Que sont-ils devenus? A la rencontre de maître Sékou Kourouma, légende du « Gbassikolo Jazz »
CONAKRY – À 92 ans, maître Sékou Kourouma demeure l’un des témoins vivants d’une époque fondatrice de la musique guinéenne. Guitariste, chef d’orchestre et membre fondateur du « Gbassikolo Jazz », formation née dans le 3ème arrondissement de la Fédération de Conakry 1. Le doyen revendique plusieurs décennies à la musique et à la promotion de la culture guinéenne.
Dans cet entretien accordé à Africaguinee.com, maître Sékou Kourouma revient sur ses débuts dans la musique, l’histoire du « Gbassikolo Jazz », l’évolution des orchestres guinéens, mais aussi sur les difficultés auxquelles sont confrontés les anciens artistes. Il déplore notamment l’absence de reconnaissance et de prise en charge des pionniers de la musique guinéenne et lance un appel aux autorités.
AFRICAGUINEE.COM : Comment êtes-vous arrivé dans la musique ?

Maître Sékou Kourouma : Avant tout, je suis professeur de français et guitariste. J’ai commencé la musique dans les années 1945-1948. À cette époque, il n’y avait pratiquement pas d’instruments modernes. Il y avait presque des instruments traditionnels. J’écoutais les griots, les joueurs d’instruments traditionnels et cela m’intéressait beaucoup. C’est comme ça que j’ai commencé à m’intéresser à la musique. Même si mes parents n’ont jamais aimé car chez nous, les Kourouma ne sont pas des griots. À cette époque, la musique était principalement basée sur les instruments traditionnels. Petit à petit, les instruments modernes ont commencé à apparaître et je me suis particulièrement intéressé à la guitare.
Qui vous a réellement encouragé à poursuivre dans cette voie ?
J’ai connu plusieurs musiciens. Parmi eux, il y avait Papa Kourouma. Il avait été formé au conservatoire. C’était un grand musicien et aussi un ami d’enfance. Il m’a beaucoup intéressé à la musique. J’ai commencé avec lui avant de penser à former ma propre formation. Il fût mon maître.
Et comment avez-vous obtenu votre première guitare ?
Ma première guitare était une guitare d’occasion. C’est un musicien malien, Keita qui était venu avec Keita Fodeba, qui me l’a cédée. A l’époque, une guitare coutait 5 mille francs CFA et on n’avait pas les moyens. Quand il a reçu une nouvelle guitare, il m’a donné l’ancienne. Nous n’avions pas les moyens d’acheter une guitare neuve. Les instruments coûtaient cher pour nous. C’est grâce à cette solidarité entre musiciens que j’ai pu avoir ma première guitare.
Comment est né le « Gbassikolo Jazz » ?
Nous étions des jeunes qui aimions la musique et qui jouions ensemble. Avec le temps, nous avons constitué notre formation et nous avons intégré l’organisation musicale de l’époque. C’est ainsi que le « Gbassikolo Jazz » a vu le jour. La formation était liée au 3ᵉ arrondissement de la Fédération de Conakry 1. Le nom « Gbassikolo » avait également une signification liée à notre environnement et à notre culture. Plus tard, avec les réorganisations des formations musicales, certains orchestres ont connu des changements de noms et d’organisation. C’était une époque où les orchestres avaient une autre mission. Par après Gbassikolo Jazz est devenue Kaloum star.
À votre époque, quelle était la place des orchestres dans la société ?
Les orchestres avaient une grande place. Nous jouions dans différents lieux de loisirs, lors des manifestations et aux différentes occasions. Après l’indépendance, les autorités ont également commencé à organiser les formations artistiques. Il y avait les Ballets Africains, le Ballet national, les Ballets Yoruba et plusieurs autres formations. Les autorités nationales avaient intégré les artistes et les formations. C’était une bonne chose à l’époque.
Est-ce que les orchestres faisaient beaucoup l’éloge des autorités et des personnalités comme actuellement ?
Non, pas comme ça. À notre époque, c’était très rare. Les griots avaient leur rôle : ils pouvaient magnifier, louer les dirigeants et les personnalités, mais les orchestres, ce n’était pas vraiment leur rôle. Nous, nous parlions surtout de l’amour, de la vie et de la société. Nous donnions aussi des conseils. Il n’y avait pas cette volonté de distinguer les pauvres des riches. La musique devait parler à tout le monde.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la nouvelle génération de musiciens et de guitaristes ?
Les jeunes jouent bien. Il y a de très bons musiciens et de très bons guitaristes. Cependant, je trouve qu’il manque quelque chose dans les messages. Avant, nos chansons donnaient beaucoup de conseils à la population. La musique était aussi un moyen d’éducation. Aujourd’hui, on voit souvent des chanteurs accompagnés de quelques guitaristes ou de joueurs de kora. Avant, c’était la musique dans sa totalité : les guitares, les percussions, les instruments à cordes, les instruments rythmiques… Tout était organisé autour d’un véritable orchestre. Notre patrimoine musical est très riche, mais il est malheureusement encore insuffisamment exploité.
Avez-vous rencontré des difficultés au cours de votre carrière ?
Au début, les gens me disaient : « Bravo, c’est le meilleur guitariste, il joue très bien. » C’était une forme de reconnaissance. Après, nous avons beaucoup souffert. Il fallait se débrouiller. Même pour avoir où réparer les instruments, ce n’était pas facile. Vers la fin, les instruments modernes ont commencé à arriver davantage. Aujourd’hui, les choses ont évolué, mais nous, les anciens, nous avons connu beaucoup de difficultés.

