Ses débuts, sa carrière, le morceau Danko Djonma: Les confidences de l’artiste Amadou ‘’Accordéon’’

CONAKRY- Né en 1962 à Dougaya, dans la sous-préfecture de Mombéya (préfecture de Dalaba), Amadou Barry, dit Amadou « Accordéon », est issu d’une famille de cultivateurs et n’a jamais eu la chance d’aller à l’école française. Marié à quatre (4) femmes, il est père de douze (12) enfants.

Dans cette grande interview exclusive accordée à africaguinee.com, le promoteur de la musique pastorale retrace son parcours, son amour inconditionnel pour l’accordéon, évoque ses difficultés et annonce la fin prochaine de sa carrière pour se consacrer à la religion.

AFRICAGUINEE.COM : D’où vous est venu le surnom « Accordéon » ?

AMADOU ACCORDÉON : Ce nom, je l’ai eu en 1986. C’est un monsieur qui s’appelait Commandant Bella Manta, propriétaire d’une discothèque à Kissidougou, qui nous avait invités. Nous avions joué, et il revendait en même temps nos cassettes, enregistrées avec l’accordéon. Un jour, j’étais allé le voir.  Plus de cinq personnes sont venues lui demander des cassettes contenant des morceaux que j’avais joués seulement avec l’accordéon.

Il m’a dit : « Monsieur Amadou Barry, je voudrais cette fois-ci qu’on fasse un enregistrement ici. Je vais essayer de le produire de façon industrielle, on verra si ça marche. » Je lui ai répondu qu’il n’y avait pas de problème. Il a trouvé un magnétophone double cassettes, et nous a invités dans une case ronde à Kissidougou pour enregistrer : le troubadour, le percussionniste, le joueur de clochettes (cagnettes) et moi à l’accordéon. J’avais déjà créé mon groupe, surnommé Kassagui Jazz, en référence à un grand marigot de Mombéya, à l’image du Bembéya Jazz.

Quand on a fini l’enregistrement, il est venu à Conakry avec les six titres. C’est lui qui m’a surnommé « Amadou Barry, le super accordéon du Foutah ». Depuis lors, les gens m’appellent « Accordéon ». Ce n’est donc pas moi qui me suis donné ce nom, c’est bien le Commandant Bella Manta.

En 1989, j’ai fait un autre enregistrement avec l’accordéon et j’ai vendu la cassette à un Indien au Liberia. La première cassette avait tellement marché là-bas qu’il en voulait encore. J’ai pris cet argent, j’ai acheté une moto Yamaha Super et un vélo 700 pour mon groupe.

Où avez-vous appris à jouer de l’accordéon ?

J’ai commencé en 1977 avec Maître Samba Diouldé, à Kankalabé. C’était un joueur d’accordéon. Un jour, son apprenti est allé en Sierra Leone. À son retour, il est venu le saluer en lui apportant des cadeaux. Ce jour-là, mon maître avait deux soirées : une à Kankalabé Centre et une autre à Mombéya. Il a demandé à son apprenti de le représenter à Mombéya avec moi et un autre jeune qui jouait au tam-tam, pour que lui reste à Kankalabé.

Comme mon maître ne voulait pas d’un apprenti chanteur, il m’a confié à son élève, Boubacar Touré, qui jouait très bien à l’accordéon, mais chantait peu. En 1977, Maître Touré m’a pris et nous sommes allés en Sierra Leone. Nous sommes rentrés en 1978. J’ai fait mon apprentissage avec lui pendant trois (3) ans.

Je suis revenu en 1980 et j’ai créé mon groupe « Kassagui Jazz ». Un jour, lors d’une fête à laquelle mon maître ne pouvait pas prendre part, les organisateurs ont dit : « Touré n’est pas là, mais son apprenti est là avec son accordéon. On va l’inviter. » C’est ainsi que j’ai commencé à jouer seul. En 1981, j’ai été invité à Conakry, à Dar-es-Salam.

Racontez-nous vos débuts dans la musique…

Ce n’est pas un héritage. C’est ma grand-mère qui m’a élevé. Quand j’ai commencé, elle n’était pas du tout d’accord. Mon père avait divorcé d’avec ma mère et, puisque j’étais petit, ma mère m’a laissé à sa maman quand elle s’est remariée.

J’ai commencé à chanter dans mon village, avant même de rencontrer M. Touré. On jouait entre enfants aux tam-tams. Tout ce que j’entendais dans les grandes soirées de Samba Djouldé, j’imitais cela dans mon petit village de Dantari.

Au début, ma grand-mère s’était opposée fermement. Mais, en même temps que j’apprenais à chanter, je l’aidais au champ pendant la saison pluvieuse. Chaque fois que je jouais et que je gagnais un peu d’argent, je revenais lui donner pour payer la charrue et travailler avec elle. Petit à petit, elle a fini par accepter, car elle a compris que la musique pouvait nous aider.

