Différend frontalier Guinée–Libéria : Les confidences du Dr Faya Millimouno (entretien)

GRAND ENTRETIEN – Les tensions frontalières entre la Guinée et le Libéria, exacerbées par des incidents récents dans la localité de Kiéssènèye près de Guéckédou, suscitent de vives inquiétudes. Pour comprendre les racines de ce différend, Dr Faya Lansana Millimouno, fin connaisseur de cette région forestière, livre une analyse sans concession. Le leader politique prône un bornage définitif et une approche panafricaniste pour préserver la paix entre des populations qui, au-delà des tracés coloniaux, demeurent un seul et même peuple.

AFRICAGUINEE.COM : Ces derniers jours, des incidents ont ravivé les tensions à la frontière entre la Guinée et le Libéria, dans la localité de Kiéssènèye, située à quelques kilomètres de la ville de Guéckédou. Vous qui êtes de cette région de la Guinée, comment analysez-vous cette situation ?

Dr Faya Lansana Millimouno : D’abord, ce qu’il faut dire, c’est que des deux côtés de la frontière – ou je dirais même des trois côtés –, que ce soit du côté léonais, du côté guinéen ou du côté libérien, ce sont les mêmes personnes. Ce sont des frères, des sœurs, des cousins qui vivent dans ces trois pays et dans cette contrée. De sorte que, depuis les temps anciens, il n’est pas rare de voir des gens quitter le Libéria pour aller faire des champs du côté guinéen, et vice versa. Ce sont des choses qui ont existé par le passé.

Mais pour comprendre l’incident qui menace la paix aujourd’hui, on ne peut pas ne pas le lier à la situation de Yenga qui perdure. Yenga, c’est entre la Sierra Leone et la Guinée. Selon les frontières coloniales, qui ne sont pas bornées dans cet endroit-là, il faut comprendre qu’entre l’Angleterre et la France, le Bec du Perroquet n’a pas été colonisé pendant 60 ans comme le reste de la Guinée. C’est bien après qu’il y a eu des traités entre l’Angleterre et la France pour que le Bec du Perroquet devienne une partie de la colonie française, qui est aujourd’hui la Guinée.

Dans cette zone, selon les tracés – qui n’ont malheureusement pas de bornes –, le fleuve Makona n’est pas la frontière naturelle. La frontière se trouverait à quelques mètres, selon l’interprétation du langage utilisé. C’est-à-dire que, pendant la saison des pluies, le fleuve sort de son lit. Et partout où l’eau touche, c’est encore considéré comme le fleuve. Mais la plupart du temps, en saison sèche par exemple, on n’est pas dans ce genre de situation et l’interprétation devient difficile.

Lorsque Yenga a été occupé, c’est quelque chose qui fait mal à tout l’espace Kissi. J’ai commencé par vous dire que, que ce soit du côté léonais, du côté guinéen ou du côté libérien, c’est le même peuple. Lorsque les militaires guinéens se sont installés à Yenga, qui était anciennement et pendant très longtemps utilisé comme territoire léonais, et que le problème n’a pas été clairement résolu, pour beaucoup de personnes cette situation met mal à l’aise, parce qu’elle impacte négativement les échanges entre la Sierra Leone et la Guinée. Il s’agit des mêmes peuples : des frères et des sœurs.

Alors, cet incident ne devait pas aboutir aux proportions qu’il prend aujourd’hui. Mais les gens ont en tête le fait que c’est comme cela que cela a commencé en Sierra Leone et qu’aujourd’hui Yenga est occupé. Certains soupçonnent les mêmes intentions, estimant que la Guinée pourrait vouloir occuper Solomba. C’est en cela que je vois le lien.

Selon vous, qu’est-ce qui a provoqué l’incident lui-même ?

Il y a un projet d’infrastructure qui se met en œuvre à Foya. Foya, c’est le district d’origine de l’actuel président du Libéria, Joseph Boakai, qui lui-même est de Solomba, là où se trouve l’épicentre de cette menace pour la paix. Pour mettre en œuvre ce projet, la société qui a obtenu le marché a eu besoin de sable et a voulu en extraire dans la Makona. Or, la Makona est considérée comme une propriété de la Guinée. Autrement dit, le fleuve relève du territoire guinéen.

L’année dernière, la société s’est rendue auprès des autorités locales de Guéckédou — notamment le préfet et le directeur des ressources minières — pour obtenir l’autorisation d’extraire du sable. Cette autorisation avait été accordée pour une période d’un mois. Il paraît cependant que l’extraction a duré quatre mois. Mais ce n’est pas le fait que cela ait duré quatre mois qui aurait menacé la paix.

Un an plus tard, récemment, la même société est revenue pour continuer à extraire du sable, sans savoir que l’accord qui lui avait été accordé l’année précédente n’était valable que pour un mois. Donc, si elle devait poursuivre l’exploitation, elle devait solliciter une nouvelle autorisation auprès des autorités. Et comme vous le savez, entre-temps, le préfet a changé : ce n’est plus la même personne.

