Troubles d’érection, éjaculation…incontinence, cancer de la prostate: Pr. Abdoulaye Bobo Diallo, urologue, brise le tabou (interview)

CONAKRY-Longtemps reléguée au silence et au tabou, la santé urologique est pourtant capitale pour le bien-être de l’Homme. Quelles sont les affections les plus fréquentes en Guinée ? Comment lutter contre le fléau de l’incontinence chez la femme et l’infertilité chez l’homme ? Le Professeur Abdoulaye Bobo Diallo, urologue, lève le voile sur ces questions de santé. Dans cette première partie de l’interview qu’il nous a accordée, le Pr. Diallo insiste sur l’importance vitale du dépistage précoce, notamment pour le cancer de la prostate.  Il met en garde contre le « piège du silence » ainsi que les dangers souvent fatals de l’automédication traditionnelle. Un entretien sans concession pour tout savoir sur l’appareil urinaire et génital.

AFRICAGUINEE.COM : Expliquez-vous c’est quoi l’urologie ?

 

PR. ABDOULAYE BOBO DIALLO : L’urologie est une discipline médico-chirurgicale qui s’occupe du traitement, -donc de la prise en charge- des affections de l’appareil urinaire et de l’appareil génital chez l’homme et des affections de l’appareil urinaire chez la femme. L’urologie n’est pas une discipline qui ne s’occupe que des hommes, elle s’occupe également de l’appareil urinaire de la femme.

Quelles sont les pathologies urologiques les plus fréquentes rencontrées dans vos consultations ici à Guinée ?

On rencontre un peu de tout, mais les plus fréquentes ce sont l’hypertrophie bénigne de la prostate, communément appelée adénome de la prostate. Nous avons le cancer de la prostate, le rétrécissement de l’urètre et tout ce qui est infections urinaires, ses complications, sans oublier les lithiases, les calculs de l’appareil urinaire.

De manière générale, quels sont les principaux facteurs de risque ou les causes de ces maladies dans notre environnement ?

Les facteurs de risque sont assez diversifiés, c’est-à-dire que si vous prenez par exemple les infections de l’appareil urinaire, d’une façon générale vous avez des infections qui sont sexuellement transmissibles, donc qui sont en rapport avec tout ce qui est comportement de l’individu dans notre société, mais vous avez également d’autres facteurs. Globalement, vous avez des facteurs qui sont modifiables et des facteurs qui ne sont pas modifiables.

Sur les facteurs non modifiables, vous avez des facteurs génétiques, par exemple tout ce qui est lié au cancer de la prostate, au cancer du rein, vous avez des familles à cancer. Donc, c’est qu’il y a un facteur génétique assez important, mais également vous avez des facteurs comme le fait qu’on soit par exemple noir, on est plus exposé à faire un cancer de la prostate qu’un caucasien, et le caucasien n’est plus que l’asiatique. Donc, il y a un facteur racial qui n’est pas modifiable.

Maintenant, les facteurs modifiables, c’est tout ce qui concerne notre comportement dans notre environnement. On boit beaucoup d’alcool maintenant, nous avons une alimentation qui est extrêmement variée, l’utilisation de beaucoup de pesticides, mais vous avez également tout ce qui est viande rouge, on mange plus de la viande rouge que de la viande blanche, on consomme moins de fruits et légumes et surtout on est sédentaire, on ne bouge pas, il n’y a aucune activité sportive, donc tout cela sont des facteurs qui pourraient favoriser l’apparition de maladies, qui peuvent être des maladies infectieuses, mais également des maladies tumorales.

Qu’est-ce qu’il faut pour éviter ces maladies ?

Avoir une bonne hygiène de vie, consulter régulièrement le médecin pour certaines infections d’entre elles, le cancer de la prostate dont on parle, on est en novembre. Donc, il faut éviter tout ce qui est consultation tardive, il faut venir très tôt à l’hôpital. Il faut éviter ce que j’appelle le piège du silence, c’est-à-dire que le cancer de la prostate, c’est une infection qui n’a aucun symptôme au début et c’est à ce stade qu’il peut entièrement guérir. Donc il faut consulter, manger sainement, boire assez d’eau et avoir une activité physique régulière. Globalement, c’est ça.

Est-ce qu’on peut guérir complètement de ces maladies dont vous venez de citer là ?

Oui, si on prend par exemple le cancer de la prostate, le cancer de la prostate guérit à 100%, mais à condition que le diagnostic soit fait précocement. Et comme je vous l’ai dit, c’est une maladie qui est très silencieuse, elle évolue à bas bruit. Et quand les symptômes apparaissent, c’est possible que la maladie soit avancée.

Donc c’est l’importance du dépistage individuel à partir de 45 ans pour les hommes de race noire ou d’origine africaine, et à partir de 40 ans pour tous ceux qui ont des antécédents familiaux de cancer. Je parlais tantôt de cancers avec une origine génétique. Donc quand on a un père, un oncle, un frère qui a fait un cancer de la prostate, il faut consulter très tôt, parce que c’est possible qu’on soit porteur du gène précurseur de ce cancer.