Je n’ai jamais fait l’école française. Je n’ai fréquenté que l’école coranique. À côté de la musique, je continue à cultiver : du riz, du fonio, et j’élève des chèvres. Mais c’est surtout la musique qui m’a nourri, puisque j’ai construit trois maisons au village et une à Conakry.

Combien d’albums avez-vous aujourd’hui ?

J’ai plus de douze albums. J’ai fait trois albums de musiques traditionnelles simples. C’est l’album Djomagallé qui m’a rendu artiste national, en 1994. J’y avais mélangé guitare, flûte, tam-tam, synthétiseur, avec l’artiste Doura Barry. Cet album a fait de moi le numéro un du hit-parade national.

En 2000, j’ai sorti le morceau Danko Djonma, qui a battu des records partout où il y a des Guinéens à travers le monde. Ce morceau m’a ouvert beaucoup de portes et m’a valu des invitations en Europe, en Amérique et ailleurs.

Comment êtes-vous parvenu à imposer la musique pastorale, malgré la forte concurrence ?

À l’époque, il n’y avait pas beaucoup de concurrence. J’évoluais aux côtés de Bambino, Oumou Djoubaté, Maman Djabaté, Mory Djely, Kerfalla Kanté, Sonna Tata Djeli, Doudou Dada, Ibro Diabaté… Nous étions peu d’artistes qui chantaient en poular, donc on se retrouvait souvent ensemble sur scène, surtout au Palais du Peuple.

Quel regard portez-vous sur la jeune génération de musiciens ?

Les jeunes ont trop modernisé la musique guinéenne, au point qu’elle ressemble à la musique européenne. Ils oublient les instruments traditionnels, notre culture, même notre habillement. C’est une erreur.

Je conseille aux jeunes de continuer avec les instruments africains. Regardez Youssouf Ndour ou Mory Kanté : ils ont brillé à l’international sans jamais oublier leurs racines. Si tu veux travailler avec les Blancs, tu dois leur apporter ce qu’ils n’ont pas : ta culture, tes instruments, ton originalité.

Quels ont été vos plus beaux moments ?

Mon plus beau moment, c’est d’être connu partout, surtout depuis l’an 2000. Grâce à la musique, je suis marié à quatre femmes ; j’ai fait beaucoup d’enfants, dont cinq ont fini l’université et travaillent aujourd’hui.

Les difficultés ? Elles ne manquent pas. Nous n’avons pas assez de soutien, même de notre propre communauté. Contrairement au Sénégal où Baaba Maal est porté par les siens, chez nous chacun soutient l’artiste de sa région.

J’ai fait des concerts aux États-Unis, en Allemagne, en France… Mais je n’ai ni manager ni producteur aujourd’hui. Tout repose sur moi.

En dehors de la musique, quel était votre rêve d’enfance ?

Mon rêve était d’être connu partout et de servir la religion musulmane. J’ai toujours lu le Coran. Même si musique et islam sont deux choses opposées, je n’ai jamais oublié ma foi.

Envisagez-vous d’arrêter la musique pour vous consacrer uniquement à l’islam ?

Oui. J’ai commencé la musique en 1977 et mon dernier album est sorti avant la Covid-19. Depuis, je n’ai plus chanté. Je veux arrêter pour me consacrer à l’islam et, si Dieu le permet, je voudrais aller à la Mecque. Si cela a lieu, je ne chanterai plus. Je n’ai pas l’ambition d’être imam, mais j’aimerais enseigner le Coran.

Beaucoup d’artistes soutiennent le Président de la transition. Le soutenez-vous aussi ?

J’attends de voir ses réalisations. J’ai aimé les quatre ponts de Tanéné et celui de Bambéto. Mais ceux qui disent qu’ils l’aiment plus que leurs parents exagèrent. Celui qui ignore ses parents t’ignorera aussi un jour.

Qu’en est-il de vos relations avec les artistes de votre génération ?

Je n’ai pas de problème avec eux. J’ai évolué avec Mic Paraya, Lamah Sidibé, Petit Yero, Abdoulaye Keïta, feu Kerfalla Kanté, Sonna Tata, Azaya… On ne s’est jamais disputés à cause de l’argent ou la femme.

Percevez-vous vos droits au BGDA (Bureau Guinéen des Droits d’Auteur) ?

Ce que je gagne est insignifiant. Cela ne me permet même pas d’acheter dix sacs de riz par an. Nous, les anciens artistes, méritons mieux. Nous avons beaucoup fait pour la culture guinéenne, mais on nous oublie.

Quel est votre message pour vos fans et le public guinéen ?

Je remercie toutes les personnes qui m’ont aidé de près ou de loin. Je demande aux artistes guinéens de travailler plus intelligemment et de valoriser nos instruments traditionnels, pour donner plus de force à la culture guinéenne.

Interview réalisée par Yayé Aïcha Barry

Pour Africaguinee.com

Créé le 28 septembre 2025 11:40

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