« Si nous n’y prenons pas garde, l’intelligence artificielle pourrait nous rendre paresseux » : Les vérités du Dr Amadou Oury Baldé, « dieu des maths »

CONAKRY – À l’heure où l’intelligence artificielle bouleverse les méthodes d’apprentissage et de travail, le Dr Amadou Oury Baldé, surnommé le « dieu des maths », plaide pour un renforcement de la culture scientifique en Guinée. Pour cet enseignant-chercheur et membre de l’Académie des sciences de Guinée, les mathématiques constituent une ressource stratégique pour le développement et le socle indispensable sur lequel reposent les nouvelles technologies. Dans cette seconde partie de son entretien avec Africaguinee.com, il livre sa vision de l’enseignement, de la recherche scientifique et adresse un message d’espoir et d’exigence à la jeunesse guinéenne.

AFRICAGUINEE.COM: Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’enseignement en général, et plus particulièrement sur l’enseignement des mathématiques ?

DR AMADOU OURY BALDE: À un moment donné, nous utilisions ici des ouvrages d’un groupe de mathématiciens appelé Bourbaki. Dans ces livres, on pouvait trouver des théorèmes formulés de la manière suivante : « Un objet est tel ou tel si et seulement s’il possède les dix ou douze propriétés suivantes. » Les mathématiques ne peuvent plus être enseignées de cette façon aujourd’hui. En ce qui concerne l’enseignement des mathématiques, nos dirigeants doivent avoir un regard prospectif sur l’évolution de notre pays. La Guinée est potentiellement riche en ressources minières et en ressources hydroélectriques. Ces richesses doivent être exploitées. Notre pays a donc, en principe, un avenir industriel. Or, qui dit industrie dit organisation et gestion. Et l’organisation comme la gestion sont des domaines de l’activité humaine très gourmands en mathématiques. Il faudrait donc considérer les mathématiques comme une ressource stratégique pour le développement. L’enseignement doit tenir compte de cette réalité.

Pour enseigner les mathématiques de nos jours, il faut, en quelque sorte, les « édulcorer » ; il faut agir comme un pharmacien. La plupart des médicaments que nous absorbons sont amers ou acides. On y ajoute un peu de sucre pour faciliter leur ingestion. L’enseignement des mathématiques devrait s’inspirer de cette démarche. Il faut expliquer les méthodes, les appliquer et montrer aux étudiants, aux élèves et aux apprenants comment elles fonctionnent avant de se lancer dans les démonstrations. Dans la plupart des cas, c’est ce qu’il faut faire pour attirer davantage de jeunes vers les mathématiques.

Le monde scientifique évolue aujourd’hui avec l’essor de l’intelligence artificielle. Faut-il y voir une menace ou une formidable opportunité pour l’enseignement et la recherche ?

L’intelligence artificielle est désormais entrée dans notre quotidien et progresse à grands pas. Il ne s’agit pas seulement d’une évolution, mais d’une véritable révolution. L’intelligence artificielle présente de nombreux avantages, notamment en matière de rapidité, tout comme l’informatique. Entre l’informatique et les mathématiques, certaines personnes pensent aujourd’hui que l’informatique a supplanté les mathématiques. C’est une erreur. L’informatique nous donne des ailes pour aller plus vite, mais ce sont les mathématiques qui nous donnent les idées. Les mathématiques produisent les idées ; l’informatique, elle, nous donne les moyens de les mettre en œuvre rapidement. Il en est à peu près de même pour l’intelligence artificielle.

Cependant, à côté de ses nombreux bienfaits, l’intelligence artificielle soulève aussi des questions éthiques importantes. Prenons l’exemple d’une voiture autonome. L’intelligence artificielle y est omniprésente. De nombreuses dispositions sont prises pour éviter les accidents, mais il est impossible de recenser de manière exhaustive toutes les situations auxquelles ce véhicule pourrait être confronté en circulation. Si un accident se produit, à qui doit-on imputer la responsabilité ? Ce n’est évidemment pas à la voiture elle-même que l’on va s’en prendre. Voilà déjà un problème éthique majeur. Il faut donc encourager le développement, la mise en œuvre et les applications de l’intelligence artificielle, mais sans reléguer au second plan les nombreuses questions éthiques qu’elle soulève. Je pense qu’il existe également un autre risque majeur : si nous n’y prenons pas garde, l’intelligence artificielle pourrait nous rendre paresseux. On dit souvent qu’il faut toujours vérifier les réponses fournies par ces outils, car, par exemple, des systèmes comme Gemini peuvent se tromper. Si nous confions presque toutes nos tâches à l’intelligence artificielle et qu’elle se trompe, cela peut devenir dangereux. Et il est encore plus dangereux d’utiliser l’intelligence artificielle lorsqu’on ne possède pas les connaissances nécessaires pour évaluer ses réponses. Être un utilisateur aveugle de l’intelligence artificielle est, à mon sens, encore plus dangereux.