Lorsque cela a été constaté sur le terrain, les autorités guinéennes ont envoyé des soldats pour saisir les équipements de la société de construction. Ils sont repartis avec les équipements saisis. Lorsque l’incident a été rapporté aux deux niveaux, le ministre guinéen de l’Administration du territoire et le ministre libérien des Affaires intérieures se sont rencontrés. C’était pour montrer que ce genre de situation peut arriver. Certes, le fleuve appartient à la Guinée, mais ses ressources sont souvent partagées entre les populations des deux côtés.

Les uns viennent y pêcher du poisson et exploiter d’autres ressources. Apparemment, il y a donc eu une certaine compréhension. Mais entre-temps, les esprits se sont échauffés. Comme je l’ai dit tantôt, il y a l’expérience de Yenga dans l’esprit des populations de la région. C’est ainsi que les jeunes (libériens) sont intervenus.

Ce qui a constitué, de mon point de vue, une provocation, c’est le déplacement du drapeau libérien pour le rapprocher du fleuve. En réaction, du côté guinéen, des militaires ont été envoyés pour planter le drapeau guinéen de l’autre côté, qu’ils considèrent toujours comme territoire guinéen. C’est cela qui a finalement mis le feu aux poudres. Les jeunes se sont mobilisés, et les villages voisins ont été informés. Il faut aussi comprendre que des pays comme le Libéria et la Sierra Leone ont connu des guerres civiles. Cela signifie qu’une partie importante de la population n’a pas eu accès à une éducation formelle pendant longtemps et a été habituée à recourir à la violence. Pendant qu’au plus haut niveau les autorités guinéennes et libériennes discutent, ce genre de développement se produit à la base.

Pour ma part, j’ai reçu l’appel d’une autorité de très haut niveau du côté libérien. J’ai également contacté plusieurs ministres guinéens, de près ou de loin concernés par la question. Même hier, j’ai été l’un des premiers au ministère de l’Administration du territoire et de la Décentralisation.

L’un des problèmes que nous vivons dans cette affaire de frontières, surtout concernant notre pays, c’est que lorsque vous prenez le Sénégal, la compétence relative aux frontières relève du président de la République. En Côte d’Ivoire, elle relève du Premier ministre. En Guinée, en revanche, cela relève du ministère de l’Administration du territoire, à travers une petite direction nationale qui ne dispose même pas d’un budget autonome. Ce qui fait que, si vous observez bien, la Guinée est encore l’un des rares pays à avoir autant de bisbilles avec ses voisins. La compétence étant placée à un niveau aussi bas, les dispositions ne sont pas efficacement prises pour exploiter les documents qui existent. Il suffit pourtant d’aller consulter les archives en Europe.

Le frère Aly Gilbert Iffono, par exemple, a effectué beaucoup de recherches. Jusqu’en Angleterre, il a retrouvé des cartes qui pourraient aujourd’hui être interprétées afin de procéder à un bornage définitif, au lieu d’entretenir ces petites guéguerres. Il n’y a pas longtemps, c’était avec la Sierra Leone. Maintenant, c’est avec le Libéria. Et l’on se rappelle qu’au temps de Alpha Condé, il y avait aussi des tensions avec la Guinée-Bissau et avec le Sénégal.

Comment résoudre ce problème, selon vous ?

Je pense que ce genre de problème peut être réglé autrement. Lorsque nos pères fondateurs, au moment des indépendances dans les années 1960, ont adopté le principe du respect des frontières coloniales, c’était pour éviter l’embrasement de l’Afrique. Mais, après plus de 60 ans, je crois que nous devrions faire preuve d’une certaine maturité pour gérer ces questions.

Je ne peux personnellement pas comprendre que la Guinée, le Libéria et la Sierra Leone soient membres de l’Organisation du fleuve Mano et ne parviennent pas à utiliser pleinement cet instrument qui est à leur disposition. Les trois pays sont également membres fondateurs de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, dont l’objectif est de promouvoir le développement économique de l’Afrique de l’Ouest.

Or, qui dit développement économique dit démantèlement de ces petits barrages administratifs. Même à l’intérieur de nos pays, en Guinée par exemple, lorsque vous quittez Conakry pour aller à Guéckédou, vous êtes obligés de vous arrêter deux, trois, quatre ou cinq fois. À plus forte raison lorsque vous quittez ici pour traverser Pamelap vers la Sierra Leone, ou Nongoa pour aller à Koindou.

Je pense que la maturité, et surtout les discours panafricanistes que nous tenons souvent, devraient aujourd’hui nous permettre de comprendre que nous n’avons absolument rien à gagner en entretenant ce genre d’incidents qui menacent la paix, alors que les populations à la base n’aspirent qu’à vivre en paix les unes avec les autres.

À votre avis, que faut-il réellement faire pour aplanir ces divergences et éviter que ces incidents se reproduisent à nos frontières ?

Je crois qu’il faut définitivement régler le problème du bornage. Les différents pays concernés doivent mobiliser des techniciens, quitte à faire venir des experts d’Europe, en s’appuyant sur les cartes qui existent déjà, afin de procéder à un travail systématique de bornage. C’est la première chose.

