Pièges, risques et opportunités du projet Simandou : ce que le FMI recommande au Gouvernement guinéen (exclusif)

CONAKRY-La Guinée et le Fonds Monétaire International (FMI) sont en négociation pour un nouveau programme économique et financier. L’enjeu est de taille : tirer profit du projet minier Simandou, un gisement colossal de minerai de fer.

Dans cet entretien exclusif, Dr. Nérée Noumoun, représentant résident du FMI en Guinée, se confie sur l’état d’avancement des discussions et sur les défis et opportunités que représente le projet Simandou pour l’économie guinéenne.

L’expert parle de l’importance d’une bonne gestion des recettes, de la diversification économique, et d’un secteur privé guinéen fort pour éviter les pièges de la « malédiction des ressources » et transformer ce potentiel minier en un véritable levier de développement durable et inclusif pour tous les Guinéens. Interview exclusive (suite et fin).

AFRICAGUINEE.COM : La Guinée et le FMI sont en pleine négociation pour un nouveau programme économique et financier. Parlez-vous en !

 Dr. NÉRÉE NOUMOUN : Je crois que c’est la question qu’on me pose le plus, mais en même temps, c’est la plus délicate, étant donné que les discussions sont toujours en cours. Donc, on est censé être relativement discret par rapport à cela parce que la position finale n’est pas encore atteinte. Mais ce que je peux vous dire, c’est qu’on a fait beaucoup de progrès. C’est un programme que les autorités (guinéennes) ont demandé en août dernier. Elles sont très engagées pour pouvoir aboutir à une entente avec le Fonds Monétaire International. Évidemment, les ambitions des autorités et les enjeux sont très grandes. Nous sommes engagés à les accompagner. Donc, les négociations prennent du temps pour pouvoir prendre en compte toutes les dimensions d’une réalité complexe. Et n’oublions pas que d’ici la fin de l’année, la phase infrastructures du projet Simandou terminera. Et à partir de l’année prochaine, le programme Simandou 2040 va entrer en vigueur.

Donc, l’idée pour nous, dans le cadre du programme économique et financière, c’est de les accompagner pour mieux tirer profit de ce programme structurant qui va changer la face de la Guinée. Conclure un programme serait une grande victoire pour les autorités et pour le FMI pour plusieurs raisons. Pour les autorités, ça sera un signal fort de bonne gestion macroéconomique. C’est un signal dont beaucoup de pays ont bénéficié dans la sous-région, que ce soit le Bénin, la Côte d’ivoire ou le Ghana dans le cadre de sa restructuration. Donc, ça peut ouvrir beaucoup de portes. Ensuite, un programme avec Fonds Monétaire aura un rôle catalytique du financement pour l’Etat guinéen. Ce sont des financements de bonne qualité, en ce sens que c’est des prêts concessionnels à taux zéro. Mais également, ça va pouvoir augmenter des prêts-projets pour des grandes réalisations sectorielles, que ça soit dans le domaine de l’énergie, les infrastructures, l’éducation etc. Donc, si les conditions sont remplies après la première revue, la Guinée pourrait également avoir accès au Fonds spécial pour la résilience et la durabilité.

Le projet Simandou est perçu comme un catalyseur pour l’économie guinéenne. Comment le FMI évalue-t-il les risques et les opportunités macroéconomiques liés à ce projet ?

Le FMI reconnaît pleinement que le projet Simandou représente une opportunité historique pour la Guinée de transformer son potentiel minier en moteur de croissance économique et de développement humain. Nos analyses montrent que, si le projet est bien géré, il pourrait accroître le PIB réel de près de 26 % d’ici 2030, générer des recettes fiscales substantielles, et créer des emplois directs et indirects dans les phases de construction et d’exploitation. Ce sera des retombées positives.

Cependant, ce potentiel s’accompagne de risques macroéconomiques importants, que le FMI suit de près. Parmi les principaux risques, nous identifions :

  • Le risque de dépendance accrue au secteur minier, qui pourrait accroître la vulnérabilité de l’économie aux chocs extérieurs, notamment aux fluctuations des prix mondiaux du minerai de fer
  • Le syndrome hollandais -qui est bien connu- pourra se manifester, à travers une appréciation du taux de change réel qui pourrait nuire à la compétitivité des autres secteurs exportateurs, comme l’agriculture ou l’industrie ;
  • Le risque d’aggravation des inégalités si les bénéfices du projet ne sont pas redistribués équitablement au sein de la population, en particulier dans les zones rurales et les groupes vulnérables.

Quelles sont les mesures fiscales et budgétaires spécifiques que le FMI suggère à la Guinée de mettre en place pour gérer au mieux les revenus et les dépenses liés à Simandou, afin d’éviter le « mal hollandais » ?

C’est une question qui préoccupe à la foi les autorités mais aussi les bailleurs de fonds. Des réflexions sont en cours. Mais du côté du FMI, pour maximiser les retombées positives, nous avons recommandé aux autorités guinéennes dans le cadre de notre surveillance mais aussi des études approfondies, les mesures suivantes :

  • Allouer les recettes fiscales supplémentaires à des investissements efficaces dans l’éducation et les infrastructures, afin de diversifier l’économie et soutenir une croissance inclusive et durable ;
  • Améliorer la gouvernance et la transparence dans la gestion des ressources publiques et minières, pour garantir une utilisation optimale des recettes. En particulier, il faudrait mettre en place des mécanismes de gestion des revenus issus du projet Simandou. A ce niveau, les autorités sont en train de penser à un fonds souverain en travaillant avec différents cabinets. A notre niveau, la position qu’on est en train de raffiner, c’est que les bonnes pratiques devraient être toujours exploitées : indépendance du fonds, transparence.
  • Renforcer les capacités de mobilisation des recettes fiscales, en veillant à une tarification équitable des exportations et en limitant les exonérations fiscales. Ce sont des décisions ont été prises dans le cadre de la Bauxite qui n’ont pas été véritablement bénéfiques. Donc, ce qu’on recommande, c’est que le secteur du minerai de fer qui va commencer à s’amplifier avec le projet Simandou ne devrait pas commettre les mêmes erreurs.
  • Favoriser l’intégration locale du projet, en développant des chaînes de valeur et l’emploi local.

