matière d’information. Des infrastructures manquantes. L’absence de passerelles clairement établies entre ce que les gens savent faire et ce dont l’économie a besoin.

Dans le secteur minier, cela se voit au quotidien. Une mine de la taille de celle de Simandou est un écosystème. Elle a besoin de fournisseurs alimentaires, de prestataires logistiques, d’artisans qualifiés, d’administrateurs, d’entreprises de services, etc. Chacun de ces besoins représente une opportunité potentielle pour une entreprise ou un travailleur guinéen. Mais une opportunité ne se concrétise pas toute seule. Elle nécessite un travail préparatoire pour préparer le terrain.

L’Afrique détient environ 30 % des réserves minérales mondiales, 60 % des terres agricoles non cultivées de la planète, ainsi que d’énormes réserves de pétrole, de gaz et un potentiel considérable en énergies renouvelables.

Exploiter le potentiel de l’Afrique signifie investir dans les secteurs qui emploient le plus de personnes : l’agriculture, les petites entreprises, la formation professionnelle et les infrastructures locales. Cela signifie veiller à ce que les grands projets créent de véritables capacités locales : des entreprises qui apprennent, des travailleurs qui acquièrent des compétences transférables, des communautés connectées aux marchés et aux services de manière durable, bien au-delà de la durée du projet lui-même.

Chez Rio Tinto, nous sommes conscients que notre droit d’exercer nos activités est indissociable de notre engagement en ce sens. Le projet Simandou ne sera un succès véritable que si, dans plusieurs décennies, le corridor qu’il traverse est plus prospère, plus performant et mieux relié aux autres régions qu’il ne l’était auparavant. C’est la ligne de conduite que nous nous sommes fixés.

Quelle que soit la durée de vie de la mine, ce qui doit perdurer, c’est une transition générationnelle fondée sur compétences, des communautés soudées et une économie suffisamment solide pour être autonome.Je ne prétendrai pas que ce travail est facile. Les défis sont réels, les délais sont longs et l’écart entre ce qui est possible et ce qui existe réellement est parfois impressionnant.

Mais j’ai également vu ce qui se passe lorsque les conditions sont réunies. J’ai vu des communautés qui se montraient sceptiques face à un grand projet devenir de véritables partenaires dans l’orientation de son développement, parce que quelqu’un a pris le temps de les écouter, de leur expliquer les enjeux et d’aller jusqu’au bout de ses engagements.

J’ai rencontré des agriculteurs qui n’avaient jamais vendu au-delà de leur marché de proximité et qui ont commencé à comprendre les besoins d’un acheteur professionnel et à se demander comment y répondre, non pas parce qu’on le leur avait dit, mais parce qu’ils en voyaient l’opportunité.

J’ai vu des jeunes issus de communautés éloignées de toute ville commencer à envisager une carrière, et pas seulement un simple emploi, grâce à des programmes de formation qui leur ont ouvert les yeux sur les possibilités qui s’offraient à eux.

Les avancées en matière de développement font rarement beaucoup de bruit. Une agricultrice qui gagne suffisamment pour que ses enfants puissent rester à l’école pendant la saison sèche. Un jeune homme dont le premier véritable emploi lui ouvre la voie vers quelque chose de plus grand. Une communauté qui, pour la première fois, a le sentiment qu’un projet d’envergure se réalise avec elle, et non pas côté d’elle.

Ce progrès s’accélère. Lentement, puis plus vite. De manière discrète, puis manifeste.

L’Afrique n’est pas en retard. L’Afrique est en pleine construction. Et les fondations qui sont posées en ce moment même – les compétences, les réseaux, les capacités – détermineront ce dont héritera la prochaine génération. La femme qui se levait avant le lever du soleil pour aller vendre ses produits au marché est toujours là.

La question est de savoir si nous construisons la route, le marché et les structures qui lui offriront une véritable chance.

Notes de fin

Croissance : nécessité et suffisance empiriques ; croissance « suffisamment inclusive » et consommation médiane

  • Pritchett, Lant ; et Addison Lewis (2022). La croissance économique suffit, et seule la croissance économique suffit. Oxford Blavatnik School of Government / LSE School of Public Policy, Document de travail, 25 mai 2022.
  • Pritchett, Lant (2024). L’argument en faveur de la croissance économique comme voie vers un meilleur bien-être humain. London School of Economics, School of Public Policy, Document de travail, 1er octobre 2024.
  • VoxDevTalk (2025). Repenser les données probantes et recentrer l’économie du développement sur la croissance. Entretien avec Lant Pritchett, 15 janvier 2025.

