Mohamed Nabé, leader de l’ARP : « Nous sommes tous en sursis face à la nouvelle loi sur les partis politiques »
CONAKRY – À moins de trois mois des élections législatives et communales prévues le 24 mai 2026, la vie politique guinéenne traverse une phase de profonde recomposition.
Entre la dissolution de plusieurs formations majeures, notamment l’UFDG de Cellou Dalein Diallo, l’UFR de Sidya Touré et le RPG, ancien parti au pouvoir d’Alpha Condé, les nouvelles exigences imposées par le ministère de l’Administration du territoire et de la Décentralisation (MATD) et l’ultimatum fixé aux partis pour se conformer à la nouvelle charte politique, les acteurs politiques s’organisent pour éviter la disparition totale.
Dans un entretien accordé à Africaguinee.com, Mohamed Nabé, président du parti Alliance pour le Renouveau et le Progrès (ARP) et ancien candidat à la présidentielle du 28 décembre 2025, revient sur ces bouleversements et les défis qui attendent les formations politiques. (Interview)
AFRICAGUINEE.COM : Le 25 février dernier, le Ministre de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation (MATD) a fixé un ultimatum de trois mois aux formations politiques pour se conformer à la nouvelle loi organique L 2025-035-CNT du 21 novembre 2025. Comment avez-vous accueilli cette “mise en demeure” ?
MOHAMED NABÉ : Il faut reconnaître que c’est avec beaucoup de surprise que nous avons suivi la diffusion de ce communiqué, émanant du ministre de l’Administration du territoire et de la décentralisation, à la télévision nationale. Il vous souviendra que le 21 novembre 2025, une loi avait déjà été votée : la loi 035 relative à la mise en conformité et au fonctionnement des partis politiques et des organisations à caractère politique dans notre pays. Celle-ci accordait un moratoire de six mois à tous les partis pour se conformer aux dispositions légales.
Le communiqué du 25 février 2026, bien qu’ayant suscité l’étonnement, est venu rappeler aux acteurs politiques leurs obligations légales. Donc, normalement, d’ici le 25 mai 2026, tous les partis politiques légalement constitués devront se conformer à cette nouvelle loi portant « charte des partis politiques ». Cette loi comporte beaucoup de contraintes, et nous sommes aujourd’hui en train de voir comment nous y conformer.
Le Gouvernement exige des titres de propriété ou baux pour les 33 préfectures, la liste nominative des membres des organes de direction faisant apparaître un quota d’au moins 30 % de femmes dans les organes décisionnels de la base au sommet, etc. Pour un parti jeune comme le vôtre, comment comptez-vous réunir toute cette logistique dans un délai si bref ?
Nous n’avons pas le choix. Aujourd’hui, il y a une loi qui a été votée, promulguée et publiée au Journal officiel. Nul n’est censé ignorer la loi. Nous sommes obligés de tout mettre en œuvre au risque de disparaître, comme cela vient d’arriver à d’autres. Il faut nous conformer aux dispositions légales édictées dans cette nouvelle loi 035.
Nous avons donc mis en place une commission au sein du parti. Étant légalistes et respectueux de l’État de droit, nous ne pouvons nous soustraire à la loi. Nous allons tout mettre en œuvre pour répondre à ces exigences d’ici le 25 mai 2026.
Le quota de 30 % de femmes est-il respecté au sein de votre parti ?

Force est de constater que les 30 % exigés par la nouvelle loi, le code électoral et la nouvelle Constitution ne sont, pour l’instant, pas respectés au sein de notre parti. Mais, comme je l’ai dit tantôt, nous allons tout mettre en œuvre pour être dans les normes d’ici le 25 mai. Toutes les dispositions sont prises et les commissions ont déjà commencé à travailler. Au-delà du 25 mai, le risque de disparition pure et simple est réel. C’est l’existence même de notre parti, et de tous les partis politiques, qui est en jeu.
Le « quitus fiscal individuel » est exigé pour chaque membre du Bureau Exécutif. Selon vous, est-ce une mesure de transparence nécessaire ou un outil de pression fiscale sur les opposants ?
Pas forcément. Le quitus fiscal personnel est un outil qui existait dans notre pays à l’époque de l’impôt de capitation. Vous vous souviendrez que, lorsque cet impôt a été supprimé, l’administration fiscale a suspendu cette disposition. Mais, d’après nos informations, cela ne devrait pas poser de problème. Il suffit de se rapprocher de l’administration fiscale, et ce quitus doit être délivré à tout Guinéen, particulièrement à ceux concernés par cette nouvelle loi.
Quid des « congrès extraordinaires de la base au sommet », êtes-vous certain d’être dans les délais ?
Comme je l’ai dit, nous n’avons pas le choix. C’est une obligation pour tous les partis de se conformer à cette loi. Si l’on ne veut pas que son parti disparaisse, il faut être dans les normes. Les commissions sont en place, et nous organiserons les congrès dans les délais impartis, car c’est la survie de notre parti qui est menacée. Nous ferons tout pour que ces congrès se tiennent de la base au sommet, et que le congrès national soit organisé ici à Conakry avant le 25 mai 2026.
Monsieur Nabé, votre parti, l’ARP, figure parmi ceux qui ont survécu à la récente vague de dissolutions. Est-ce parce que vous êtes de « bons élèves » ou vous considérez-vous comme en sursis ?
Je ne parlerais pas de bons élèves. Aujourd’hui, nous sommes en sursis. Nous avons été étonnés, car ces deux dernières années, un processus d’évaluation des partis a été mené en plusieurs phases. En octobre 2025, notre parti a obtenu son certificat d’aptitude, au même titre que 124 autres formations.
Nous pensions que c’était terminé, mais entre-temps, la loi 035 a été promulguée. Nous ne considérons pas cela comme une chasse aux sorcières ; nous comprenons qu’il faut s’y conformer sous peine de disparaître. Au vu de la situation, nous estimons que nous sommes en sursis, comme tous les partis du pays. Nous allons faire en sorte de survivre à ce processus.
Comment analysez-vous la disparition de l’UFDG, du RPG, de l’UFR et autres ?

