Interdiction d’exporter l’or brut : Les “vérités” du Dr Oumar Totya Barry, chercheur en gouvernance minière

CONAKRY- L’interdiction de l’exportation de l’or brut et l’obligation de raffiner localement toute la production aurifère constituent une décision « stratégique, économique et politique » pour la Guinée, selon Dr Oumar Totya Barry. Le chercheur en gouvernance minière estime que cette réforme pourrait accélérer l’industrialisation du pays, à condition qu’elle s’accompagne d’une véritable politique de contenu local, de transfert de technologies et de formalisation du secteur artisanal. Entretien exclusif.

AFRICAGUINEE.COM: Quelle lecture faites-vous en tant que spécialiste des questions minières de la décision du président Mamadi Doumbouya d’interdire l’exportation de l’or brut ?

DR OUMAR TOTIYA BARRY: Cette décision est à la fois stratégique, économique et politique. Elle est très importante pour la Guinée. Il s’agit d’un véritable changement de paradigme. Depuis l’indépendance, la politique minière de la Guinée a essentiellement reposé sur l’extractivisme, c’est-à-dire l’exportation de minerais bruts. Nous assistons aujourd’hui à un changement d’orientation qui consiste désormais à produire et à transformer les ressources sur place. C’est déjà le cas dans le secteur de la bauxite, avec la construction de raffineries d’alumine. Dans le secteur du fer, des réflexions sont également engagées sur la transformation locale. Nous sommes donc dans une nouvelle dynamique qui consiste à extraire et à transformer les ressources en Guinée. C’est une orientation véritablement stratégique pour le pays.

D’un point de vue économique et stratégique, cette mesure peut-elle constituer un véritable levier d’industrialisation et de création de valeur ajoutée pour la Guinée ?

Oui, bien entendu. Un minerai transformé sur place est toujours économiquement plus rentable qu’un minerai exporté à l’état brut. Cela, c’est du point de vue théorique. Maintenant, sur le plan pratique, il ne faut pas oublier que la plupart de ces industries sont construites par des acteurs privés. Ces investisseurs chercheront d’abord à rentabiliser leurs investissements. Par conséquent, à court terme, il ne faut pas s’attendre à des retombées extraordinaires. En revanche, à long terme, les bénéfices pour la Guinée peuvent être considérables. D’un point de vue économique et social, cela peut se traduire par la création d’emplois, le transfert de nouvelles technologies – à condition que cela soit prévu dans les contrats – et le développement d’une véritable chaîne de valeur autour de ces industries.

Les PME guinéennes pourraient également bénéficier de contrats et de nouvelles opportunités économiques. Mais tout cela ne pourra se matérialiser que s’il existe une stratégie globale intégrant notamment le contenu local, le transfert de technologies et la formation de la main-d’œuvre nationale. Construire des industries est une bonne chose. Toutefois, il ne faut pas que cela se résume à une simple esthétique industrielle, c’est-à-dire à l’installation d’usines uniquement pour l’image, la fierté ou la satisfaction nationale. Si, derrière, il n’existe pas de véritables politiques visant à intégrer ces industries au reste du système économique guinéen, les bénéfices pour le pays risquent de demeurer limités.

Cette décision du président Mamadi Doumbouya intervient alors que la Guinée est en train de construire une raffinerie d’or, la Nimba Gold Refinery. Que savez-vous de cette raffinerie et de ses capacités techniques et logistiques à absorber, éventuellement, toute la production locale qui devra désormais y être raffinée ?

Nous ne disposons pas encore de suffisamment d’informations. En tout cas, personnellement, je ne dispose pas de données précises sur les capacités techniques de cette raffinerie. En revanche, nous savons que la production aurifère de la Guinée, c’est-à-dire la production cumulée de l’exploitation industrielle et artisanale, dépasse déjà les 25 tonnes, si l’on se réfère aux statistiques des rapports de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), même si ces données remontent à 2023.

Je ne peux donc pas affirmer que cette raffinerie a la capacité d’absorber l’ensemble de cette production locale. Cependant, le président de la République a indiqué qu’il s’agirait de l’une des plus grandes raffineries d’Afrique de l’Ouest. On peut donc émettre l’hypothèse qu’elle sera en mesure de traiter aussi bien la production industrielle que la production artisanale. Après, une autre question se pose : la question juridique.

