Djouma Laaly Bah ‘Djèrè Foutah’: « Nous refusons de laisser mourir notre culture… »
CONAKRY- Depuis plus de vingt ans, la troupe « Djèrè Foutah » fait vibrer le public mélomane guinéen au rythme des instruments traditionnels du Foutah Djallon. Derrière les prestations lors des cérémonies officielles et les tournées internationales, le célèbre groupe vit une situation non reluisante : manque de soutien et de centre culturel, une vie précaire des artistes et la crainte de voir tout un patrimoine culturel disparaître. Dans un entretien sans langue de bois accordé à Africaguinee.com, Djouma Laaly Bah pousse un véritable cri du cœur.
« Beaucoup nous considèrent comme des paresseux »
AFRICAGUINEE.COM : Plus de 20 ans après sa création, Djèrè Foutah est devenu un symbole de la musique traditionnelle guinéenne, mais vous donnez souvent l’impression d’être frustrés…

DJOUMA LAALY : Oui, parce qu’on a l’impression que la musique traditionnelle est abandonnée. Aujourd’hui, dès qu’un artiste prend un clavier ou des instruments modernes, rapidement il devient célèbre, construit une maison, achète une voiture et voyage. Par contre nous qui utilisons les instruments de nos ancêtres, on nous regarde parfois comme des gens en retard. Certains nous considèrent même comme des paresseux. Pourtant, nous fabriquons nous-mêmes nos instruments avec nos mains. Les autres instruments viennent de l’extérieur. Si demain les fabricants arrêtent de produire, tout s’arrête. Mais nos instruments traditionnels, eux, viennent de notre histoire.
Pourquoi ne pas moderniser totalement votre musique pour suivre la tendance ?
Nous pouvons le faire facilement. Nous pouvons prendre un clavier, chanter comme tout le monde et créer le buzz, mais nous refusons de laisser mourir notre culture. Notre combat aujourd’hui, ce n’est pas seulement la musique. C’est la sauvegarde d’un héritage. Si nous abandonnons ces instruments, qui va les défendre demain ?
Malgré votre notoriété, vous affirmez vivre encore dans des conditions difficiles. Parlez-nous en !
Oui. Aujourd’hui, tous les membres du groupe vivent en location. Nous n’avons même pas une salle de répétition digne de ce nom alors que cela fait plus de vingt ans que nous défendons la culture guinéenne. Partout où nous passons, les gens connaissent Djèrè Foutah, mais la reconnaissance morale seule ne suffit pas pour faire vivre des familles. Nous voulons un complexe culturel pour répéter et former les jeunes. Nous voulons aussi une cité pour les membres du groupe et un moyen de déplacement.
Le groupe a aussi traversé une grave crise…avec des départs. Que s’est-il passé ?

En 2015, plusieurs membres importants sont partis. Beaucoup annonçaient la mort du groupe. Certains attendaient même notre disparition. Honnêtement, nous étions presque finis, mais Dieu a envoyé des personnes qui nous ont soutenus au moment où tout le monde nous tournait le dos.
Le journaliste feu Marco Ibrahima Sory Bah nous a énormément aidés. Grâce à lui, notre chanson “Mi Yaata Ka Wondho Wo” a été remixée et diffusée partout. C’est comme ça que le groupe a repris vie.
« À Dubaï, nous avons répété six mois… puis seuls trois artistes sont partis »
Vous avez pourtant représenté la Guinée à l’international…
Nous avons joué au Sénégal, au Mali, en Gambie, en Sierra Leone et même à Dubaï pendant l’Expo 2020, mais même ce voyage nous a laissés un goût amer. Nous avons répété pendant six mois en pensant que tout le groupe allait voyager. Après, on nous a dit que seulement sept personnes partiraient. Finalement, seulement trois personnes ont voyagé. Malgré cela, nous avons représenté dignement la Guinée.

Aujourd’hui, vous êtes très proches des autorités. Certains vous le reprochent. Comment le vivez-vous ?
Oui, certains disent : “Djèrè Foutah roule avec le gouvernement. ” Ils n’ont pas menti. Nous sommes avec le gouvernement parce que nous travaillons pour la culture guinéenne. Quiconque aime son pays doit soutenir ce qui valorise sa culture. Nous demandons au président Mamadi Doumbouya de nous aider davantage. Si le président aide Djèrè Foutah, ce n’est pas seulement un groupe qu’il aide. C’est toute la culture traditionnelle guinéenne.
« Un jour, les guinéens paieront des blancs pour voir leur propre culture »
Quelle est votre plus grande peur aujourd’hui ?
La disparition de cette musique. Tous les membres du groupe ont aujourd’hui plus de 50 ans. Si nous ne transmettons pas ce savoir à la jeunesse, cette culture va mourir. Et le jour où elle disparaîtra ici, d’autres vont la récupérer ailleurs pour en faire de l’or. Ce jour-là, les Guinéens paieront de l’argent à des étrangers pour regarder leur propre culture. Ce serait une honte. C’est pourquoi nous demandons aux jeunes de venir apprendre avec nous avant qu’il ne soit trop tard.

Voulez-vous dire que vous n’êtes aucunement pas découragés ?
Nous ne regardons pas ce que les autres gagnent. Même si nous gagnons 100 francs guinéens, nous partageons ensemble. Nous avons le minimum pour vivre avec nos familles et nous remercions Dieu. Nous allons continuer à défendre la culture guinéenne jusqu’à notre dernier souffle.

A suivre !
Yayè Aicha Barry
Pour Africaguinee.com
Créé le 5 juillet 2026 11:15Nous vous proposons aussi
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