Comment les enseignants, les chercheurs et les étudiants doivent-ils s’adapter à cette révolution technologique ?

Vous me posez une question à laquelle je n’ai pas beaucoup réfléchi, mais je pense qu’il s’agit d’une évolution incontournable. Il faut utiliser l’intelligence artificielle. Cependant, en l’utilisant, il ne faudrait pas renoncer entièrement aux méthodes et aux techniques qui existaient avant son avènement. De nos jours, les jeunes lisent très peu. Et lorsqu’ils lisent, ils ne se tournent pas toujours vers des ouvrages de qualité ; ils se contentent parfois de textes rédigés de manière approximative qu’ils trouvent sur Facebook, Instagram ou d’autres réseaux sociaux. Cela nous égare. Il faut éviter cela. L’intelligence artificielle doit être utilisée de manière rationnelle.

Maintenant, se pose également la question de savoir comment asseoir les bases de l’intelligence artificielle dans notre pays. Le socle sur lequel repose l’intelligence artificielle est, en grande partie, un socle mathématique. Il faut préparer les jeunes à une bonne maîtrise de l’algèbre linéaire, de la théorie des graphes, des probabilités et de la statistique mathématique. Il faut également leur donner une solide formation en algèbre. Il faut faire tout cela, sans oublier que, si l’on n’y prend pas garde, l’intelligence artificielle peut aussi produire des effets pervers.

Selon vous, quelles sont les conditions nécessaires pour faire émerger une nouvelle génération de grands scientifiques, d’autant plus que vous êtes membre de l’Académie des sciences de Guinée ?

Peut-être faut-il commencer par décrire un peu le monde dans lequel nous vivons. Nous vivons sur une planète merveilleuse. Une planète sur laquelle les technologies de l’information et de la communication ont pratiquement aboli les distances. Une planète sur laquelle le déchiffrement du génome humain est engagé et se poursuit. Une planète sur laquelle, à force d’ingéniosité, certains pays ont réussi à dompter la pesanteur et à se lancer à la conquête d’autres planètes. Une planète sur laquelle l’intelligence artificielle est déjà entrée dans le quotidien de millions de personnes. Au regard de tout cela, notre planète est effectivement merveilleuse. Mais n’est-elle que merveilleuse ? Non. De nombreux défis se posent à l’humanité. Il y a, par exemple, la montée des eaux provoquée par la fonte des glaciers, elle-même consécutive au réchauffement climatique. Des ressources vitales, telles que l’eau douce et les hydrocarbures, s’amenuisent. Et il existe bien d’autres défis qu’il nous faut relever.

La question qui se pose est donc de savoir quelle place nous allons occuper sur cette planète où le slogan semble désormais être : « Innover ou mourir ». Allons-nous demeurer de simples contemplateurs passifs des techniques et des technologies qui ont fait avancer d’autres pays ? Allons-nous adopter la politique de l’autruche face aux dangers ? Allons-nous fermer les yeux et faire semblant qu’il n’y a pas de menace ? Non. Nous devons nous engager résolument dans la recherche scientifique. Et pour cela, de quoi avons-nous besoin ? Dieu merci, dans le programme Simandou 2040, la formation et la recherche constituent l’un des piliers fondamentaux. Il faut que nos dirigeants, nos décideurs et nos opérateurs économiques prennent pleinement conscience de la nécessité de renforcer les investissements en faveur de la recherche scientifique et de la formation. Et nos jeunes doivent eux aussi en prendre conscience. La jeunesse doit comprendre que, pour progresser, il ne faut pas se fixer des objectifs trop limités. Il ne faut pas regarder un immeuble et se dire : « Je vais atteindre cet immeuble. » Il faut plutôt se dire : « Je vais atteindre l’horizon. »

Vous savez, on n’atteint jamais l’horizon. Mais lorsque l’on se fixe un objectif aussi ambitieux, on progresse continuellement. Si je pense que l’horizon se trouve à Sangoyah, avant même d’y parvenir, j’aurai déjà accompli de nombreux progrès. Et lorsque j’arriverai à Sangoyah, je poursuivrai encore ma marche, puis je continuerai à avancer, encore et encore. Les Allemands disent : « Celui qui cesse d’avancer recule. » Il faut donc toujours chercher à aller de l’avant. Il faut cultiver cette volonté permanente de progresser.