Mais quand on a une mère qui a fait un cancer du sein, on peut être également exposé à développer plus tard un cancer de la prostate. Donc ça aussi c’est un élément pour favoriser la consultation précoce.

Arrêtons-nous sur trois affections courantes : les infections urinaires, les calculs rénaux et l’incontinence. Comment se manifestent-elles et existe-t-il des moyens simples de les prévenir ?

Bon, ce sont trois affections qui sont complètement différentes. C’est-à-dire que quand vous prenez les infections urinaires, ça dépend. C’est-à-dire que, l’arbre urinaire est constitué du rein, des uretères, de la vessie, chez l’homme, de la prostate, des testicules. Donc chaque affection peut avoir une manifestation complètement différente. À chaque fois que vous avez un organe parenchymateux qui est touché, par exemple : la prostate, le rein, organe, le testicule, à chaque fois que vous avez un de ces organes qui est atteint par une infection, vous avez de la fièvre. Donc c’est un des éléments.

En plus, vous avez des douleurs. Et vous pouvez avoir, pour ce qui est des infections du haut appareil urinaire, une urine qui est trouble. Donc une urine qui n’est pas limpide. S’il s’agit des calculs, vous avez une douleur, mais une douleur lombaire, à irradiation descendante dans la plupart des cas.

C’est ce que nous appelons dans notre jargon une colique néphritique. Donc, cette douleur peut être accompagnée de signes digestifs. On peut avoir des nausées, voire des vomissements. Donc pour tout ce qui est calcul, c’est ça. Parfois, en plus de ça, on peut avoir une hématurie. On peut se retrouver avec du sang dans les urines. Mais cela est dû simplement au fait que le calcul peut léser la voie excrétrice. Le calcul peut blesser et cette blessure est à l’origine du saignement. Ce sang se mélange aux urines et après on voit du sang dans les urines.

L’incontinence, il y a deux sortes. C’est-à-dire qu’il peut y avoir une incontinence chez l’homme ou une incontinence chez la femme. Donc l’incontinence urinaire en tant que telle, c’est qu’on a une perte d’urine, mais par les voies naturelles. C’est-à-dire par le méat urétral, par la voie qui est faite pour qu’on élimine l’urine. C’est différent de l’incontinence qu’on a quand il s’agit d’une fistule vésicovaginale, par exemple.

Une fistule vésicovaginale, c’est qu’on a une communication anormale entre la vessie et le vagin. Donc la femme perd les urines par le vagin. Alors que l’incontinence urinaire, on perd les urines par la voie urétrale, la voie normale. Donc il peut y avoir une incontinence urinaire par hyperactivité vésicale, une incontinence urinaire par regorgement. On peut avoir des incontinences urinaires mixtes. Mais ce sont des cas assez spécifiques.

Donc l’incontinence urinaire se traduit surtout par le fait qu’on perd de l’urine. C’est-à-dire qu’on n’a pas un mécanisme pour contrôler réellement la continence. C’est-à-dire que les reins fabriquent l’urine, l’urine se retrouve dans la vessie, cette vessie stocke l’urine entre l’intervalle des mixtions. Maintenant, si ce stockage ne se fait pas de façon correcte, c’est possible qu’on perde un peu d’urine. Et il y a aussi la possibilité qu’on fasse des mixtions par regorgement. Mais ce sont des pseudo-incontinences.

C’est comme si vous prenez un seau, vous ouvrez un robinet, le seau se remplit, quelqu’un qui se trouve à l’aval du seau, l’eau va se déverser et pourtant le seau est déjà plein, le trop-plein se dégage. Donc le même phénomène peut se traduire au niveau de la vessie, par un trop plein qui se dégage.

Qu’est-ce qui cause cela ?

Beaucoup de choses. Une altération des mécanismes de la continence d’abord. C’est-à-dire que la vessie se remplit à basse pression quand votre vessie et la mienne se remplissent, on ne se rend pas compte. Mais au fur et à mesure que la vessie se remplit, on a la pression qui règne dans la vessie qui augmente.

Et cette pression, quand elle augmente, cela veut dire qu’on ressent le besoin. Mais on ne perd pas les urines parce qu’il y a un mécanisme de continence. Il y a un système de robinet qui fait que tout ce qui passe ne s’écoule pas.

Donc ce mécanisme fait qu’on contient l’urine. Mais globalement, quand il y a une altération de ces mécanismes de continence, on peut se retrouver avec une perte d’urine par le méat urétrale.

L’incontinence urinaire est souvent vécue comme une honte, surtout chez les femmes qui ont des fistules ou un post-accouchement. Quel message souhaitez-vous passer à ces patientes qui n’osent pas consulter ou qui ont honte de consulter ?

Oui, vous savez, les fistules vésico-vaginales constituent un réel drame dans notre société. La femme est dans son foyer, elle tombe enceinte, je parle de fistules vésico-vaginales obstétricales. Elle ne mène pas correctement sa grossesse à terme parce que même si elle l’amène à terme, il n’y a pas de consultation prénatale, elle ne voit pas son gynécologue, son obstétricien. Et donc, il y a des complications.

