« On nous disait que c’était les droits du peuple » : Belmondo raconte l’âge d’or du Horoya Band sous Sékou Touré

CONAKRY – Figure de la musique guinéenne, Ansoumane Kaloga, connu sous le nom d’artiste Belmondo, est l’un des héritiers du Horoya Band National. Recruté en 1970, il a vécu de l’intérieur, l’ascension de cet orchestre emblématique, devenu un symbole du folklore de la Haute-Guinée. Aujourd’hui chef d’orchestre, il continue de défendre un patrimoine musical qu’il refuse de voir relégué au passé.

Dans cet entretien accordé à Africaguinee.com, il revient sur l’histoire du Horoya Band, ses souvenirs, les difficultés auxquelles l’orchestre est confronté, mais aussi ses attentes vis-à-vis des autorités. Belmondo plaide pour une meilleure programmation des orchestres nationaux, la formation de la relève et la valorisation de la musique traditionnelle guinéenne.

AFRICAGUINEE.COM:  Comment est né le Horoya Band ?

ANSOUMANE KALOGA “ Belmondo” : Le Horoya Band est né de l’évolution du Milo Jazz. Entre 1963-1964, je pratiquais déjà les toumbis dans le Kébé-Noraz. Je suis ensuite venu à Kankan en 1967.

À cette époque, il y avait sept orchestres à Kankan : le Milo Jazz, le Normalin Jazz, l’Orchestre du Camp, le Sily Star, l’Union Band, le Mini-Orchestre et l’orchestre qui deviendra le Horoya Band.

Le changement de nom est intervenu à la suite d’une réunion des responsables politiques de l’époque. Ils avaient décidé de trouver une nouvelle appellation à l’orchestre. Après plusieurs propositions, le nom « Horoya Band » a été retenu, dans les années 1966.

Vous êtes-vous impliqué dès la création de l’orchestre ?

Non, je fais partie de la deuxième génération du Horoya Band. J’ai été recruté en 1970, au moment où l’orchestre renouvelait ses membres. En 1971, nous avons participé au concert « Agression », qui nous a permis de remporter le premier prix. C’est après cela, en novembre 1971, que nous avons été nationalisés.

Quels souvenirs gardez-vous de vos premières prestations avec le Horoya Band ?

J’en garde beaucoup. Ma première soirée avec l’orchestre reste un souvenir particulier. J’étais habitué à jouer des toumbis, mais on m’a confié les timbales, un instrument que je n’avais jamais joué auparavant.

Cela a été une grande expérience pour moi. Ma prestation a été appréciée par le public. Un autre souvenir marquant remonte à notre arrivée à Conakry. J’ai été particulièrement apprécié par mes aînés, notamment Mankala, Kabad, Kéletigui et Aboudou. Ils ont salué mon intelligence et ma capacité à m’adapter.

Qu’est-ce qui faisait la force et l’originalité du Horoya Band ?

Notre force, c’était notre attachement au folklore manding et, plus largement, à la musique de la Haute-Guinée. Nous jouions des morceaux comme « Furu » ou « Zoumana », issus du répertoire du Wassoulou. Nous reprenions également certains morceaux traditionnels en les adaptant à notre manière.

À l’époque, le président de la République avait demandé aux orchestres de privilégier le folklore guinéen plutôt que la musique étrangère. Il fallait valoriser nos propres rythmes.

Le Bembeya Jazz, le Bala et Kéletigui ont travaillé dans cette direction. Au Horoya Band, nous nous sommes particulièrement appuyés sur les rythmes de la Haute-Guinée, notamment le dunumba et les rythmes wassoulou.

Quel rôle le Horoya Band a-t-il joué dans les grandes manifestations de l’époque ?

Le Horoya Band et le Bembeya Jazz étaient particulièrement sollicités pour les grands concerts et les morceaux de sensibilisation. Nous avons participé à plusieurs concerts qui ont marqué l’histoire de la musique guinéenne, notamment « Boulouba » et « Tuyen ». Ces prestations ont contribué à faire connaître l’orchestre à l’échelle nationale.

Quel héritage le Horoya Band a-t-il laissé à la Guinée ?

Nous avons laissé un héritage important. Le Horoya Band existe toujours. Je suis aujourd’hui le chef d’orchestre et nous continuons à jouer.

Par exemple, lors de la célébration de l’anniversaire du PDG-RDA à Bellevue, nous avons participé à la manifestation. Nous avons également joué à la cérémonie de pose de la première pierre de la Paillote. Le Horoya Band est vivant. Il ne faut pas parler de nous uniquement au passé. Nous continuons à faire de la musique et à défendre notre patrimoine.