Quel conseil adressez-vous aux jeunes Guinéens, notamment aux élèves, aux étudiants et aux jeunes chercheurs qui rêvent de suivre vos pas ?

Vous savez, je n’ai jamais été animé par le désir d’amasser des richesses. Cette maison, par exemple, j’ai commencé à la construire en 2021. Deux ans plus tard, nous y étions installés. Mais pendant longtemps, je n’ai rien construit de matériel. Je vous le disais tout à l’heure : le plus grand monument n’est pas celui que l’on érige en pierre ou en béton ; c’est celui que l’on construit dans le cœur des hommes. Il faut chercher à être utile à son pays. Il faut se former, se former et encore se former. Et il faut être animé par une volonté inébranlable de servir son pays. Naturellement, le pays doit également former de bons, voire de très bons enseignants, pour encadrer cette jeunesse. Et de nos jours, ce n’est pas parce que je suis mathématicien que je le dis : on ne peut pas progresser en gestion, en économie ou dans les sciences de l’ingénieur sans un solide bagage en mathématiques. Il faut donc réfléchir à la manière de réviser la pédagogie de l’enseignement des mathématiques et faire en sorte que la culture mathématique de notre nation soit considérablement renforcée.

Docteur, il y a eu le rapprochement entre l’enseignement supérieur et l’enseignement technique et de la formation professionnelle. Que pensez-vous de cette association des deux départements dans le cadre du développement du pays ?

Je ne sais pas s’il y a des inconvénients, mais il y a déjà un avantage qui saute aux yeux.

L’ancien ministère chargé de la Formation professionnelle et celui chargé de l’Enseignement supérieur se retrouvent désormais au sein du même département. Cela offre la possibilité d’une collaboration plus étroite entre ces deux secteurs. Il y a aussi le fait que les problèmes pourront être examinés à la fois sous l’angle pédagogique et sous l’angle pratique, c’est-à-dire celui des réalités du terrain.

Si vous faites aujourd’hui une rétrospective de tout ce que vous avez accompli, de quoi êtes-vous le plus fier dans votre carrière ?

J’avoue que lorsque je vais à l’université Gamal Abdel Nasser et que je vois des enseignants assurer certains cours, tout en me rappelant que j’ai contribué à leur formation, cela me procure une grande satisfaction. Quand je vois des généraux, des colonels et d’autres cadres de l’armée, et que je me dis que j’ai participé à leur formation, je ressens également une certaine fierté. Non seulement j’ai contribué à leur formation en classe, mais j’ai aussi participé à l’élaboration de la partie académique de la formation des officiers.

Il m’arrive aussi de me rendre dans un ministère et de constater que le ministre est un de mes anciens étudiants. Je peux vous assurer que cela procure un immense réconfort.

Enfin, si vous deviez laisser un message aux générations futures, quel serait-il ?

Il faut se former. Comme le dit l’adage, la formation va du berceau au tombeau. Et pour un intellectuel, surtout pour un enseignant, on est étudiant toute sa vie. Il faut chaque année enrichir ses connaissances. Il ne faut jamais s’arrêter. La meilleure manière de faire baisser son niveau, c’est justement de cesser d’apprendre. Il faut toujours avoir cette volonté d’avancer et tenir compte des nouvelles techniques de formation. Car ce ne sont pas des connaissances très vastes qui ont le plus grand impact, mais des connaissances solides, des bases solides. Les bases en mathématiques, en physique, en chimie et dans les autres disciplines, si elles ne sont pas bien acquises, on ne peut pas aller loin. Il faut donc renforcer la formation de base afin de pouvoir ensuite aller plus loin et viser plus haut.

Et la seule chose que j’aimerais ajouter, c’est ceci : l’application des mathématiques à la gestion, à l’économie et à l’ingénierie n’est pas une mode passagère. C’est l’essence même de la science. Nous devons donc apprendre à parler des mathématiques et à parler avec les mathématiques. Je vous remercie du fond du cœur.

Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le 29 juin 2026 10:35

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