Comme vous pouvez le constater, ce que je viens de dire, cadre vraiment avec les plans que les autorités ont dans le cadre du programme Simandou 2040. Que ce soit le contenu local ou les cinq piliers du programme. L’important serait de bien manœuvrer le tournant pour que le programme soit bien implémenter en prenant en compte les préoccupations des populations locales.

Le FMI est engagé à soutenir la Guinée dans cette démarche, à travers un accompagnement technique, un dialogue politique régulier, et une analyse rigoureuse des politiques économiques. Donc, si les bonnes décisions sont prises, le projet Simandou et le programme Simandou 2040 peuvent être un levier puissant de transformation structurelle et de réduction durable de la pauvreté.

Comment le FMI envisage-t-il le rôle du secteur privé guinéen dans l’absorption et la diversification des retombées économiques de Simandou ?

C’est une excellente question. Le secteur privé guinéen a un rôle central à jouer pour la réussite du projet Simandou et surtout dans la transformation structurelle de l’économie guinéenne. Comme vous le savez, les autorités dans le cadre du programme Simandou, envisagent des investissements de 200 milliards de dollars. C’est une somme énorme. Le secteur privé doit contribuer à 70% selon les discussions en cours. Le FMI considère que la capacité du tissu économique local à absorber et valoriser les retombées du projet minier sera déterminante pour éviter la « malédiction des ressources » et promouvoir une croissance durable et inclusive.

Plus concrètement, le FMI encourage les autorités à :

  • Renforcer l’intégration locale du projet, en facilitant l’accès des entreprises guinéennes aux marchés publics et privés générés par le projet Simandou — qu’il s’agisse de biens, de services ou de sous-traitance ;
  • Soutenir le développement des compétences techniques, notamment à travers la formation professionnelle et l’adaptation de l’enseignement aux besoins du marché du travail, afin que la main- d’œuvre nationale puisse répondre à la demande croissante des différents skills du secteur minier et de ses services connexes.
  • Favoriser l’accès du financement aux PME, souvent limité en Guinée, en renforçant l’environnement financier, le cadre réglementaire et les partenariats public-privé ;
  • Encourager l’émergence de chaînes de valeur locales en lien avec le projet (construction, logistique, maintenance, services alimentaires, etc.), afin d’ancrer durablement les bénéfices économiques sur le territoire ;
  • Renforcer l’environnement des affaires, y compris la stabilité réglementaire, la lutte contre la corruption et la prévisibilité fiscale, pour accroître la confiance des investisseurs privés.

En résumé, pour que le projet Simandou bénéficie pleinement à l’économie guinéenne dans son ensemble, il est essentiel de créer un environnement propice à l’épanouissement du secteur privé local. Le FMI reste disposé à accompagner les autorités dans la mise en place de réformes et d’initiatives en ce sens.

Comment le FMI compte-t-il accompagner la Guinée pour assurer une gouvernance transparente et une utilisation efficace des ressources générées par le projet Simandou ?

Le FMI accompagne (déjà) la Guinée pour que les ressources du projet Simandou soient une véritable opportunité de développement, en misant sur trois axes principaux.

Premièrement, la mobilisation des recettes : Nous appuyons les autorités au renforcement du cadre de la mobilisation des recettes moyen terme et la mise sur pied des cadres de gestion de ressources naturelles. Nous appuyons aussi pour limiter les exonérations fiscales, améliorer le contrôle des exportations minières et appliquer des prix de transfert équitables. L’objectif est de maximiser les revenus publics issus du projet.

Deuxièmement, la transparence et la bonne gouvernance : nous soutenons la mise en œuvre des normes internationales, notamment celles de l’ITIE, pour garantir que les contrats miniers, les flux de revenus et leur utilisation soient publiés et contrôlés. Nos programmes budgétaires incluent aussi des engagements clairs en matière de redevabilité.

Troisièmement, le renforcement des capacités de l’administration : à travers de l’assistance technique, nous aidons à moderniser l’administration fiscale, mieux gérer la dette, et mettre en place des outils de suivi efficaces pour les investissements et les retombées du projet.

L’enjeu, c’est de s’assurer que les recettes de Simandou profitent à tous les Guinéens, à travers des dépenses publiques bien ciblées, une gouvernance rigoureuse et un impact local tangible. En résumé, le FMI agit comme partenaire pour accompagner la transformation les ressources minières en moteur de développement durable et inclusif.

Quel est votre mot de la fin ?

La Guinée a un potentiel immense, les autorités sont très engagées à réaliser ce potentiel. Le fonds Monétaire reste à la disposition des autorités pour les aider dans différents secteurs. Avoir un programme avec le FMI serait très indiqué en ce sens que ça permettrait d’ancrer la gestion macroéconomique du pays qui est le socle du développement. Nous restons disponibles pour aider dans les différents chantiers. Le plus important pour nous, c’est la mobilisation des recettes. On a eu beaucoup de succès, mais il y a encore beaucoup de chantiers qui restent, notamment au niveau du secteur minier.

Interview réalisé par Boubacar 1 DIALLO

Pour Africaguinee.com

Créé le 4 août 2025 12:05

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