Pourtant, le Horoya Band semble aujourd’hui moins présent sur les grandes scènes. Comment expliquez-vous cette situation ?

C’est une question de management. Lorsqu’un orchestre n’a pas de manager pour l’accompagner et le faire connaître auprès des organisateurs, il risque de ne pas être programmé. Le Horoya Band est prêt à se produire. Nous avons les musiciens et nous continuons à travailler. Mais il faut que les organisateurs pensent aussi à nous. Regardez les manifestations nationales : combien de fois le Horoya Band a-t-il été programmé ? C’est une question que chacun devrait se poser.

Quelles sont les principales difficultés auxquelles vous êtes confrontés ?

Il y a d’abord le problème du management. Ensuite, il y a celui de la stabilité des musiciens.

Lorsque les musiciens ont des possibilités régulières de jouer et de gagner leur vie, ils restent avec l’orchestre. Mais lorsqu’il n’y a pas de programmation, ils sont obligés de chercher ailleurs. Après, il devient difficile de les réunir à nouveau. C’est une difficulté majeure pour nous.

Si vous aviez l’occasion de rencontrer le président de la République ou le ministre de la Culture, que leur demanderiez-vous ?

J’ai déjà fait plusieurs propositions au ministre de la Culture. Je lui ai notamment demandé pourquoi les orchestres qui jouent en live ne sont pas régulièrement programmés dans les grands hôtels.

Des étrangers viennent dans ces établissements. Si les orchestres guinéens y jouent, ils pourront découvrir notre musique et connaître notre identité culturelle. Ce n’est pas seulement une question d’argent. Le plus important, c’est de faire connaître la musique guinéenne. Nous avons un patrimoine qui mérite d’être écouté et valorisé.

Vous estimez que la nouvelle génération bénéficie d’un accompagnement que les anciens orchestres n’ont pas ?

Bien sûr. Tout le monde peut le constater. Le Horoya Band, le Bembeya Jazz et Kéletigui ont beaucoup donné à la Guinée. Mais qu’avons-nous reçu en retour ? Aujourd’hui, certains artistes de la nouvelle génération bénéficient de voitures, de villas et d’autres avantages. Nous, nous avons consacré notre vie à la musique sans connaître les mêmes conditions.

Lorsque nous voyagions, les recettes des contrats étaient versées dans les caisses de l’État. Même les droits d’auteur ne nous revenaient pas directement. On nous disait que c’étaient les droits du peuple.

Pourtant, nous travaillions énormément. Nous étions programmés dans les dancings comme le Jardin, la Paillote, la Minière ou la plage de Rogbanè.

Nous pouvions jouer six jours sur sept, pendant six ou huit mois. Le vendredi était consacré à l’Assemblée générale, mais les autres jours, nous étions sur scène. Nous jouions même sous la pluie, en pleine saison pluvieuse. Nous avons beaucoup donné à ce pays.

Avez-vous le sentiment d’avoir été oublié ou relégué au second plan ?

J’aime profondément la musique. Je ne voulais pas que le nom du Horoya Band disparaisse. J’ai même abandonné mes études pour me consacrer à cette passion. Aujourd’hui, mon objectif est de trouver des héritiers qui pourront prendre la relève après moi. Mais je dois reconnaître que j’ai fourni beaucoup d’efforts et que j’espérais un retour de l’ascenseur. C’est cela qui me préoccupe.

Cela fait plusieurs mois que je cours d’un bureau à un autre pour chercher une solution à mes problèmes de santé, notamment pour mes yeux. J’ai demandé de l’aide afin de pouvoir aller me faire soigner en France, mais jusqu’à présent, je n’ai pas trouvé de solution.

L’État guinéen a-t-il fait ce qu’il fallait pour préserver les grands orchestres nationaux ?

Il y a eu des initiatives. Sous le président Ahmed Sékou Touré, les orchestres avaient d’abord été confrontés à des difficultés financières. Nous pouvions rester plusieurs mois sans recevoir nos salaires.

Le président avait alors convoqué les responsables des orchestres. Il avait décidé de nous orienter vers une certaine autonomie, en nous permettant notamment d’exploiter des lieux de spectacle et de recevoir des instruments et des subventions de départ.

Plus tard, sous Alpha Condé, une aide financière mensuelle avait également été accordée aux anciens musiciens. Mais il faut reconnaître que ces mesures n’ont pas réglé tous les problèmes.

Et qu’en est-il de l’accompagnement du gouvernement actuel ?

Nous avons reçu des instruments, notamment le Horoya Band et le Bembeya Jazz, ainsi que certains orchestres fédéraux. C’est une bonne chose, mais les instruments ne suffisent pas. Il faut un véritable accompagnement.

