Pr Salifou Sylla au Général Doumbouya : « Le respect de la parole est très important…»
CONAKRY-Alors que la Guinée est à la croisée des chemins, le doyen Salifou Sylla vient de livrer des conseils au Président de la Transition, le Général Mamadi Doumbouya. L’ancien ministre de la Justice demande au chef de l’Etat de faire attention à ceux qui le flattent et surtout de respecter sa parole. Dans le contexte guinéen, c’est le culte de la personnalité qui a conduit les dirigeants en erreur. Dans cette autre partie de la grande interview qu’il a accordée à la rédaction d’Africaguinee.com, l’ancien garde des sceaux a dénoncé le musèlement de la presse guinéenne ces derniers temps.
AFRICAGUINEE.COM : Quel regard portez-vous sur la situation de la presse et des journalistes sous le CNRD ?
PR. SALIFOU SYLLA : La liberté d’expression est consacrée. Elle doit donc être respectée. Mais quand vous ne respectez les textes et les lois de la république et vous ne voulez que cela soit dénoncé, c’est difficile. J’ai remarqué que ce sont les médias qui étaient les plus actifs qu’on a mis de côté parce qu’on est habitué dans ce pays à la pensée unique.
On est là pour célébrer celui qui est au pouvoir et le parti qui est au pouvoir. Cela a commencé depuis la première république d’ailleurs on n’en parle même pas pour la première république parce qu’en ce moment on pouvait ouvrir la radio, le président prend la parole, dès qu’il finit la radio est fermée. C’est avec Conté qu’on a commencé le pluralisme des médias. Alpha a trouvé les choses en place.
Alors je suis surpris et je pense que ce n’est jamais bénéfique d’empêcher les gens de dire ce qu’il faut. Vous savez, quand les gens parlent, ils débattent, cela arrange parce qu’ils vident ce qu’ils ont à dire. Mais quand vous dites que vous ne pouvez supporter aucune opinion contraire, aucune opinion critique (…). Là où il n’y pas de critiques, il n’y a rien de sain. Il ne faut pas vous mettre à l’idée que ne peut être dit que ce qui plait à votre oreille, si c’est cela, ça ne peut pas aller.
Quand vous craignez les critiques cela veut dire que vous n’avez aucune intention de vous améliorer et de corriger les choses. Vous voulez enfermer tout le monde et là ce n’est pas bon. Cela fait qu’il y a de ces radios et des télévisions que je ne suis pas et je n’écoute pas parce que de toutes les façons ça ne sert à rien.
Il y a la responsabilité des journalistes, il y a des problèmes déontologiques et tout. Chacun doit savoir ce qu’il dit. On avait pris des lois Organiques au CNT de 2010 qui protégeaient le journaliste et les informations. Tout cela existe mais si vous n’acceptez pas qu’on débatte, qu’on vous critique et s’il y a une erreur les journalistes ont une institution (la Haute Autorité de la Communication HAC), mais il se trouve que cette institution ne fait que condamner et suspendre les journalistes. Ça c’est quand même malheureux. La HAC dit à Canal+ ‘’je vous donne l’ordre de décrocher ces médias de votre bouquet’’ alors que la HAC est là normalement pour garantir la liberté de la presse, pour corriger les choses mais également pour protéger, mais si elle ne fait que frapper, alors ce n’est pas normal.
Vous avez vu au Mali aussi c’est la même chose, leur HAC donne l’ordre aux médias de ne même pas couvrir les actives des partis politiques et les organisations que le gouvernement a dissous unilatéralement, ce n’est pas normal ça. Cela n’est pas bon pour le pays.
Alors quels conseils avez-vous à donner au Général Mamadi Doumbouya et à son équipe pour une bonne gestion de la transition ?
Moi je n’ai pas de conseils à lui donner. Ce que moi je dis, en toute honnêteté quand on s’engage à faire quelque chose, il faut respecter ce qu’on a dit. Le respect de sa parole, c’est très important. Tout pouvoir est temporaire, aucun pouvoir sauf celui de Dieu n’est éternel et vous ne ferez rien que d’autres n’ont pas fait avant vous. Ce qui arrive très souvent on se dit ‘’ça ne peut arriver qu’aux autres, moi ça ne peut pas m’arriver’’ mais non ! Vous ne pouvez pas le garantir, on ne sait pas où le biscuit va se casser.
Alors je pense que les autorités devraient comprendre que ceux qui viennent les flatter, leur raconter des choses, qui les érigent en dieu, qui disent ‘’tout ce que vous faites c’est bien, vous avez le pouvoir, vous êtes ceci et cela…’’, demain ils feront la même chose avec celui qui viendra vous remplacez à votre place. Parce que la particularité dans notre pays c’est le culte de la personnalité, celui qui monte on lui fabrique toutes les qualités mais demain ceux qui lui donnaient ces qualités seront les premiers à taper sur lui, il y a eu beaucoup de cas comme ça dans l’histoire.
