Recasement, compensation, titres fonciers et soutien au Président Doumbouya: le porte-parole des déguerpis de Kaporo s’exprime…

CONAKRY- Un an après la remise du titre foncier global aux victimes des déguerpissements de Kaporo-Rails, Kipé 2 et Dimess, les autorités ont franchi un nouveau pas avec la distribution des premiers titres individuels à 600 familles. Si l’initiative est saluée, certains dénoncent un processus lent et soupçonnent des arrière-pensées politiques. Pour clarifier les étapes en cours et répondre aux critiques, nous avons interrogé Mamadou Samba Sow, porte-parole du collectif.

AFRICAGUINEE.COM: En septembre 2024, une cérémonie a été organisée à Coyah pour la remise de titres fonciers. Le 27 novembre 2025, une nouvelle remise a eu lieu pour une centaine de familles à Kaporo-Rails, Kipé 2 et Dimesse. Pouvez-vous nous expliquer la différence entre ces deux opérations ?

MAMADOU SAMBA SOW : C’est vrai, il y a eu deux remises, mais elles sont totalement différentes. La première qui est celle du  14 septembre 2024, concernait le titre foncier global d’un domaine de 258 hectares identifié à Wonkifong, dans la préfecture de Coyah, par les autorités, pour le recasement des victimes de Kaporo. Cette phase-là est terminée. Vous avez vu les images : c’était en présence de plusieurs autorités, dont le ministre Général Amara Camara.

Pour le dernier cas, le 27 novembre 2025, c’était la remise du premier lot des titres fonciers individuels, cette fois-ci à 600 familles. Ces familles ont été les premières recensées à la Maison des jeunes de Nongo en 2023. Elle sont victimes de déguerpissement en 1998 et en 2019, au niveau de Kaporo-Rails. Et ce sont des familles qui habitaient dans le secteur 4, situé derrière la RTG Koloma, la partie qu’on appelle le plus souvent Baamassia. C’est ce qui a été fait le 27 novembre. Il y a un total approximatif de 2 600 et quelques victimes dans l’ensemble, mais ce sont les 600 familles qui ont reçu ce premier lot. Donc la précision est importante parce que les gens, parfois, racontent beaucoup de choses. On voit des publications de gauche à droite et des commentaires qui viennent de partout. C’est cette précision qu’il faut apporter.

Le ministre Mory Condé a pris des engagements pour la relance des appels. Parce qu’avant que l’Habitat, le service qui s’occupe de la conservation foncière au niveau de Kindia – dont relève Coyah – n’établisse les titres fonciers, les victimes sont appelées par secteur pour aller déposer leur dossier au niveau du ministère de l’Habitat.

Et à l’issue de cela, les titres fonciers individuels sont établis. Donc, la prochaine étape, c’est la reprise, à partir du lundi, de ces appels au niveau du secteur 5 pour permettre aux habitants qui étaient là-bas, vers Prima, de passer aussi à l’Habitat. Après, il y aura le secteur Kipé 2, vers l’ambassade des États-Unis. Ensuite, ça va continuer par Soloprimo et Koloma. C’est la partie où se trouvent le ministère des Affaires étrangères, le cimetière de Bambéto et la mosquée turque. Et on terminera du côté de Dimesse, où se trouvent les deux tours jumelles de l’hôtel Kakimbo.

Il y a plusieurs catégories de victimes. Les premiers habitants, j’allais dire, de Kaporo Rails, sont des coutumiers. Ce n’est pas un fait propre à Kaporo Rails uniquement. Donc il y a eu des Bagas qui ont été rejoints après par d’autres communautés. À l’époque, Kaporo Rails n’était pas un quartier, c’était un secteur, le sixième secteur de Kaporo Rails, un village comme vous l’avez connu. En tout cas, vous avez sûrement entendu parler du village de pêcheurs. Ce sont les autorités coutumières, les chefs coutumiers bagas, qui avaient installé les premiers occupants à Kaporo Rails. C’est en 1983 que le premier lotissement a eu lieu, sous Moussa Diakité, ministre de l’Urbanisme et de l’Habitat au temps du président Sékou Touré. Après, il y a eu une deuxième vague installée officiellement par les autorités du CMRN, au temps du général Lansana Conté.

