Faya Millimouno : « L’État aurait fait justice à Guéckédou en l’érigeant en région… »

CONAKRY – Le nouveau découpage administratif annoncé par le président Mamadi Doumbouya suscite des réactions diverses en Guinée. Interrogé sur cette décision, Dr. Faya Lansana Millimouno a salué le principe de rapprocher l’administration des administrés. Cependant, le Président d’honneur du Bloc Libéral estime que plusieurs localités, notamment Guéckédou, Koyama, Tanènè ou Maferinyah, Sangarédi, Timbi Madina, auraient pu prétendre au statut de préfecture au regard de leur éloignement pour certaines, de leur poids démographique ou de leur potentiel.

AFRICAGUINEE.COM : Le président de la République, Mamadi Doumbouya, a procédé à une importante réorganisation du découpage administratif du pays, avec la création de onze nouvelles préfectures et de deux nouvelles régions administratives, Beyla et Siguiri. Quel regard portez-vous sur cette décision ?

DR FAYA LANSANA MILLIMOUNO : Eh bien, lorsque nous avons pris connaissance du décret, nous avons, à première vue, constaté que le souci premier, en pareille circonstance, était de rapprocher l’administration des administrés afin de gagner en efficacité. Mais lorsque nous avons regardé de plus près les agglomérations choisies pour être érigées en préfectures et les localités retenues pour devenir des régions, cela nous a laissé quelques interrogations. Déjà, si je prends le cas de Kamsar, c’est une agglomération qui, sur le plan démographique, n’a rien à envier à une préfecture. Il est donc tout à fait normal qu’elle accède à ce statut. Timbo, qui a été la capitale du Fouta théocratique, est également une agglomération que je connais très bien et qui méritait d’être érigée en préfecture.

Il y a aussi d’autres localités qui, en raison de leur éloignement du chef-lieu de leur préfecture, méritaient d’accéder à ce statut, puisque l’objectif est justement de rapprocher l’administration des administrés. C’est le cas, par exemple, de Siguirini, dans Siguiri, qui se trouve à plus de 150 kilomètres du chef-lieu. Je peux également citer Karala, dans Beyla, qui est très éloignée de Beyla. Sur le plan démographique, je pense notamment à une agglomération comme Sinko. J’y ai été plusieurs fois et j’ai personnellement dit que, si je devenais président de la République, je ferais de Sinko une préfecture. Elle méritait d’ailleurs amplement d’être érigée en chef-lieu de préfecture, peut-être même davantage que Beyla.

Cela dit, il y a d’autres agglomérations qui ont été érigées en préfectures, comme Doko, Kintinian, Sabadou-Baranama, Dialakoro ou encore Tokounou. C’est également positif. Je pense aussi à une agglomération que j’apprécie particulièrement, Kouankan, qui est une grande agglomération. C’est une décision positive. Sauf qu’à compétence égale, on devrait avoir les mêmes chances, puisque nous sommes dans une République. Je me limite, pour l’instant, à la question des préfectures.

Lors de mes passages à l’intérieur du pays, j’ai eu l’occasion de connaître le potentiel et la situation démographique de plusieurs agglomérations. J’avais donc estimé que certaines d’entre elles méritaient également d’être érigées en préfectures. Je prends, par exemple, en Basse-Côte, Tanènè, dans Dubréka. Je peux également citer Maferinyah, dans Forécariah, Koumbia, dans Gaoual, Yimbering, dans Mali, ou encore Timbi Madina, dans Pita. Ce sont des agglomérations que j’ai visitées et dont je connais le potentiel. Dans les circonstances actuelles, je pense que leur érection en préfectures aurait également pu contribuer à rapprocher davantage l’administration des populations.

Quand vous descendez un peu plus au sud, entre Faranah et Kissidougou, je pense notamment à Banian, qui est une agglomération importante. Yendé Millimou en est une autre. Il y a aussi Koyama, dans Macenta, qui, compte tenu à la fois de son éloignement et de son poids démographique, aurait pu prétendre à ce statut. Je peux également citer Djéké, dans Yomou. Ce sont autant d’agglomérations auxquelles j’aurais pensé en priorité si l’objectif était d’identifier les localités qui méritaient d’être érigées en préfectures. Je n’oublierai pas non plus mon Ouendé-Kenema natal. C’est une grande agglomération, avec une seule sous-préfecture regroupant près d’une vingtaine de districts. À cela s’ajoute tout le sud de Guéckédou, qui aurait également pu, à mon avis, justifier la création d’une préfecture à ce niveau.

Mais la logique qui a guidé les choix opérés, c’est justement ce que je n’arrive pas encore à bien saisir. Ce n’est peut-être pas que les localités retenues ne le méritent pas. Mais si je devais identifier les agglomérations qui, à mes yeux, devraient être érigées en préfectures, beaucoup de celles que je viens de citer figureraient parmi mes premiers choix.