C’est ce que j’ai proposé au ministre de la Culture : programmer les orchestres qui jouent en live dans les grands hôtels et lors des manifestations nationales. Nous avons besoin d’être accompagnés pour continuer à faire vivre notre musique.

Le Horoya Band est-il aujourd’hui un orchestre vivant ou simplement un patrimoine du passé ?

Le Horoya Band est vivant, très vivant même ! Nous jouons toujours. Nous avons encore des prestations et nous continuons à faire ce que nous savons faire. Ce qui pose problème, c’est la visibilité. Lorsque les organisateurs préparent des manifestations, ils choisissent les artistes qu’ils souhaitent programmer. Si personne ne défend notre présence, nous risquons de rester à l’écart. Mais cela ne signifie pas que l’orchestre a disparu.

Que faut-il mettre en place pour éviter que cet héritage musical disparaisse avec les anciens ?

Il faut aider les orchestres à former leurs héritiers. Nous avons besoin d’un accompagnement pour réunir les jeunes, les rapprocher des anciens et leur apprendre notre musique. Il faut leur transmettre les connaissances et les techniques nécessaires pour qu’ils puissent prendre la relève.

Ce n’est pas seulement une question d’argent. Il faut penser à l’avenir de la musique guinéenne.

Comment appréciez-vous la musique de la jeune génération ?

Je l’encourage. Les jeunes font leur musique et ils ont le droit de s’exprimer. Mais je pense que les journalistes et les médias ont aussi un rôle à jouer dans la valorisation de notre patrimoine. Aujourd’hui, la musique moderne, le rap, le reggae et d’autres styles occupent beaucoup de place.

Le problème, c’est que notre folklore est parfois considéré comme dépassé. Pourtant, pourquoi serait-il dépassé ? En France, les gens continuent d’écouter leur musique traditionnelle. Ils n’ont pas abandonné leurs anciens rythmes pour se consacrer uniquement au rap ou à d’autres styles.

Au Sénégal, les artistes jouent le mbalax. En Côte d’Ivoire, ils ont développé le coupé-décalé. Au Cameroun et au Nigeria, les artistes valorisent également leurs propres sonorités.

Pourquoi pas la Guinée ? Nous avons beaucoup de rythmes et de richesses musicales. Il faut les préserver. Je ne suis contre personne. Je ne suis pas contre la musique moderne. Ce que je ne veux pas, c’est que notre identité disparaisse au profit des musiques venues d’ailleurs.

Le Horoya Band peut-il encore surprendre le public guinéen avec un retour sur la scène musicale ?

Nous avons toujours surpris le public. Lorsque nous avons joué à Bellevue, les gens ont apprécié notre prestation. Des vidéos ont circulé sur les réseaux sociaux et notre passage a été beaucoup commenté.

Nous avons également joué lors de la pose de la première pierre à la Paillote. Alors, comment peut-on dire que le Horoya Band n’existe plus ? Lorsque nous sommes sollicités, nous répondons présents. Nous jouons notre musique, celle que nous avons toujours défendue.

Quel appel lancez-vous aux autorités et aux organisateurs de spectacles ?

Je leur demande de revenir à la source et de reconnaître la valeur des anciens. À chaque manifestation nationale, il faut penser aux orchestres qui ont fait la renommée de la musique guinéenne. Il faut les inviter à jouer et leur donner la place qu’ils méritent. Cela encouragera les jeunes à revenir vers notre musique et à découvrir les richesses de notre folklore.

Si nous négligeons les anciens, les jeunes risquent de considérer que notre musique n’a plus de valeur. Et à terme, c’est l’identité guinéenne qui risque de disparaître. Regardez le Cuba : lorsque le pays doit être représenté musicalement, des formations comme l’Orquesta Aragón sont mises en avant pour faire connaître la musique cubaine.

Pourquoi ne pas faire la même chose en Guinée ? C’est tout ce que je demande : que notre musique soit reconnue, que nos anciens soient respectés et que les jeunes puissent continuer à faire vivre cet héritage.

Un dernier mot ?

Je vous remercie pour cette interview. Je ne cherche pas à lancer des pierres dans le jardin des autres. Je demande simplement que chacun analyse la réalité et comprenne que nous avons besoin de préserver notre patrimoine musical. Nous avons beaucoup donné à la Guinée. Il est temps que notre héritage soit reconnu et transmis aux générations futures.

Entretien réalisé par Yayè Aicha Barry

Pour Africaguinee.com

Créé le 20 septembre 2026 12:30

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