Donc la plupart des personnes installées par l’État disposaient de titres de propriété, mais aussi d’arrêtés délivrés dans les années 1983-1984 par le ministre Moussa Diakité. Ces documents existent. Ensuite, il y a eu le général Kerfala Camara qui a également délivré des autorisations. À l’époque, il fallait payer 7 500 syli pour obtenir un domaine au niveau de la conservation foncière. Donc il y a deux catégories : les coutumiers et ceux qui ont été installés par l’État.

Comment voyez-vous les critiques  de certains après cette remise de 600 titres fonciers individuels?

Bon, la Guinée, ce qui est paradoxal, c’est un pays de rumeurs, un pays de désinformation, et souvent aussi de manipulation — parfois politique — pour intoxiquer l’opinion. C’est regrettable. Les gens sont libres de dire ce qu’ils veulent, on est en démocratie, mais l’idéal serait de se renseigner avant de tenir des propos n’importe comment. Nous, nous l’avons précisé dans notre discours, qui est passé sur plusieurs médias : c’est une première phase. Il y a 600 victimes sur un peu plus de 2 000, et nous avons insisté là-dessus.

Le ministre Mory Condé a pris des engagements. Il l’a affirmé et répété lors de la cérémonie : le processus va continuer. L’Habitat n’est pas le seul à gérer ce dossier, il y a aussi la SONAPI (la Société Nationale d’Aménagement et la Promotion Immobilière de Guinée) et d’autres entités. Mais le ministre, pour ce qui est des titres fonciers, a promis que, d’ici au 2 janvier 2026, ce processus sera terminé.

Maintenant, il y a d’autres étapes : la compensation financière, il y aura des négociations, parce qu’il y a eu une évaluation des pertes en termes de foncier et en termes d’investissements sur le terrain. Donc, il faut faire la part des choses. C’est un dossier complexe, mais qui bénéficie aujourd’hui au moins de la volonté politique des autorités en place, qui ne sont pas responsables de ce qui est arrivé. C’est vrai qu’il y a une continuité de l’État, mais vous-même, vous savez comment la Guinée a fonctionné jusqu’ici.

Des victimes des casses de Kaporo fuient avec leurs bagages
Des déguerpis de Kaporo fuyant avec leurs bagages

De 1998 à maintenant, il y a eu plusieurs présidents : le général Mamadi Doumbouya est le cinquième. Mais c’est lui qui a décidé officiellement d’en faire une priorité pour régler définitivement ce dossier-là. Donc nous, on ne peut que le remercier. Souvent, les gens sont dans l’émotion : ils tiennent des discours et relaient des informations qu’ils ne détiennent pas de nous. On ne peut pas leur en vouloir, parce que, souvent, soit ils ne sont pas informés, soit ils n’écoutent pas les informations. Nous avons deux groupes WhatsApp. Tout le monde n’a pas de téléphone Android, mais nous faisons le maximum d’efforts pour informer les gens. Et lorsqu’il y a des événements comme celui-ci, nous ne nous contentons pas des plateformes virtuelles : nous appelons famille par famille, pour que les intéressés puissent venir assister et écouter.

Maintenant, s’il y a des informations qui circulent de gauche à droite, ça ne relève pas de nous. Mais nous tenons à rassurer que la dernière victime, comme l’ont dit les autorités, sera prise en compte. C’est ce qui est essentiel. Et nous remercions le Président de la République, tout son entourage, mais aussi les autres personnes qui œuvrent parfois dans l’ombre pour que ce dossier puisse aboutir. Ce que nous demandons aux victimes, c’est de rester patientes et de nous regarder évoluer, parce que même si tous les titres fonciers sont établis, on ne peut pas faire une remise officielle en un seul jour et en un seul lieu. Il y a 2 673 familles, et 100 autres qui sont venues après, qui n’étaient pas informées ou qui ne croyaient pas à cette procédure-là, et qui ont encore leur dossier au niveau de la SONAPI. C’est lorsque le premier lot des 2 600 sera évacué que les autorités feront face à ces autres-là, pour faire la part des choses. Parce qu’il faut éviter d’indemniser quelqu’un qui n’a jamais été victime. Il faut donc vraiment vérifier tous les dossiers et s’assurer que ceux qui bénéficient de l’accompagnement de l’État sont de véritables victimes.