Le président parle d’une volonté de rapprocher l’administration des administrés. Cela vous paraît-il cohérent avec les choix opérés ?

Oui, bien sûr ! C’est aussi le cas si l’on prend l’exemple de Ouendé-Kenema. On rapprocherait également l’administration des administrés à Koyama, qui se trouve à combien de kilomètres de Macenta ?

Peut-être que ce n’est qu’un début !

Espérons-le ! Espérons que ce soit un début. Pour cette raison, je me limite à poser des questions et surtout à dire que, puisqu’il s’agit d’une mesure que l’on peut considérer comme positive, il faut, en pareille circonstance, que l’érection des entités en préfectures tienne compte de leur potentiel, de leur éloignement et de leur démographie. Il y a bien d’autres localités qui auraient mérité d’accéder à ce statut, notamment celles que je viens de citer : Tanènè, Sangarédi, Kolaboui, Maferinyah, entre autres.

À vous écouter, on a l’impression que vous soupçonnez des considérations ou des velléités politiques derrière cette décision du chef de l’État, surtout dans un contexte où le Sénat et les conseils régionaux restent encore à installer. Est-ce bien ce que vous voulez dire ?

Ce n’est pas innocent. Dans tout acte politique, il y a toujours des arrière-pensées politiques. Et nous, en tant que républicains, lorsque nous analysons une décision de cette nature, nous ne pouvons pas nous empêcher de considérer le problème dans sa globalité et de nous interroger sur ce qui aurait dû être privilégié, notamment si l’objectif est réellement de servir le meilleur intérêt des populations.

Et quel est votre avis sur l’érection de Beyla et Siguiri en régions administratives ?

Maintenant, je veux parler des régions. Ce n’est pas parce que je suis de Guéckédou que je vais commencer par parler de Guéckédou. Ces dernières années, beaucoup de réflexions ont été développées, notamment autour du constat que, parmi les régions naturelles de la Guinée, la Guinée forestière était la seule à ne pas disposer de deux régions administratives.

Guéckédou était donc, à mon avis, un très bon candidat pour devenir la deuxième région administrative de la Guinée forestière, pour une raison que beaucoup de gens ne citent pas. Guéckédou est une agglomération qui dispose d’un grand potentiel et qui a beaucoup apporté à la Guinée. Combien de fois n’a-t-elle pas été une fédération pilote sous le premier régime ? Guéckédou n’a jamais manqué à un rendez-vous important.

Mais, contrairement à ce qui s’est passé à Koubia, par exemple, lorsque la terre a tremblé et que tous les Guinéens avaient été invités à témoigner leur solidarité aux populations, Guéckédou n’a pas été victime d’une calamité naturelle. Ce n’était pas un tremblement de terre. C’est le président de la République de l’époque, feu général Lansana Conté, qui avait ordonné, parce que les rebelles étaient entrés et avaient occupé une partie de cette région, de bombarder les habitations de Guéckédou.

À l’époque, le marché de Guéckédou était un marché international. Sa dynamique économique était de loin supérieure à celle de nombreuses autres agglomérations de la Guinée forestière. Après les destructions subies par Guéckédou, il aurait fallu mettre en place un véritable plan Marshall pour reconstruire la ville. Cela n’a jamais été le cas. Ce sont les populations elles-mêmes qui, par leurs propres efforts, sont en train de faire revivre la ville.

L’État aurait fait justice à Guéckédou en l’érigeant en région, parce que le potentiel est là. Cela aurait constitué une forme de réparation pour cette agglomération. Mais on continue d’ignorer que Guéckédou est un véritable marché sous-régional. C’est une ville qui a été détruite à la suite de l’échec de l’armée à l’époque. Les rebelles ne sont pas entrés en une seule journée : ils ont progressé progressivement. Beaucoup de personnes avaient d’ailleurs alerté les autorités de l’époque sur la présence et les mouvements d’individus qu’elles ne connaissaient pas. Mais, à chaque fois, ces personnes étaient arrêtées et mises en prison.

Une telle ville, détruite et qui se bat depuis plus de 26 ans pour se relever, méritait, à mes yeux, davantage de considération. Et ce n’est pas parce que je suis originaire de Guéckédou. Si cette agglomération se trouvait au Fouta, en Haute-Guinée ou en Basse-Côte, je la défendrais de la même manière. Il y a aussi quelque chose de particulier pour moi. À Guéckédou, j’ai construit la première maison de ma vie en tant qu’enseignant. Vous savez, lorsqu’un enseignant construit une maison, il connaît à peu près le nombre de briques utilisées, parce qu’il les pose une à une.

J’étais à Washington lorsqu’on m’a montré, en photo, la destruction de cette maison. Je suis revenu des États-Unis il y a quinze ans, mais je ne suis jamais retourné sur les lieux, en raison de la charge émotionnelle que cela représente. J’ai construit d’autres maisons, peut-être plus importantes, mais celle-là avait une particularité : elle était le fruit de ma première activité professionnelle en tant qu’enseignant. Si moi-même je ressens cette douleur, imaginez les milliers de personnes à Guéckédou qui ont perdu bien plus que cela et qui, jusqu’à aujourd’hui, continuent d’être royalement ignorées par les gouvernements qui se sont succédé à Conakry.