Sinon, très honnêtement, moi qui vous parle aujourd’hui, près de 70 ans après nos indépendances, ces frontières n’ont pas été tracées par nous ni par nos grands-parents. Elles n’ont pas été tracées dans notre intérêt. Elles ont été tracées pour nous contrôler.

La sagesse avait prévalu dans les années 1960, au moment de l’accession des pays africains à l’indépendance, en décidant de ne pas remettre en cause ces frontières. Si nous voulons, au moins, copier certaines expériences pour développer l’économie et faciliter les échanges entre nos peuples, je crois qu’il faut savoir le faire. On parle souvent de l’Union européenne. Là-bas également, il s’agissait au départ de pays distincts : la France, la Belgique, l’Allemagne, etc.

Mais depuis qu’ils ont créé cet ensemble européen, appelé l’Union européenne, si vous prenez la route entre la France et la Belgique, vous pouvez traverser la frontière sans même vous en rendre compte. C’est seulement après qu’on vous dit : « Vous venez d’entrer en Belgique. » Pourquoi ne pourrions-nous pas faire la même chose dans des pays comme la Guinée ?

Moi qui vous parle, très honnêtement, je suis d’une mère léonaise. Elle est née en Sierra Leone et a grandi en Guinée. Donc, lorsqu’un problème concerne la Sierra Leone, cela me touche autant que lorsqu’il concerne la Guinée. Et aux frontières, que ce soit au nord, au sud, à l’est ou à l’ouest, c’est à peu près la même réalité. Ce que je peux demander à nos autorités, c’est de privilégier la paix.

Donc, il faudrait que nos autorités, des deux côtés — que ce soit du côté léonais, libérien ou guinéen — évitent d’envoyer systématiquement des hommes armés pour chaque petit incident. Cela peut créer des tensions, provoquer des débordements et empêcher finalement une gestion apaisée de la situation.

Est-ce qu’en partie cela ne démontre pas l’échec de la CEDEAO dans son ambition d’unir les communautés de la région ?

La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest est un échec, c’est même un cauchemar. Parce qu’aucun des objectifs mis en avant par cette organisation, qui existe depuis plus de 50 ans, n’a été réellement atteint.

Aujourd’hui, nous avons l’Alliance des États du Sahel. C’est, en quelque sorte, l’échec de la CEDEAO qui a produit l’AES. Ils ont adopté des traités et des protocoles qu’ils n’ont jamais respectés. Il y a toujours, de temps en temps, l’influence de certaines puissances qui financent la CEDEAO. Or, si nous voulons que les instruments que nous créons soient pris au sérieux, il faut que nous soyons capables de financer nos propres institutions. Quand la CEDEAO ne peut pas se financer elle-même, elle se retrouve obligée d’obéir à des forces extérieures. Et cela l’amène à adopter des positions différentes selon les situations.

Lorsque cela se passe ainsi, cela peut provoquer les tensions que l’on connaît. Quand la CEDEAO a menacé le Niger jusqu’à envisager un déploiement militaire, j’ai plutôt apprécié le réflexe des autorités du Mali et du Burkina Faso, qui ont déclaré : « Si vous touchez au Niger, vous nous touchez aussi. »

Parce que même en 1958, si la Guinée a souffert de sa séparation d’avec la France, c’est aussi parce qu’elle était seule. Si, au même moment, d’autres colonies avaient accédé à l’indépendance, la Guinée n’aurait peut-être pas autant souffert. Le Mali et le Burkina Faso ont compris que laisser l’Afrique de l’Ouest, sous pression de forces étrangères, s’attaquer au Niger pourrait créer un précédent dangereux. C’est ce qui a contribué à la naissance de l’AES.

Dans d’autres domaines aussi, la CEDEAO a montré ses limites. Par exemple, elle n’a pas empêché Alassane Ouattara d’obtenir un nouveau mandat en Côte d’Ivoire, pas plus qu’elle n’avait réellement réagi lorsque Alpha Condé avait obtenu un troisième mandat en Guinée.

Tout cela illustre, selon moi, l’échec de la CEDEAO. Nous-mêmes, nous nous étions déplacés jusqu’à Abuja. Les traités existants auraient pu permettre à la Cour de justice de la CEDEAO d’élever le ton, tout comme les dirigeants de la région auraient pu agir davantage. Mais chacun agit souvent en fonction d’intérêts extérieurs. On nous dit de faire ceci ou cela, et au final aucune décision forte n’est réellement prise.

Et les conséquences retombent toujours sur les populations. Par exemple, les habitants de Solomba, certains passent la nuit en Guinée pour aller travailler dans leurs champs de l’autre côté. Lorsqu’il y a des tensions, ces échanges sont bloqués. Pourtant, ces populations vivent ensemble depuis des siècles. Elles n’aspirent qu’à vivre en paix et à échanger librement avec leurs frères et leurs sœurs.

Je crois que la CEDEAO a tellement échoué qu’il faut aujourd’hui réfléchir à autre chose, sur de nouvelles bases. Sinon, c’est un échec sur tous les plans : politique, économique, diplomatique… à tous les niveaux.

À suivre.

Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le 12 mars 2026 16:21

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