Sur le terrain de Wonkinfong, où les victimes doivent être recasées, qu’est-ce qui a été fait jusque-là ?

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Les ruines de Kaporo en 2019

Ce processus avance progressivement. Un Point d’Appui (PA) a d’abord été installé pour sécuriser le site. Récemment, la SONAPI a dépêché une équipe sur place afin d’effectuer la délimitation et le bornage du terrain. L’étape suivante, selon les autorités, consiste à confier au Génie militaire le morcellement et l’ensemble des travaux techniques nécessaires. Des espaces publics sont également prévus pour permettre, une fois les familles installées, de vivre dans un environnement urbain normal. Il faut préciser qu’un bailleur accompagne ce projet. Toute cette compensation est liée à la construction de la cité administrative de Koloma, appuyée par un partenaire britannique, UKEF, (l’agence de crédit à l’exportation officielle du gouvernement du Royaume-Uni et un département ministériel), qui soutient les autorités. Mais l’élément déterminant reste la volonté politique affichée par le président Mamadi Doumbouya.

Certains estiment qu’il s’agit d’une manœuvre politique. Ils en sont libres, car l’opération coïncide avec la période de campagne. Mais ce qu’ils oublient, et que vous savez sans doute dans la presse, c’est que le processus est antérieur. Dès après le 5 septembre, nous avons organisé un rassemblement derrière la RTG, vers Soloprimo, pour demander que ce dossier soit une priorité des nouvelles autorités. Lors des Assises nationales, nous avons été invités à exposer le cas devant les caméras de la DCI. Par la suite, le président a mandaté une mission composée de la directrice de la SONAPI, du directeur de la DATU (la Direction Nationale de l’Aménagement du Territoire et de l’Urbanisme, du directeur des Grands Projets de la MAMRI (La Mission d’Appui à la Mobilisation des Ressources Intérieures) et d’autres cadres, qui sont venus rencontrer le collectif et expliquer la démarche.

Un cabinet a ensuite été recruté pour mener le recensement et l’évaluation. Les autorités ont obtenu les images satellites du quartier avant les démolitions, ce qui a permis aux victimes d’identifier leurs maisons. Tout a été recensé : les constructions, les arbres, et l’ensemble des investissements réalisés. Ce processus ne date donc pas d’aujourd’hui ; il est largement antérieur à la campagne électorale.

Certains observateurs estiment toutefois que le dossier évolue à pas de caméléon. Partagez-vous ces observations ?

Il faut reconnaître qu’il y a eu du retard, c’est une réalité. Nous aurions souhaité que, depuis longtemps, chacun soit déjà installé sur son terrain, dans sa propre maison. Mais il faut aussi admettre que l’État fait des efforts. L’administration a plusieurs dossiers à gérer, et celui-ci est particulièrement complexe parce qu’il n’est pas pris en charge par un seul service. Comme je vous l’ai expliqué, il y a la SONAPI, il y a le ministère de l’Habitat et d’autres structures. Un comité de pilotage existe d’ailleurs : il se réunit chaque mercredi pour faire avancer le processus.

Le général Amara Camara, lui, appuie et coordonne, puisque la SONAPI relève de son département et qu’il supervise le projet de la cité administrative de Koloma. C’est dans ce cadre que la question du dédommagement et de l’indemnisation des victimes a été intégrée. Quant au ministère de l’Habitat, le ministre Mory Condé n’était pas là au début. Avant lui, il y a eu le ministre Ousmane Gaoual Diallo, puis le général Ibrahima Sory Bangoura — aujourd’hui chef d’état-major général des armées — avec lesquels nous avons échangé. Ensuite seulement, le ministre Mory Condé est arrivé et a “pris le train en marche”.

Il faut aussi comprendre que chaque changement de responsable, notamment à la DATU, ralentit forcément le processus. C’est le fonctionnement normal de l’administration. Ces derniers temps, le ministre Mory Condé a véritablement pris les choses en main. Nous avons tenu plusieurs rencontres, surtout durant le mois de novembre. Aujourd’hui, il y a une volonté de part et d’autre, et c’est ce qui importe le plus.