C’est pourquoi, lorsque j’ai constaté que Guéckédou ne figurait pas parmi les nouvelles régions administratives, alors qu’autour de la ville se trouvent Yendé Millimou, Koundou et Ouendé-Kenema, qui auraient pu être érigées en préfectures, j’ai pensé que cela aurait constitué une région dont j’aurais parfaitement compris la logique. Malheureusement, cette décision est restée en travers de ma gorge.

 

C’est quoi la logique derrière, selon vous ?

La logique, c’est qu’on ne tient pas compte de certaines réalités historiques. Guéckédou, incontestablement, même s’il faut encore attendre dix ou vingt ans, il faudra faire justice à cette ville.

Sur le plan politique, vous avez dit qu’il n’y a pas de hasard en politique. Selon vous, qu’est-ce qui pourrait expliquer ces choix ?

Bien sûr qu’aujourd’hui, cela ne va pas tellement changer la carte en matière de représentation. Prenons le cas de Beyla, une préfecture dont sont issues deux autres préfectures. Cela ne changera pas le fait que Beyla, dans son ensemble, sera représentée dans la législature actuelle par trois personnes.

Sauf que le Sénat n’est pas encore installé. Or, il semble être envisagé que chaque entité administrative soit représentée par un sénateur. Dès lors, comment cela sera-t-il négocié ? C’est toujours, en définitive, une question de représentativité, et la question de la représentativité est éminemment politique.

Cela signifie que, si l’on doit tenir compte de la nouvelle réalité administrative, des localités comme Sabadou-Baranama, Dialakoro ou Tokounou devraient également avoir des représentants au Sénat. Ce n’est pas une mauvaise chose en soi. Mais, puisque nous sommes dans une République, à compétence égale, le même traitement devrait être appliqué aux localités qui présentent des potentiels similaires. Or, ici, ce n’est pas le cas.

Docteur, nous sommes désormais à 44 préfectures et 10 régions, si je ne me trompe pas. La multiplication de ces circonscriptions administratives implique nécessairement de nouvelles infrastructures, de nouvelles administrations et des ressources financières supplémentaires. Selon vous, la Guinée dispose-t-elle des moyens nécessaires pour rendre ces nouvelles entités réellement opérationnelles et éviter qu’elles ne deviennent simplement des structures administratives supplémentaires ?

C’est là la bonne question, parce que vous connaissez mes prises de position sur la décentralisation et sur la multiplication des entités publiques. Je suis de ceux qui, depuis longtemps, plaident pour la suppression des postes de préfet et de gouverneur, et pour que l’on se contente des entités élues, notamment les conseils municipaux. Aujourd’hui, nous avons du mal à aller dans cette direction. À Conakry, par exemple, ce que beaucoup de gens oublient, c’est qu’il y avait plusieurs arrondissements qui avaient à leur tête des commandants, comme on les appelait à l’époque, c’est-à-dire l’équivalent des sous-préfets actuels.

Lorsque la décentralisation a été amorcée, Conakry a été choisie comme l’une des zones pilotes. Depuis, il n’y a plus de préfet à Conakry. Auparavant, il y avait trois entités : Conakry 1, Conakry 2 et Conakry 3, qui avaient à leur tête des gouverneurs. C’était l’équivalent de Labé, de Koundara ou de Kankan. Aujourd’hui, ce système n’existe plus. Le problème de Conakry aurait pu être réglé par un conseil régional qui choisirait son exécutif, plutôt que de nommer un gouverneur qui passe son temps à participer à des cérémonies, à dépenser de l’argent public et, finalement, à ne rien faire. Je ne suis pas favorable à cela.

Gouverneurs, préfets et sous-préfets, on peut les écarter et donner les véritables pouvoirs aux conseils municipaux. Cela peut aller de pair avec l’objectif de rapprocher l’administration des populations, tout en veillant à ce que cela coûte moins cher à l’État.

Mais si c’est simplement pour récompenser, alors nous continuerons à créer des entités que nous appellerons préfectures afin de nommer davantage de préfets, de sous-préfets et de gouverneurs. Et, dans ce cas, nous resterons réellement un pays encore pauvre. Certes, nous disposons d’un potentiel important en termes de ressources. Mais les ressources naturelles et les ressources minières que nous sommes en train d’extraire sont des richesses qui ne se renouvellent pas. Donc, si les nouveaux décrets doivent simplement conduire à maintenir le même système, sans véritable réforme visant à améliorer l’efficacité de l’administration, je considère que la Guinée continuera à aller mal.

A suivre.

Interview réalisée par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le 22 août 2026 14:53

Nous vous proposons aussi

TAGS

étiquettes: ,