« Aide-toi, le ciel t’aidera » : Immersion dans l’univers des artisans aveugles à Nzérékoré…

NZEREKORE-Dans le quartier Horoya, secteur Gotokomou, le bruit du frottement des lames sur les bambous et les échanges entre artisans remplacent le silence que l’on pourrait imaginer. Ici, au siège de l’Association Guinéenne pour l’Autonomisation des Aveugles (AGAA), les personnes non-voyantes ont fait un choix de vie : travailler pour vivre dignement.

En cette matinée du vendredi 17 juillet 2026, Africaguinee.com s’est immergé dans leur quotidien. Loin des clichés qui associent souvent le handicap visuel à la mendicité, ces hommes et ces femmes démontrent que la perte de la vue n’empêche ni le courage, ni la créativité, ni l’ambition.

Une association née pour promouvoir l’autonomie

Créée en 2016 avant d’obtenir sa reconnaissance juridique en 2018, l’AGAA rassemble aujourd’hui plusieurs dizaines de personnes handicapées de la vue. Sous la conduite de son président, Amédée-Pierre Kolomou, l’organisation multiplie les initiatives destinées à permettre à ses membres de vivre du fruit de leur travail.

« Nous sommes dans l’artisanat, l’agriculture, le maraîchage, la musique moderne, la musique traditionnelle, le braille, qui est l’écriture des non-voyants. Nous travaillons dans plusieurs domaines pour promouvoir les personnes handicapées de la vue », explique-t-il.

Chaque semaine, les membres se retrouvent au siège de l’association selon un calendrier bien établi. Chacun rejoint ensuite son atelier selon son domaine de compétence.

Le jour de notre visite, plusieurs artisans étaient concentrés sur la fabrication de tamis destinés aux exploitants d’huile rouge, un produit très demandé dans toute la Guinée forestière.

Quand le handicap devient une force de résilience

Les gestes sont précis. Les mains remplacent les yeux. Chaque morceau de bambou est reconnu au toucher, chaque fil est tissé avec une étonnante précision. Pour Amédée-Pierre Kolomou, cette organisation repose sur une conviction simple.

« Dieu a doté chacun d’entre nous d’une capacité. Nous avons décidé de ne pas rester au bord de la route pour quémander. Nous avons appris des métiers et ce sont ces métiers qui nous permettent de nourrir nos familles et de scolariser nos enfants », affirme-t-il.

Au-delà de l’artisanat, l’association développe également des activités de maraîchage, d’aviculture, de porciculture et même de pépinières de palmiers à huile destinées aux villages d’origine de ses membres.

L’objectif est de créer des activités génératrices de revenus afin de garantir une véritable autonomie économique.

Des familles construites malgré les préjugés

L’un des aspects les plus marquants de cette immersion reste la vie familiale des membres de l’association. Contrairement aux idées reçues, plusieurs couples sont composés de deux personnes non-voyantes.

« Beaucoup pensaient que des non-voyants ne pouvaient pas vivre ensemble. Aujourd’hui, nous avons plusieurs couples. Nous avons des enfants qui sont valides, qui vont à l’école. Nos femmes cuisinent, lavent les habits, s’occupent de la famille. Elles sont pour nous de véritables diamants », raconte leur président avec émotion. Une réalité qui illustre une intégration familiale souvent ignorée par le grand public.

Le manque d’équipements freine leurs ambitions

Malgré leur détermination, les difficultés restent nombreuses. La principale concerne le développement de leur orchestre de musique moderne, considéré comme leur activité la plus rentable.

« Si nous avions les équipements de musique moderne et un moyen de transport, nous pourrions aller très loin. Nous pourrions assurer nous-mêmes notre subsistance sans dépendre de personne », plaide Amédée-Pierre Kolomou.

Autre obstacle majeur : l’insuffisance des financements pour leurs projets et pour développer les ateliers d’artisanat. Les tamis qu’ils fabriquent connaissent pourtant une forte demande dans la région, mais l’association ne dispose ni des moyens matériels ni des ressources financières nécessaires pour produire en quantité suffisante.

« Nous ne parvenons pas à satisfaire le marché alors que les commandes existent », regrette-t-il.

Le rêve d’un centre de formation pour les non-voyants

L’AGAA nourrit également une ambition plus grande : créer un véritable centre de formation professionnelle destiné aux personnes aveugles venant des différentes préfectures de la Guinée forestière.

Selon son président, de nombreux non-voyants vivant dans les villages souhaitent apprendre ces métiers mais n’ont aucun lieu où être accueillis et formés.

« Nous voulons transmettre ce que nous avons appris. Beaucoup souffrent dans les villages. Si nous avions un centre, nous pourrions les héberger et les former afin qu’ils deviennent eux aussi autonomes », explique-t-il.

« Perdre la vue n’est pas perdre la vie »

Un message résume à lui seul la philosophie de cette association. « Être handicapé n’est pas la fin de la vie. Pour nous, perdre la vue, ce n’est pas perdre la vie », insiste Amédée-Pierre Kolomou.

Il invite les personnes handicapées qui restent enfermées chez elles à croire en leurs capacités. Selon lui, plusieurs membres de l’association maîtrisent aujourd’hui la fabrication de tamis, de nasses, de ceintures de grimpe, de nids de poules et de nombreux autres articles artisanaux, grâce notamment à Michel Lamah, un artisan non-voyant qui a appris seul avant de transmettre son savoir aux autres.

« Si vous voyez nos réalisations sans qu’on vous dise qu’elles sont fabriquées par des non-voyants, vous ne le croirez jamais », assure-t-il.

Un appel aux autorités et aux partenaires

À travers Africaguinee.com, le président de l’AGAA lance un appel aux autorités, aux partenaires techniques et financiers ainsi qu’aux personnes de bonne volonté.

Plus que des dons ponctuels, l’association sollicite des investissements dans des activités génératrices de revenus : équipements de musique moderne, moyens de transport, financement de projets agricoles et artisanaux, ainsi que la construction d’un centre de formation professionnelle.

Car, comme le résume Amédée-Pierre Kolomou : « Si quelqu’un te donne à manger, tu manges une seule fois. Mais s’il t’apprend à trouver toi-même à manger, tu te nourriras toute ta vie. »

À Horoya, derrière les cannes et les regards éteints, ce sont surtout des mains qui travaillent, des familles qui se construisent et une dignité qui se défend chaque jour. Une leçon de courage qui rappelle que le handicap n’est pas synonyme d’incapacité, mais que l’inclusion passe avant tout par l’accès aux opportunités.

Un reportage de Paul Foromo SAKOUVOGUI,

Correspondant Régional d’Africaguinee.com

En Guinée Forestière.

Tél. (00224) 628 80 17 43

Créé le 18 juillet 2026 16:27

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