Les sociétés minières industrielles sont liées à l’État par des conventions minières. Ces conventions comportent-elles des clauses leur garantissant le libre rapatriement ou la libre exportation des produits issus de leur extraction ? Si tel est le cas, il s’agit d’un sujet qui devra être discuté entre l’État et les entreprises concernées.

Le chef de l’État a prévenu que les conventions minières pourraient être remises en cause en cas de non-respect de cette décision. Si les conventions que vous venez d’évoquer existent effectivement entre l’État guinéen et certaines sociétés minières, quel pourrait être le scénario ?

Le chef de l’État a évoqué la possibilité d’aller jusqu’à la résiliation de certaines conventions. Toutefois, si des sociétés disposent effectivement de clauses leur accordant le droit d’exporter librement leur production, plusieurs scénarios sont envisageables. Le premier serait celui d’une conciliation entre l’État guinéen et les entreprises afin de trouver un terrain d’entente.

À défaut d’accord, les deux parties pourraient se retrouver devant des instances d’arbitrage international, voire devant des juridictions compétentes dans le cadre d’un contentieux, ce qui ne serait souhaitable ni pour la Guinée ni pour les investisseurs. Nous espérons donc que les parties parviendront à un accord afin d’alimenter cette raffinerie, qui constitue une source de fierté nationale.

Selon vous, quels sont les principaux défis que la Guinée devra relever pour rendre cette réforme effective : capacités industrielles, certification, encadrement du secteur artisanal, entre autres ?

La Guinée dispose déjà de certains acquis. Elle possède un laboratoire national de géologie et a également développé des capacités, notamment à travers la Banque centrale, qui certifiait déjà les productions artisanales et une partie des productions industrielles. Ces capacités existent donc, mais elles doivent probablement être renforcées et décentralisées. Jusqu’à présent, il fallait se rendre à Conakry pour faire certifier l’or. On pourrait envisager la création d’agences dans les différentes zones d’exploitation aurifère du pays. L’autre défi majeur est la formalisation du secteur artisanal. Une part importante des quantités d’or exportées par la Guinée provient de l’exploitation artisanale.

Or, cette production échappe parfois au contrôle de l’État et transite de manière frauduleuse à travers nos frontières. La question est donc de savoir comment encadrer et formaliser cette production artisanale afin de l’orienter vers cette raffinerie. Je pense que c’est l’un des principaux défis.

Enfin, un autre élément très important est celui du transfert de technologies. Cette raffinerie est construite par des investisseurs émiratis. La question est de savoir si, dans quelques années, la Guinée sera capable de construire et d’exploiter elle-même une telle infrastructure. Cela devrait également constituer un objectif stratégique pour le pays.

Quelles pourraient être les conséquences directes de cette décision sur l’économie nationale ?

Cette décision peut avoir plusieurs impacts. D’abord, elle peut repositionner la Guinée comme un acteur important du marché mondial de l’or. Aujourd’hui, des places comme Dubaï jouent un rôle majeur dans le commerce et le raffinage de l’or. La Guinée pourrait, à son échelle, devenir un pôle régional de raffinage.

D’autres pays pourraient venir faire raffiner leur or en Guinée. Je pense notamment à la Sierra Leone, au Libéria, à la Côte d’Ivoire ou même au Mali, même si certains de ces pays disposent également de capacités de raffinage. Deuxièmement, l’or raffiné en Guinée génère davantage de valeur ajoutée. Cela signifie davantage de richesse créée sur le territoire national, ce qui peut contribuer à augmenter les revenus de l’État.

Par ailleurs, cette dynamique permettrait de développer une expertise nationale, un savoir-faire local et de créer des emplois. Mais, encore une fois, tout cela ne sera possible que si cette politique s’inscrit dans une vision globale et cohérente, et non dans une simple logique d’affichage visant uniquement à disposer d’une raffinerie pour des raisons symboliques.

Cette mesure peut-elle, selon vous, perturber les activités des sociétés minières ou les circuits d’exportation de l’or ?