En temps normal, je ne commente pas la situation des autres partis. Mais nous sommes dans un État de droit, et un processus a été lancé. Le dénominateur commun de tous ceux qui créent un parti politique, c’est de vouloir briguer la magistrature suprême et diriger le pays. Pour ce faire, il faut être républicain, légaliste et se conformer aux dispositions légales.
Un processus basé sur des faits concrets et des critères objectifs a exigé des partis une conformité administrative et légale, ainsi qu’une représentativité nationale effective. À l’issue de ce processus, 125 partis ont obtenu leur certificat d’aptitude, tandis que d’autres ont été suspendus. Il est certes regrettable que ces partis historiques disparaissent, mais ils devaient tout mettre en œuvre pour répondre aux exigences légales de la République.
De plus, cette dissolution n’est pas définitive, c’est une dissolution administrative. Dans un État de droit, ces partis ont la possibilité de déposer un recours devant la Chambre administrative de la Cour suprême. C’est à elle de trancher s’il s’agit d’un abus d’autorité, de harcèlement ou d’une chasse aux sorcières. Nous avons été soumis au même processus, et force est de constater que les partis ayant rempli les critères ont reçu un certificat et ne sont pas concernés par la dissolution.
Cette décision ne laisse-t-elle pas un vide dangereux ?
Vide dangereux ou pas, l’avenir nous l’édifiera. Il faut dépassionner les choses : ce n’est pas une décision politique, mais juridique. Ce que j’aurais été le premier à dénoncer, c’est l’arbitraire et l’injustice, comme on le voit dans certains pays de la sous-région où les autorités essaient de dissoudre ou de restreindre les activités des partis par simple arrêté. Ici, ce n’est pas le cas, cela fait deux ans que nous sommes dans ce processus d’évaluation. D’autres partis avaient déjà été dissous pour manquements aux obligations légales. Si un parti s’estime lésé dans ses droits, je lui suggère d’utiliser les voies légales en déposant un recours devant la Cour suprême.
Certains observateurs parlent de « décapitation » de l’opposition traditionnelle. Mohamed Nabé et l’ARP ambitionnent-ils de récupérer cet électorat “orphelin”, ou nourrissez-vous des craintes d’une accentuation de la défiance entre pouvoir et opposition ?

Nous ne sommes pas un parti opportuniste. L’ARP est un parti national, bien implanté, doté d’une vision et d’un projet de société. Nous ne sommes pas là pour marcher sur les cadavres des autres.
Aujourd’hui, l’important est que nous sommes nous-mêmes en sursis. Nous cherchons à tout mettre en œuvre pour ne pas subir le même sort que les partis dissous. Nous ne cherchons à récupérer l’électorat de personne ; nous nous concentrons sur notre programme et notre implantation. Si, d’aventure, ces partis disparaissent définitivement de l’échiquier politique, ce sera à leurs militants et responsables de choisir leur nouvelle direction. La première condition pour briguer la magistrature suprême d’un pays reste le respect de ses lois.
Vous avez été l’un des premiers à concéder votre défaite à la présidentielle du 28 décembre dernier. Était-ce une reconnaissance de la légitimité du processus ou une stratégie de survie politique pour votre parti dans ce nouvel environnement ?
Si vous avez bien lu notre déclaration, nous avons d’abord souligné qu’il y avait eu des irrégularités. Aucune élection n’en est exempte. En tant qu’expert électoral pour l’Union africaine, je vois ce qui se passe dans tous les pays. Il y a eu des manquements lors de la présidentielle du 28 décembre 2025, mais ce n’étaient pas des irrégularités de nature à entacher la crédibilité globale du processus.
Mon frère, l’histoire de notre pays a été jalonnée de crises sociales et politiques à répétition. Notre peuple a trop souffert. Nous nous sommes dit qu’il fallait regarder vers l’avenir, que les Guinéens devaient enfin se pardonner et partager une vision commune pour amorcer le développement et assurer le bien-être de notre peuple. C’est ce qui a prévalu, et nous avons décidé de jouer l’apaisement. Malgré les irrégularités constatées, nous avons privilégié l’intérêt supérieur de la Guinée. Un président a été élu, et nous devons tout faire pour qu’il respecte les Guinéens et qu’il réussisse pour le bonheur de tous.
Comment l’ARP prépare-t-elle les élections législatives et locales prévues le 24 mai ?
De la même façon que nous avons préparé l’élection présidentielle. Les commissions sont en place, dont l’une a déjà recueilli les candidatures. Nous sommes en train de les analyser. Ce qui est certain, c’est que l’ARP sera candidate. Nous présenterons des candidats aux élections législatives et communales, sur la liste nationale et de façon uninominale, dans les circonscriptions où nous estimons avoir une chance de remporter la victoire.
Nous arrivons au terme de cet entretien, quel est votre message à l’endroit de vos militants et aux Guinéens ?

Mon message aux Guinéens est celui que j’ai toujours porté : nous n’avons qu’une seule Guinée. Nous sommes dans un État de droit ; si quelqu’un s’estime lésé, il doit recourir aux voies légales. Je demande également aux autorités de respecter leur engagement de faire de la justice la boussole qui guide leurs actions tout au long de leur gouvernance. Le pays a beaucoup souffert, donnons-nous la main pour qu’il puisse enfin sortir de l’ornière.
Interview réalisée par Oumar Bady Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 12 mars 2026 09:27Nous vous proposons aussi
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