Oui, parce que l’élection présidentielle approche…

Non, franchement, je ne vois aucun lien. Je peux vous assurer que, par exemple, lorsque nous sommes allés à Wonkifong, le discours que nous avons tenu venait entièrement de nous. Personne ne nous a dicté un seul mot. Personne ne nous a demandé de porter un tee-shirt du Président. La dernière fois aussi, même si c’était quasiment en période de campagne, personne ne nous a orientés sur ce que nous devions dire. Nous avons parlé en toute liberté, et nous assumons nos propos.

Cela fait 27 ans que ce dossier dure. Beaucoup des premières victimes sont aujourd’hui décédées ; ce sont leurs familles qui restent. Et nous, nous avons été éduqués à reconnaître les bienfaits. Refuser de le faire, soyons honnêtes, ce serait de l’ingratitude. Entre celui qui, un matin, est venu marquer nos maisons d’une croix avant de les faire détruire quelques heures plus tard — parfois avec le contenu à l’intérieur, comme les premières maisons de Balouta vers le centre Prima — et celui qui vient aujourd’hui essuyer nos larmes, il n’y a pas photo.

Une victime des casses de Kaporo rails consolée par ses proches
Une victime des casses de Kaporo rails consolée par ses proches

Donc oui, s’il y a un choix à faire, nous le faisons. Et nous saluons les actes du Président de la République. C’est pour cela que nous nous engageons à lui être reconnaissants. Nous parlons souvent d’un pacte entre nous — un pacte moral, non écrit. Mais que ce soit clair : nous n’avons jamais reçu la moindre injonction pour soutenir qui que ce soit. Ce soutien vient de nous, et nous l’assumons pleinement.

Quel message avez-vous à l’endroit des victimes ?

Vous savez, chacun a sa façon de penser, et c’est tout à fait humain. On ne peut pas en vouloir à ceux qui ont perdu espoir. Pendant 27 ans, beaucoup ont attendu en vain. Certains ont quitté la Guinée et ne comptent même plus y revenir ; ils ont confié leurs dossiers à leurs proches.

Pour nous, les dernières victimes, cela fait six ans d’attente. Six ans, ce n’est pas six jours. C’est long, mais c’est encore peu comparé aux 27 ans de souffrance des premières familles. C’est pourquoi nous demandons à chacun de rester patient. Après autant d’années d’endurance, ils peuvent continuer à garder espoir, prier, et surtout reconnaître la volonté affichée aujourd’hui par les autorités de régler enfin ce dossier.

Il faut se rappeler qu’avant l’arrivée du président actuel, plusieurs tentatives ont échoué. M.  Bah Oury, aujourd’hui Premier ministre, avait déjà travaillé sur ce dossier lorsqu’il était ministre de la Réconciliation. À l’époque du président Lansana Conté, un domaine avait même été identifié à Coyah. Elhadj Mansour Kaba avait assuré que le problème serait réglé, mais le décès du président Conté a interrompu le processus. Le président Dadis Camara a voulu reprendre le dossier, mais il a été rattrapé par les événements que nous connaissons.

Ensuite, Alpha Condé, qui nous soutenait quand il était opposant, avait pris des engagements publics. Il avait donné des instructions à feu Lounceny Camara, alors ministre de l’Urbanisme. Mais là encore, rien n’a abouti. Pire, lorsqu’Ibrahima Kourouma est arrivé à l’Urbanisme, il n’a écouté personne et il a procédé à la destruction du reste du quartier. La première destruction, en 1998, avait été menée par Alpha Ousmane Diallo, toujours en vie aujourd’hui.

Toutes ces tentatives avortées montrent que ce dossier est lourd et complexe. Mais aujourd’hui, des efforts réels sont faits. Les gens doivent en tenir compte, reconnaître cette avancée et accompagner les autorités pour que la résolution soit définitive. Nous demandons également à chacun d’éviter les rumeurs. Beaucoup de choses se disent, souvent sans maîtrise du sujet. Il faut se fier aux informations officielles que nous communiquons. Nous avons deux groupes WhatsApp où nous relayons toutes les mises à jour. Ceux qui n’y sont pas encore peuvent nous contacter : nous les y ajouterons pour qu’ils reçoivent les bonnes informations.

Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo
Pour Africaguinee.com

Créé le 30 novembre 2025 15:28

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