Si les dirigeants regardaient un peu l’histoire ils allaient comprendre qu’il y a eu des hommes très puissants qui sont partis même une feuille ne s’est pas remuée. L’homme n’est pas un Dieu. Ceux qui vous flattent-là, les spécialistes, souvent pour des raisons alimentaires ne vous rendent pas service. Quand le CNRD est venu au pouvoir, il avait dit : ‘’on ne veut pas de mouvements de soutien, pas de marches de soutien, rien’’ parce qu’ils savaient ce qui a gâté ce pays ce sont les mouvements de soutien. Donc, ils connaissaient la cause.
Quand ils avaient annoncé ça, moi je me suis dit : ‘’ah ils ont compris ce qui fait tomber ce pays donc ils sont conscients et ils ont pris la bonne décision’’. Mais au bout de deux mois, on a vu les portraits géants et autres et aujourd’hui partout on entend : ‘’c’est le président, tout ça c’est le président…’’
Alors quand on tombe dans ces travers c’est fini. Et c’est ça le grand problème, le culte de la personnalité et les flatteries. Ça n’ira pas si vous vous adonnez à ça. Mais malheureusement c’est ça qui gâte dans notre pays. Le culte de la personnalité a fini par remplacer la constitution dans notre pays. Quand le président décide de quelque chose, ils disent ‘’c’est le président…’’, tous ceux qui sont autour du président aucun n’ose lui dire la vérité pour sauvegarder leurs places.
Même s’ils ont évolué avec des gens mais, au bout de certains temps ceux qui étaient leurs amis, avec qui ils blaguaient, se disaient tout mais parce qu’il est devenu chef, même eux n’osent plus lui dire la vérité parce qu’ils ont peur de lui. Alors quand vous êtes dans cette situation vous devez comprendre que vous êtes seul et que tout peut vous retomber sur la tête après.
On a vu Sékou Touré ici. Il y a des gens avec qui il est monté au pouvoir qui pouvaient lui porter la contradiction parce que nous nous l’avons vu à l’époque coloniale, il y avait des gens mais quand on a eu l’indépendance et le pouvoir évoluait, de plus en plus même ses compagnons avec qui il a commencé, avec qui il était même dans le gouvernement de la loi cadre avant l’accession de notre pays à l’indépendance, progressivement tous ces gens se sont abaissés parce qu’ils avaient peur de lui la vérité maintenant.

Ce qu’il dit c’est ce que tout le monde faisait surtout qu’il avait tué beaucoup entre temps donc les autres l’accompagnaient et quand il est tombé, ces gens-là quand on les a arrêtés ils ont dit ‘’on ne pouvait pas, c’est le président seul qui prenait toutes les décisions et on n’osait pas démissionner’’.
Vous voyez la gravité des choses ? Donc on est resté dans cet esprit en Guinée, celui qui devient chef ici au bout d’un certain temps on l’érige, il devient un dieu et la conséquence chacun est derrière, personne ne prend une décision et le jour où ça arrive, ça tombe sur la tête, si les gens-là peuvent s’écarter pour que tu reçoives seul le coup, ils le feront. Le problème, on n’ose pas dire la vérité, le chef aussi au fur et à mesure qu’on avance, de plus en plus il est allergique à la critique, il ne veut plus qu’on le critique, il devient infaillible alors qu’il n’y a que Dieu qui est infaillible.
Donc si les dirigeants pouvaient se résoudre à comprendre qu’ils sont des hommes et qu’un homme ne peut pas être tout, il peut se tromper, il doit pouvoir écouter, s’ils arrivent à cette humilité, à accepter qu’ils sont des hommes et quelque soit les pouvoirs qu’ils ont, ils doivent tenir compte de ce qu’on leur dit, ils doivent savoir qu’il y a des gens au moins qui ne sont pas là pour leur raconter des bobards mais qui leur disent la vérité et qui peuvent les faire avancer dans le bon sens, ça ira. Mais si maintenant qu’on vous a tellement flatté que vous croyez que vous, vous ne pouvez pas vous tromper, quelqu’un qui dit la vérité on met la main sur lui, la conséquence demain c’est vous qui l’assumerez.
A suivre !
Entretien réalisé par Oumar Bady Diallo
Pour Africaguinee.com
Tel : (00224) 666 134 023
Créé le 3 mai 2024 16:43Nous vous proposons aussi
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