Vous savez, cette mesure ne concerne pas uniquement les sociétés minières. Jusqu’à présent, les sociétés disposaient de leurs propres circuits d’exportation. Désormais, elles auront l’obligation de passer par cette raffinerie. Mais elle concerne également la production artisanale qui, jusqu’ici, échappait en grande partie au contrôle de l’État et qui devra désormais être canalisée vers cette raffinerie.

C’est une bonne chose, car cela permettra de mieux encadrer l’ensemble des exportations d’or et d’alimenter la raffinerie Nimba. Il est vrai qu’il sera difficile de contrôler immédiatement toute la production artisanale. Toutefois, cette raffinerie pourrait contribuer à lutter, ou du moins à réduire considérablement, les exportations illégales d’or le long de nos frontières.

Cette mesure comporte-t-elle des risques, selon vous ?

Le principal risque réside dans le fait que certaines sociétés minières pourraient invoquer des clauses particulières leur garantissant la libre exportation de leur production. Cela pourrait ouvrir la voie à des différends avec l’État.

Pourtant, cette raffinerie n’est pas encore opérationnelle, puisqu’elle n’a pas encore été inaugurée. Entre-temps, cette décision est annoncée. Comment voyez-vous cette situation ?

Nous sommes d’abord dans le cadre de l’annonce d’une politique publique. Sa mise en œuvre se fera progressivement et de manière programmée au cours des prochains mois. Il faudra mettre en place tous les mécanismes nécessaires à l’opérationnalisation de cette réforme : les dispositifs de certification, de collecte, de transfert vers la raffinerie, mais aussi les mécanismes d’exportation sécurisée.

Tous ces éléments seront progressivement déployés. Pour l’instant, le plus important est l’aspect symbolique : le fait que la Guinée soit désormais capable de raffiner son or sur place, comme le font Dubaï ou d’autres pays qui ont fait du raffinage un levier de rayonnement et de puissance économique.

A votre avis des défis comme l’énergie ne constituent-ils pas une fragilité? Que devrait prévoir l’État pour que cette réforme soit un succès et que les partenaires soient satisfaits ?

Dans notre pays, il est vrai que nous sommes parfois davantage dans les annonces. Mais l’élément matériel le plus important ici, c’est que la raffinerie est bel et bien construite. Des questions légitimes peuvent toutefois se poser : qui détient le capital de cette raffinerie ? Quelle est la part de l’État dans l’actionnariat ? Quelles dispositions ont été négociées en matière de transfert de technologies ? La question de l’énergie n’est pas, en soi, un obstacle insurmontable. Techniquement, des solutions existent et la raffinerie peut disposer de ses propres sources d’alimentation.

Le plus important, à ce stade, demeure la question du transfert de technologies, de la maîtrise technique et du développement du savoir-faire national. À défaut, certaines sociétés pourraient se montrer réticentes si la raffinerie ne répond pas aux normes internationales de qualité, de sécurité et de traçabilité exigées par les marchés mondiaux.

Si vous aviez des conseils ou des recommandations à formuler à l’endroit des autorités, mais aussi des partenaires et de tous les acteurs impliqués dans la chaîne de valeur de l’or, qu’il s’agisse de l’exploitation artisanale ou industrielle, quels seraient-ils ?

La principale recommandation est la suivante : la Guinée est en train d’amorcer un changement de paradigme. Cependant, ce changement ne doit pas s’opérer de manière isolée ou cloisonnée. Comme je l’ai indiqué au début, cette démarche doit s’inscrire dans une vision globale de l’industrialisation du pays. Cette vision doit permettre de connecter les raffineries à d’autres activités économiques, notamment le contrôle de qualité, la certification, le transport sécurisé, la logistique et l’ensemble des services connexes.

Il faut créer une véritable chaîne de valeur intégrée, susceptible d’avoir des retombées sur l’ensemble de l’économie guinéenne. C’est à cette condition que l’on pourra véritablement parler d’industrialisation de la Guinée. Dans le cas contraire, nous aurons simplement une raffinerie de plus, sans que son impact ne se fasse réellement sentir sur le reste de l’économie nationale.

Entretien réalisé Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le 23 juin 2026 14:16

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