Une rencontre marquante avec les autorités
Au cours de ma carrière, j’ai vécu des moments qui ont profondément marqué ma mémoire. Lors d’une prestation, j’ai attiré l’attention de plusieurs personnalités présentes : le président Sékou Touré, Miriam Makeba…, après avoir interprété un morceau à la guitare lors d’un festival. Un haut responsable de l’époque m’a alors approché et encouragé à poursuivre sa carrière musicale.
Après ma prestation, il m’a suivi et m’a dit : “Mon fils, c’est toi ? Venez chez moi.” Il m’a donné sa carte et m’a demandé de passer le lendemain à la présidence. Il était très content de ma prestation ». Le lendemain, je suis allé à la présidence où on m’a reçu et encouragé à persévérer dans la musique.
Quel est votre principal regret aujourd’hui ?
Je n’ai que des regrets rien que des regrets. Ce qui me fait mal, c’est de voir que beaucoup de ceux qui ont fait la musique guinéenne sont déjà décédés. Je regrette surtout l’abandon des anciens musiciens. Même le président Ahmed Sékou Touré me connaissait et par la suite j’ai été oublié et abandonné. C’est pourquoi j’ai arrêté de faire la guitare. Je n’ai jamais voyagé. On nous invitait parfois à Coyah et dans d’autres endroits. La nouvelle génération ne nous connaît presque pas et ne nous consulte pas. Pourtant, nous avons beaucoup donné à cette musique. Nous avons consacré notre jeunesse à la culture. Nous avons joué sans véritable rémunération, mais nous avons continué parce que nous aimions la musique.
Comment appréciez-vous l’évolution du secteur musical guinéen ?
Aujourd’hui, la musique est mieux organisée. Les artistes peuvent vivre de leur musique et sont rémunérés. Avant, ce n’était pas comme ça. Nous n’étions pas payés comme les artistes d’aujourd’hui. On jouait, les gens disaient : « Tu joues bien, bravo ! » Mais cela s’arrêtait souvent là. Aujourd’hui, au moins, l’artiste peut tirer des revenus de son travail. C’est une évolution importante.
Vos œuvres sont-elles diffusées aujourd’hui ?
Oui, certaines de nos chansons passent encore à la radio.
Bénéficiez-vous de droits d’auteur sur ces œuvres ?
Pas du tout. Nous ne bénéficions pratiquement de rien venant du BGDA. C’est justement l’un des problèmes. Nos œuvres continuent d’être diffusées, mais nous, les anciens, nous ne bénéficions pas suffisamment des droits qui devraient nous revenir.
À 92 ans, comment vivez-vous aujourd’hui ?
Je suis dans l’oubli, dans la misère totale. Je n’ai pratiquement aucune assistance. Je suis abandonné à moi-même. Je me contente juste de ma pension d’enseignant à la retraite. J’ai consacré ma jeunesse et toute ma vie à la musique guinéenne. Aujourd’hui, je suis âgé et j’ai besoin d’aide.
Vous avez encore votre guitare aujourd’hui ?
Non. Je n’ai plus de guitare aujourd’hui.
Si vous aviez l’occasion de rencontrer le président de la République, que lui diriez-vous ?

Je lui demanderais simplement de penser aux anciens artistes. Je lui dirais : « Monsieur le Président, je suis dans l’oubli, dans la misère totale. Je n’ai aucune assistance, aucune aide. Je suis abandonné à moi-même. » Je demande au président de la République de venir en aide aux anciens artistes qui ont consacré leur vie à la culture guinéenne.
Quel message adressez-vous au ministre de la Culture et au BGDA ?
Je demande à Monsieur le ministre de la Culture de me venir en aide et de me faire bénéficier des mêmes avantages que les autres artistes. Je suis vraiment dans un désarroi total. Je demande son appui et son assistance. Nous avons consacré notre jeunesse et notre vie à la musique guinéenne. Aujourd’hui, nous avons besoin que l’État et les structures chargées de la culture pensent à nous.
Entretien réalisé par Yayè Aicha Barry
Pour Africaguinee.com
Créé le 16 août 2026 09:53