Le travail d’accouchement commence. Il y a pour plusieurs raisons. Je donne un exemple très simple, il y a une disproportion entre le fœtus et le bassin de la mère. Elle a du mal à accoucher. Finalement, elle arrive à l’hôpital tardivement. La plupart des cas, une césarienne est faite, si c’est un hôpital qui dispose de ses moines, où on se débrouille pour qu’elle accouche par voie basse. Elle perd son enfant, mais elle commence à perdre les urines par le vagin. Dans la plupart des cas, le mari s’éloigne de cette femme qui est complètement rejetée par la société.

Elle ne peut plus aller prier, partout où elle est, elle sent le pipi. Donc, elle est obligée de trouver des moyens pour contrôler autant qu’elle peut cette perte d’urines, qui en fait, elle ne peut pas contrôler. Je vous épargne l’impact sur le plan psychologique de la femme : Rejetée par son mari, enfant mort… Donc, en général, c’est la famille de la femme qui récupère.

Alors, le message que j’ai à passer, il est très simple. Premièrement, à chaque fois qu’une femme tombe enceinte, il faudrait qu’elle soit suivie par un obstétricien. Il faudrait qu’il y ait un suivi correct de la grossesse. C’est le premier point. Le deuxième point, il faut absolument que la femme vienne consulter quand elle constate qu’il y a une fistule vésico-vaginale, qu’elle perd les urines. Le gynécologue pourra savoir avec exactitude de quoi il s’agit et l’orientera auprès de l’urologue. Chez l’urologue, on fera, nous, ce qu’il y a à faire et nous avons des organismes qui prennent en charge gratuitement ces femmes pour leur traitement et, en plus de ça, ces organismes facilitent leur réinsertion sociale. Donc, qu’elles viennent consulter, elles trouveront une solution auprès des collègues urologues.

Quels sont les risques auxquels s’exposent ces femmes si elles ne consultent pas et si elles ne suivent pas un traitement approprié ?

La première des choses, c’est que le fait qu’elles perdent les urines par les voies naturelles déjà entraîne d’autres problèmes. La voie génitale n’est pas faite pour le passage de l’urine.

Donc, il y a une dégradation qui va se créer à ce niveau et cela est dû, dans la plupart des cas, à l’acidité de l’urine. C’est de l’urine qui est en permanence en contact avec la vulve. Tout cela peut entraîner des problèmes de santé, des dermites urineuses, par exemple. Cela expose la femme à des problèmes de fertilité ultérieure quand rien n’est fait. Parlons maintenant de la santé masculine.

Les troubles de l’érection, de l’éjaculation ou de l’infertilité masculine sont des sujets encore très tabous chez nous en Guinée. Quel lien existe-t-il entre ces troubles et la santé urologique globale ?

Il y a un lien assez important. Comme je vous l’ai dit en définissant l’urologie, l’urologie s’occupe du traitement médico-chirurgical des affections de l’appareil urogénital chez l’homme et des affections de l’appareil urinaire chez la femme. Mais à côté de l’urologie, il y a ce que vous appelez andrologie. En fait, ce service est un service d’urologie et d’andrologie.

L’andrologie, c’est tout ce qui traite, ce qui est lié à la sexualité de l’homme, ce qui est lié à la fertilité de l’homme. Donc, nous prenons en charge également ces patients et nous avons un taux de consultation assez important. Des qui viennent consulter pour ce genre de problème, soit des problèmes d’érection, soit des problèmes d’éjaculation, soit des problèmes d’infertilité. Donc, nous les prenons en charge en urologie.

Qu’est-ce qu’il faut pour éviter ces genres de maladies ?

En fait, les infections mal soignées peuvent être à l’origine des problèmes d’infertilité masculine. Parce que ça peut entraîner des dégâts au niveau des gonades, c’est-à-dire des testicules, mais également des dégâts parfois au niveau des voies séminales, de la prostate, et tout cela peut concourir à avoir un mauvais sperme, un sperme qui n’est pas de bonne qualité, et ce sperme qui n’est pas de bonne qualité sera à l’origine des problèmes de fertilité de l’homme. Donc, pour ce cadre-là, qu’est-ce qu’il faut faire ? C’est éviter qu’il n’y ait des infections en respectant les règles dont nous avons parlé plus tôt.

Beaucoup d’hommes, quand ils sont victimes de ces maladies, ont recours à l’automédication ou bien à la médecine traditionnelle pour traiter leurs problèmes. Quels sont les dangers de ces pratiques sans un avis médical ?

Il y a deux choses. Ce qu’ils prennent en médecine traditionnelle, ce sont des choses qui ne sont pas dosées. Donc, vous ne savez pas exactement quel est le dosage et vous ne savez pas comment les reins vont se comporter face à cette substance qui est ingérée pour la plupart. Comment cette substance va être métabolisée par le foie ? Donc, prendre des substances non dosées à des quantités qui n’ont pas été prescrites, entraîne beaucoup de problèmes au niveau de la santé. Qu’il s’agisse d’hommes ou de femmes.

A suivre !

Entretien réalisé par Oumar Bady Diallo

Pour Africaguinee.com

 

Créé le 29 novembre 2025 09:40

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