Aboubacar Soumah : « Pourquoi nous sommes contre la grève dans l’éducation »
CONAKRY – Alors que la menace d’une grève plane sur le système éducatif à l’approche des examens nationaux, le président du SLECG, Aboubacar Soumah, adopte une posture d’apaisement. Dans un entretien accordé à Africaguinee.com, il estime que les conditions ne sont pas réunies pour un arrêt de travail et appelle à privilégier la poursuite du dialogue avec le gouvernement, partenaire selon lui, et non adversaire.
AFRICAGUINEE.COM: Trois mois après la signature du protocole d’accord du 3 janvier, quel est le degré réel d’exécution des engagements pris par le Gouvernement ?
ABOUBACAR SOUMAH: Bien, comme vous le savez, après la signature du protocole d’accord du 3 janvier, des commissions avaient été prévues pour être mises en place dans le cadre de son exécution. Ces commissions ont commencé à travailler, notamment sur la reprise des négociations concernant le point nodal, car nous avons inscrit plusieurs points sur la plateforme éducative, dont le principal était la signature du statut particulier de l’éducation.
Sur les autres points, il y a eu beaucoup d’acquis : le déblocage des salaires de nombreux enseignants. Depuis 2023 jusqu’en 2024, ces enseignants se retrouvaient sans salaire. Ensuite, il y a eu le reclassement de plusieurs enseignants qui avaient passé des examens ou suivi des formations de recyclage, mais qui n’étaient pas encore intégrés.
Nous avons obtenu tout cela. Nous avons également obtenu, dans le cadre du statut particulier de l’éducation, l’augmentation de la prime de craie, de la prime d’encadrement et de la prime de préparation. En somme, toujours dans le cadre de ces revendications, nous avons obtenu l’augmentation des primes de transport et de logement.
Donc, par rapport à tout cela, il y a ce qu’on appelle, en matière syndicale, des avancées significatives.
Concernant la question fondamentale, qui est le statut particulier de l’éducation, il était prévu de reprendre les négociations en février. Toutefois, celles-ci n’ont pas pu se poursuivre, dans la mesure où les préoccupations du syndicat de l’enseignement supérieur n’étaient pas entièrement prises en compte dans le statut. Ce qui a conduit ce syndicat à se retirer.
Or, le gouvernement a indiqué que tant que ces préoccupations ne seraient pas prises en compte et que le syndicat de l’enseignement supérieur ne serait pas autour de la table, il ne serait pas possible de poursuivre les négociations ni de signer le statut particulier.
C’est ainsi que nous avons retiré certains éléments du projet de statut afin de travailler uniquement sur les points ne concernant pas l’enseignement supérieur. C’est ce qui a été fait, et cela a abouti à la signature du protocole d’accord.
Par la suite, il y a eu des acquis et la mise en œuvre a commencé, conformément au calendrier prévu dans le protocole d’accord. Dès la fin du mois de février, des retombées concrètes ont été enregistrées. Ainsi, toutes les mesures qui devaient être appliquées en février l’ont été effectivement. Le seul point en suspens restait donc la reprise des négociations sur le statut particulier de l’éducation.
S’agissant de cette reprise, il faut rappeler qu’au mois de février, le contexte institutionnel était particulier. Le gouvernement venait tout juste d’être mis en place en janvier, après les élections du 28 décembre. Il fallait donc lui laisser le temps de s’installer.
Dans ce cadre, le président du CNDS (Conseil National du Dialogue Social) nous a rencontrés et a convié l’ensemble des syndicats (SNE, FSPE, SLECG). Il nous a alors demandé d’accorder un moratoire de 100 jours au président de la République, afin de lui permettre de s’installer et de mettre en place son gouvernement.
Après analyse, nous avons accepté ce moratoire de plein gré.
Entre les promesses et la réalité sur le terrain, où se situe le blocage aujourd’hui selon vous ?
On ne peut pas dire que le gouvernement a fait un blocage, d’autant plus que tout ce qui était prévu dans le protocole d’accord et qui devait être appliqué en février l’a été. Le moratoire a pris fin le 11 avril. Nous sommes le 13 aujourd’hui.
Avant cette échéance, le président du CNDS a fait appel aux syndicats. À cette occasion, un comité de suivi a été mis en place. Lors de cette rencontre, des commissions ont également été constituées pour travailler sur les autres volets, notamment ceux relatifs à la poursuite des discussions sur le statut particulier de l’éducation.
C’est sur les réseaux sociaux que nous avons appris que la FSPE et le SNE ont programmé une assemblée générale pour le samedi. Cette initiative, selon eux, s’expliquerait par le fait que le gouvernement n’aurait pas encore pris toutes les dispositions nécessaires pour mettre en place les différentes commissions chargées de l’exécution du protocole d’accord.
Nous n’avons pas été informés de cette démarche. Or, lorsqu’on parle d’intersyndicale, il s’agit de la FSPE, du SNE et du SLECG. Donc, si une assemblée générale est convoquée de manière unilatérale sans que nous soyons informés, nous ne pouvons pas y prendre part. D’autant plus que nous avons appris que l’objectif serait de déclencher une grève.
