Sia Tolno : « On ne doit pas tout attendre de l’État pour vaincre le cancer du sein »

CONAKRY-Après trente ans de carrière sur les scènes internationales, Sia Tolno s’engage contre le cancer du sein. À l’occasion du lancement des activités d’« Octobre Rose » en Guinée, la lauréate du Prix Découvertes RFI 2011 s’est confiée à Africaguinee.com. Elle a partagé des souvenirs, des remises en question personnelles et a appelé à la solidarité nationale.

AFRICAGUINEE.COM : Vous célébrez cette année vos 30 ans de carrière artistique. A l’occasion d’octobre Rose en Guinée, vous vous engagez contre le cancer du sein à travers la fondation Rose d’Espoir. Qu’est-ce qui vous a motivée ?

SIA TOLNO : Bonjour à toute la rédaction et aux lecteurs d’Africaguinee.com. J’ai choisi ce combat parce que le cancer du sein est une épreuve sans distinction. Riches, pauvres, anonymes ou figures publiques : nous sommes tous exposés. C’est l’un des rares sujets réunissant tout le monde, avec une prise de conscience unanime. Personne ne choisit d’être malade.

Pour moi, c’était le moment de parler directement à mes sœurs, d’aborder les choses clairement et en toute vérité. Nous devons marteler ce message : le dépistage précoce reste la seule véritable porte de sortie. C’est le seul moyen de connaître notre situation réelle afin d’apporter des solutions concrètes avant qu’il ne soit trop tard.

Pourquoi spécifiquement contre le cancer du sein plutôt qu’une autre pathologie ?

Ce choix est né de la douleur et des appels au secours reçus. Depuis la France, où je résidais, des femmes basées en Guinée me contactaient fréquemment. Atteintes du cancer du sein et désespérées, elles m’envoyaient des vidéos poignantes pour me demander une aide financière ou des conseils face à une impasse totale.

Voir cette détresse m’a poussée à une profonde introspection. Je me suis dit : « Je ne peux pas rester spectatrice. Je dois m’engager et aider dans ce domaine précis. »

« Au-delà des applaudissements, que faisons-nous concrètement pour nos populations ? »

Au fil de vos trois décennies sur scène à travers le monde, la musique n’était donc plus suffisante pour exprimer cet engagement ?

C’est la question fondamentale à se poser : la musique touche les cœurs, mais jusqu’où peut-elle réellement agir face à la souffrance ? Durant mes 30 ans de carrière, j’ai eu la chance de parcourir plus de 40 pays, de chanter sur de grandes scènes et de collaborer avec des figures de la musique mondiale. Mais à un moment donné, la réalité de mon pays m’a rattrapée. Je me suis demandé : « Qu’est-ce que je fais concrètement pour ma population ? Je fais quoi pour les Guinéens ? »

Aujourd’hui, je suis convaincue d’une chose : même pour une célébrité mondiale, la musique seule ne suffit pas. Il existe d’autres manières d’atteindre et d’aider nos concitoyens là où les besoins sont cruciaux. Le moment clé où l’on a besoin de soutien, c’est pendant la maladie.

Dans ce combat au quotidien auprès des patientes, quels moments ou images vous ont-ils marquée ?

Ce qui me marque à chaque fois, c’est l’étincelle renaissant dans les yeux de ces femmes. Quand vous allez à leur rencontre, apportant présence, écoute ou appui, vous voyez leur visage s’éclairer. Elles retrouvent cette lueur d’espoir perdue. Dans ces instants-là, je me dis : « Voilà la vraie raison de ma présence ici. »

Il ne s’agit pas seulement de dons financiers. Dès qu’une personne est malade ou qu’un proche est menacé, les gens ont avant tout besoin d’amour, de compassion et d’écoute. Ce ne sont pas toujours les gros moyens qui sauvent ; c’est le sentiment de ne pas être abandonnée.

« Nous ne sommes pas là pour faire le buzz… Nous sommes là pour partager de l’amour »

Certains observateurs pourraient voir dans cet engagement une recherche de visibilité. Que leur répondez-vous ?

Je serai très claire : je n’ai plus besoin de faire ça pour être vue. On m’a vu pendant trente ans sur les télévisions et les scènes du monde entier. Aujourd’hui, chercher de la visibilité ou vouloir se faire remarquer ne nécessite pas de passer par la souffrance des malades dans les hôpitaux. Avec les réseaux sociaux, Internet ou TikTok, il suffit de peu de choses pour créer le buzz.

Notre démarche avec la fondation Rose d’Espoir est d’une sincérité totale. Nous sommes là pour partager honnêtement de l’amour, en tant que femmes et en tant que mères donnant la vie.

Quelles sont les réalisations concrètes de votre structure et quels sont vos besoins urgents ?

L’ONG est encore jeune, nous avons démarré l’année dernière. Malgré nos ressources limitées, nous avons pu accompagner une patiente tout au long de son protocole de chimiothérapie et distribuer des vivres à plusieurs familles vulnérables. Mais nous sommes loin d’être satisfaites, car la demande est immense.

Cette année, nous voulons amplifier nos actions. Pour cela, nous lançons un appel solennel aux parrains, marraines et à tous les Guinéens de bonne volonté. L’État met des dispositions en place et fait des efforts, mais nous ne devons pas tout attendre du gouvernement. La société civile et les citoyens doivent se mobiliser pour accompagner les autorités et accélérer la prise en charge.

Concernant l’accès aux traitements comme la chimiothérapie, quel constat faites-vous ?

Les détails techniques ou le coût exact des protocoles relèvent du domaine médical. Je préfère ne pas m’avancer sur des chiffres approximatifs. Ce que je peux affirmer avec certitude, c’est que la chimiothérapie est un maillon vital, mais extrêmement lourd pour les familles. C’est pourquoi notre combat se concentre sur le plaidoyer et la sensibilisation du grand public. Il faut un dépistage massif et la recherche commune de mécanismes de solidarité forts pour soulager le coût du traitement dans notre pays.

Quel message adressez-vous directement aux femmes guinéennes se battant actuellement contre le cancer du sein ?

Je leur dis du fond du cœur : ne perdez jamais espoir. Nous sommes là, nous nous battons et nous continuerons à nous battre à vos côtés. La maladie se nourrit de la tristesse et du découragement ; quand le moral baisse, l’état physique s’aggrave.

Je sais combien la situation est difficile et combien les interrogations sur l’avenir sont angoissantes sur un lit d’hôpital. Mais je leur demande de ne pas croiser les bras, de garder la foi, de prier et de croire aux actions concrètes menées. Ensemble, avec les associations, les citoyens et le gouvernement, nous ferons bouger les lignes.

Entretien réalisé par Yayè Aicha Barry 

Pour Africaguinée.com

Créé le 14 octobre 2026 08:37

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