Urgence démographique (ampleur de la population ; jeunesse)

  • Nations Unies, Département des affaires économiques et sociales (UN DESA), Division de la population (2024). Perspectives de la population mondiale 2024 : résumé des résultats. New York.
  • Stanley, Andrew (2023). « Le siècle africain ». Finance & Développement (FMI), septembre 2023.

Progrès de la connectivité mobile et écarts d’usage

  • GSMA (2024). L’économie mobile : Afrique subsaharienne 2024. Londres.
  • GSMA Intelligence (2024). État de la connectivité à l’internet mobile 2024. Londres.

Accès à l’électricité en Afrique subsaharienne ; part de la population mondiale sans accès à l’électricité

  • Banque mondiale / AIE / IRENA / OMS / UNSD (2024). Suivi de l’ODD 7 : Rapport sur les progrès en matière d’énergie — chapitre sur l’accès à l’électricité. Washington, D.C. / Paris.
  • Agence internationale de l’énergie (AIE) (2024). ODD 7 : données et projections — accès à l’électricité. Paris.

Informalité (part dominante de l’emploi ; niveaux en milieu urbain)

  • Organisation internationale du Travail (OIT) (2025). Afrique — Profil statistique régional : emploi informel (estimations modélisées de l’OIT), Genève.
  • Cunningham, Wendy ; David Newhouse ; Federica Ricaldi ; Feraud Tchuisseu Seuyong ; Mariana Viollaz ; Ifeanyi Edochie (2024). L’informalité urbaine en Afrique subsaharienne : profil des travailleurs et des entreprises dans un contexte urbain. Banque mondiale, Document de recherche sur les politiques n° 10703, mai 2024.

Performance logistique du commerce et infrastructures

  • Banque mondiale (2023). Indice de performance logistique 2023 : connecter pour être compétitif — classements mondiaux et sous-indicateurs. Washington, D.C.

Compétitivité manufacturière ; productivité par rapport aux salaires ; montée en gamme dans les chaînes de valeur mondiales

  • Kassa, Woubet ; et Solomon Owusu (2023). Industrialisation en Afrique subsaharienne : saisir les opportunités des chaînes de valeur mondiales (Note de politique économique pour l’Afrique n° 2). Bureau de l’Économiste en chef pour l’Afrique, Banque mondiale, mars 2023.
  • Naidoo, Karmen ; et Léonce Ndikumana (2023). « Le rôle des coûts unitaires du travail dans l’investissement manufacturier et la performance des exportations en Afrique ». Review of Development Economics 27(3) : 1874–1909.

Ratios recettes fiscales / PIB (« autour du milieu de l’adolescence », soit environ 15 %)

  • OCDE ; Commission de l’Union africaine ; et ATAF (2023). Statistiques des recettes publiques en Afrique 2023. Paris.
  • Banque mondiale / Statistiques de finances publiques du FMI (dernières données disponibles). Recettes fiscales (% du PIB) — Afrique subsaharienne. Washington, D.C.

Renforcement des normes ; Règlement européen sur la déforestation (EUDR) et traçabilité

  • Union européenne (2023). Règlement (UE) 2023/1115 du Parlement européen et du Conseil du 31 mai 2023 relatif à la mise à disposition sur le marché de l’Union et à l’exportation depuis l’Union de certains produits de base et produits associés à la déforestation et à la dégradation des forêts, Journal officiel de l’Union européenne L 150, 9 juin 2023.
  • Commission européenne, Direction générale de l’environnement (2024). Règlement sur les produits « zéro déforestation » — note de mise en œuvre (prolongation de la période de transition annoncée en décembre 2024).

Exécution et efficacité de l’investissement public ; cadre PIMA ; « environ un tiers de pertes »

  • FMI / PPIAF (2015). Rendre l’investissement public plus efficace. Washington, D.C.
  • Fonds monétaire international, Département des finances publiques (2022). Manuel PIMA : Évaluation de la gestion des investissements publics. Washington, D.C.
  • Eltokhy, Khaled ; Nicoletta Feruglio ; Kezhou Miao ; Arturo Navarro ; et Eivind Tandberg (2024). Goulots d’étranglement dans la gestion des investissements publics dans les pays à faible revenu. Document de travail du FMI n° 2024/232, 31 octobre 2024.

Contexte de l’accès à l’énergie et implications pour le développement

  • Baskaran, Gracelin ; et Sophie Coste (2024). Parvenir à un accès universel à l’énergie en Afrique dans un contexte mondial de décarbonation. Center for Strategic and International Studies (CSIS), 31 janvier 2024.
Créé le 3 août 2026 09:41

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