Nous sommes un syndicat responsable, respectueux des principes, des statuts et du règlement intérieur qui encadrent notre fonctionnement. Nous respectons également les textes juridiques qui régissent les relations de partenariat avec le gouvernement.
Pour nous, le dialogue n’est pas interrompu. Un protocole d’accord a été signé et est en cours d’application. Un moratoire nous a été demandé, et nous l’avons accepté. Dans ces conditions, il ne saurait être question d’engager un mouvement de grève, puisqu’il n’y a pas eu de rupture des négociations.
Il n’y a pas eu de blocage. Pour un syndicaliste, il n’est pas question d’engager une grève sans raison. Il existe des conditions précises qui amènent un syndicat à déclencher une grève. Or, ces conditions ne sont pas réunies aujourd’hui. Pourquoi déclencher une grève ? Et dans quelles conditions doit-on le faire ?
La révision du statut particulier de l’éducation devait débuter en février. Pourquoi ce calendrier n’a-t-il pas été respecté ? S’agit-il d’un manque de volonté politique ou d’une défaillance dans le suivi syndical ?
Toutes les conditions n’étaient pas réunies. C’est le président du CNDS qui nous a demandé un moratoire de 100 jours, afin de permettre au président de la République de s’installer, de mettre en place son gouvernement et aux ministres sectoriels de se préparer à nous rencontrer. Nous avons accepté.
À quoi peut-on s’attendre après l’expiration du moratoire sollicité ?
Suite à cela, nous avons été conviés, depuis la semaine dernière, à une rencontre pour la mise en place des différentes commissions qui doivent poursuivre le travail.
Vous voulez dire que l’intersyndicale FSPE-SNE a fait preuve d’impatience ?
Oui, au lieu d’attendre. Ils estiment que si le gouvernement n’est pas prêt, la grève devient imminente. Ce n’est pas ainsi que les choses doivent se faire. D’autant plus que des mesures sont déjà en cours pour engager les négociations et rendre opérationnelles les différentes commissions.
Vos camarades du SNE et de la FSPE annoncent la fin de l’unité d’action avec le SLECG. Comment accueillez-vous ce « divorce », alors que le secteur éducatif traverse une zone de turbulences ? L’intersyndicale ne risque-t-elle pas d’être fragilisée ?
Non. Même sans eux, le SLECG reste fort et peut évoluer. C’est le SLECG qui a créé l’intersyndicale de l’éducation. La FSPE est une ancienne organisation syndicale, la première dans le secteur éducatif. Le SLECG est d’ailleurs issu de la FSPE, à la suite du vaste mouvement de revendications de 1990. En 1995, le SLECG a été créé et, depuis cette date, il fonctionne. C’est en 1997 que l’intersyndicale a été mise en place.
À l’époque, lorsque le SLECG a déclenché une grève, les anciens ont suivi le mouvement, malgré les sacrifices, notamment la perte de salaires pour beaucoup d’entre eux. C’est dans ce contexte que l’intersyndicale a vu le jour.
Le SNE et la FSPE menacent de déclencher une grève si leurs revendications ne sont pas satisfaites d’ici vendredi. Le SLECG s’associera-t-il à ce mouvement ou resterez-vous en marge de cette action ?
On ne peut pas déclencher une grève dans les conditions actuelles. Tant qu’il y a des appels au dialogue et que les discussions se poursuivent, il n’est pas question de recourir à la grève. On déclenche une grève lorsque le couloir des négociations est fermé, lorsque le gouvernement reste catégorique et qu’aucune avancée n’est possible.
Mais tant que ce couloir est ouvert et que des progrès sont enregistrés, il n’y a aucune raison de déclencher une grève. C’est cela qu’il faut comprendre dans le syndicalisme, sauf s’il existe d’autres motivations, notamment politiques.
Quand on analyse la situation, on constate que, à la veille des élections présidentielles, Michel Pépé était en Europe. À son retour, il a déclenché une grève. Aujourd’hui encore, à l’approche des élections législatives, alors que nous sommes autour de la table des négociations et que toutes les voies sont ouvertes pour poursuivre les discussions, il parle de grève. Il n’y a pas, selon nous, de raison syndicale valable pour justifier un tel mouvement.
Michel Pépé Balamou vous accuse d’être devenu un « syndicat appendice » du Gouvernement, sacrifiant les droits des enseignants. Que répondez-vous à ceux qui estiment qu’Aboubacar Soumah n’est plus le « général » de la contestation, mais un allié du pouvoir ?
Vous savez, je l’ai déjà expliqué : pourquoi va-t-on en grève ? Il faut d’abord rappeler que le gouvernement n’est pas un ennemi. Le syndicat et le gouvernement sont des partenaires. Être partenaire signifie travailler ensemble, dans le même sens, pour atteindre des objectifs communs.
Le gouvernement n’est pas notre adversaire, d’autant plus qu’il est notre employeur. Lorsqu’on déclenche une grève contre son employeur, cela peut avoir des conséquences, notamment sur le travail et les salaires. Il faut donc faire preuve de stratégie.
Dans le cas de l’État, il s’agit d’un bien commun. Les efforts que nous faisons profitent à tous. C’est pourquoi nous privilégions le travail en collaboration. Dans le secteur privé, les réalités sont différentes : en l’absence de protections prévues par le Code du travail ou les conventions internationales, un employeur peut aller jusqu’au licenciement. Cela arrive fréquemment.
Mais ici, il s’agit de l’État. C’est pourquoi nous estimons qu’il est préférable de travailler ensemble dans un esprit de partenariat.
Deuxièmement, le gouvernement fait appel à vous. Quand vous réclamez, vous levez les doigts, il vous dit de venir. Il vous appelle pour négocier, pour trouver une solution. Vous ne devriez donc pas vous rebeller contre ce gouvernement. Depuis l’avènement du CNRD au pouvoir, le ministre de l’Enseignement pré-universitaire de l’époque, Guillaume Hawing, a appelé les syndicats pour dire ceci : « Quelles sont vos préoccupations ? » Nous avons énuméré nos préoccupations, et le gouvernement a commencé à les prendre en compte, notamment à travers l’engagement des jeunes contractuels. Il a fait des propositions. Depuis lors, des recrutements ont commencé.
Dans le cadre du mouvement syndical, en 2022, il nous a appelés. En 2023, il y a eu une négociation entre le gouvernement et le mouvement syndical. En 2024 également, il y a eu des négociations entre les deux parties. Nos préoccupations sont prises en compte. Qu’est-ce que nous voulons de plus ? Qu’est-ce que nous, syndicalistes, cherchons encore ?
Quand ton patron ou ton employeur t’appelle, chaque fois que tu lui demandes de venir, il te dit de venir. On négocie. Qu’est-ce que tu peux faire contre cela ? Contrairement au gouvernement du professeur Alpha Condé, qui disait qu’il n’y avait rien à négocier. Quand vous réclamiez, il répondait qu’il n’y avait pas de négociation.
Nous avons aussi suivi le Premier ministre d’alors, Ibrahima Kassory Fofana. Lorsqu’on avait déposé une plateforme revendicative, ils nous avaient demandé d’attendre la mise en place du gouvernement. Nous avons attendu. Kassory Fofana a été nommé et a formé son gouvernement. Qu’a-t-il dit ensuite ? Il a affirmé qu’il n’y aurait pas d’augmentation, ni en 2018, ni en 2019, ni en 2020. Tout le monde l’a entendu, alors que nous les voyions mener une vie ostentatoire.
Pensez-vous qu’il y a une raison politique derrière ces agissements de Pépé Michel et ses collègues, tacitement ?
Peut-être. Sinon, le syndicalisme, c’est quoi ? Pourquoi déclenche-t-on une grève ? C’est parce qu’on est bloqué. Il n’y a pas eu de négociations, les couloirs sont fermés, il n’y a pas d’avancée, il y a un blocus total de la part de l’employeur. Pour lever ce blocus, on utilise la dernière arme : la grève. C’est lorsque toutes les voies de recours sont épuisées qu’on y recourt.
À deux mois des examens nationaux, craignez-vous qu’une grève à ce moment soit contre-productive pour les enseignants ?
Écoutez, si nous n’étions pas à la table des négociations, si le gouvernement était fermé au dialogue, s’il n’y avait plus de possibilité de négocier, même si les examens étaient prévus demain, je pourrais déclencher la grève aujourd’hui. Cela ne nous dit absolument rien. Pour nous, il n’y a pas de moment propice ou non. Quand le gouvernement refuse le dialogue, quel que soit le moment, on déclenche la grève. C’est ce que fait un bon syndicaliste. Parce qu’on vous refuse le dialogue, vous déclenchez la grève pour l’ouvrir, quel que soit le moment. Ce n’est pas parce qu’il y a des examens. Même s’il faut avoir pitié des enfants, il faut d’abord avoir pitié des enseignants qui les encadrent.
Avez-vous un message à lancer aux enseignants, et surtout aux membres de votre structure, le SLECG ?
Le message que j’ai pour les enseignants, c’est que le SLECG reste fidèle à sa ligne de conduite, à sa ligne de combat, un combat permanent depuis sa création. De là jusqu’à aujourd’hui, il n’a jamais rebroussé chemin. Il s’est toujours battu pour améliorer les conditions de vie des enseignants. Cette ligne, le SLECG continuera de la défendre pour faire aboutir toutes ses revendications.
Tant que les voies de recours sont ouvertes, nous ne déclenchons pas de grève. Que les enseignants comprennent cela. Et que quiconque les entraîne dans une grève alors que le couloir de négociation n’est pas fermé, les trompe.
Il faut donc que nous nous donnions la main pour faire aboutir nos revendications dans la légalité, en respectant les règles du jeu, nos statuts et règlements intérieurs, ainsi que les textes qui régissent nos relations avec le gouvernement.
Interview réalisée par Dansa Camara DC
Pour Africaguinee.com
Créé le 15 avril 2026 10:50Nous vous proposons aussi
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