Pr Bano Barry : “Il n’y a pas, en Guinée, une ethnie étrangère ou autochtone”
En Guinée, la question des ethnies, des autochtones et des allogènes revient régulièrement dans les débats, souvent sans fondement scientifique. Dans son nouvel essai « Autochtones, Allogènes, Étrangers et Ethnies : de la théorisation au cas de la Guinée », le Professeur Alpha Amadou Bano Barry, enseignant-chercheur et ancien ministre, démonte plusieurs idées reçues et invite à repenser la construction identitaire du pays à la lumière de l’histoire et de la sociologie.
« Je suis un enseignant, je dis tout haut ce que tout le monde dit tout bas », introduit l’ancien ministre, invité au Café littéraire le jeudi 30 octobre 2025, où un journaliste d’Africaguinee.com était présent.
« Les autochtones n’existent pas en Afrique », selon les Nations Unies
Abordant la notion d’autochtone, le Pr Bano Barry rappelle qu’en réalité, ce sont les Nations Unies qui ont le plus travaillé sur cette question.

« Les autochtones, pour les Nations Unies, n’existent pas en Afrique. Les autochtones, c’est en Amérique du Nord, en Amérique du Sud. Ce sont les populations indigènes que le colonisateur espagnol, portugais ou anglais a trouvées sur place, ce que vous appelez dans les films les Indiens », a-t-il expliqué.
Selon lui, c’est cela qu’on appelle les autochtones. « Du point de vue des Nations Unies, il n’y a pas d’autochtones en Afrique », a-t-il insisté.
Lorsque le terme est utilisé en Afrique, l’autochtone désigne simplement celui qui est né ici, dont les parents et les arrière-grands-parents sont également nés ici.
« Alors, je vais vous dire : partons de l’hypothèse que Conakry devienne une république à part. Les autochtones, ce seraient ceux dont les parents sont nés à Conakry. Nous, dont les parents ne sont pas nés ici, vous savez comment vous nous appelez à Conakry ? Baagi faadé : “ils viennent d’arriver” », a-t-il illustré.
Quand les villages guinéens perpétuent les noms d’origine
Dans nos communautés, ajoute l’ancien ministre, il existe un système.
« Lorsqu’une population donnée occupe un village, et qu’il y a des personnes qui arrivent, on autorise ces nouveaux venus à créer un autre village. On leur donne des droits, on leur accorde la possibilité d’exister dans un espace distinct du lieu de résidence initial.
C’est en ville qu’on oublie souvent cela. Allez dans les villages de Guinée : prenez la Basse-Côte, partez à Kindia, à Dubréka, vous trouverez énormément de villages habités uniquement par des Peuls. Ce n’est pas de la ségrégation : ils sont venus ensemble, à un moment donné.
Ils ont rencontré le chef du village et lui ont dit : “Nous venons d’ailleurs, nous voulons vivre ici.” Le chef leur répond : “Allez chercher un endroit qui vous convient, et informez-moi.” Quand ils reviennent et disent avoir trouvé, on leur dit : “Installez-vous.”
Et comme les êtres humains, même lorsqu’ils partent, veulent emporter avec eux un peu du lieu d’où ils viennent, ils donnent souvent à leur nouveau village le nom de leur localité d’origine. C’est ainsi que vous avez Bomboli, Hamdallaye… Savez-vous quel était le premier nom de Hamdallaye ? C’était Maninka Wondi. À l’époque, il n’y avait que des Malinkés à Hamdallaye. Lorsque les Peuls sont devenus très nombreux dans la zone, ils ont changé le nom et l’ont appelé Hamdallaye », a-t-il expliqué.
Les Diakhankés, peuple fidèle à ses origines
Parmi tous les groupes ethniques qui existent en Guinée, celui qui aime le plus reproduire le même nom de village, selon le Pr Bano Barry, ce sont les Diakhankés.
« Du village du Mali d’où ils sont partis, qui s’appelle Touba, jusqu’à partout où ils s’installent, ils donnent le même nom : Touba. C’est Touba Nding ou Touba, Petit Touba ou Grand Touba. Au Sénégal, c’est pareil. En Guinée, c’est pareil. En Côte d’Ivoire aussi. Partout », a-t-il ajouté.
La Guinée n’existe que depuis 1958

Poursuivant, l’ancien ministre de l’Enseignement pré-universitaire et de l’Alphabétisation a abordé la fameuse question relative à l’ethnie. Pour l’enseignant-chercheur, il n’existe en Guinée ni ethnie étrangère, ni ethnie autochtone.
« Il n’y a pas, en Guinée, une ethnie étrangère ou autochtone, puisque la Guinée n’existe que depuis 1958. Avant cela, c’était un autre territoire », a révélé le Pr Bano.
Mais dans les Rivières du Sud, ajoute l’auteur, certaines parties du territoire actuel de la Guinée ne faisaient pas initialement partie de l’espace guinéen.
« La France, comme toutes les puissances coloniales, a constitué les territoires par étapes. On domine ici, on s’installe là, puis on domine une autre partie, on négocie avec les Portugais, avec les Anglais, et on agrandit le territoire peu à peu.
Par exemple, la région de la Haute-Guinée — si vous prenez Mandiana, Kankan, Kouroussa et Siguiri — faisait d’abord partie du Soudan avant d’être rattachée à la Guinée. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’à un moment donné, un colonisateur, un Blanc avec un casque, a décidé qu’il fallait découper ici. Et comme tout le monde dit : “Le Blanc a dit, donc c’est vrai.” Mais en réalité, ce n’est rien d’autre. Nous sommes tous les mêmes, tous les groupes ethniques », a-t-il expliqué.
Les deux peuples restés ancrés sur le sol guinéen

Selon le professeur, dans la littérature, il n’existe que deux groupes ethniques en Guinée pour lesquels aucun document ne prouve qu’ils ont vécu en dehors du territoire actuel :
« Ce sont les Mandeinyi, que vous ne connaissez pas parce qu’ils ont disparu de la Guinée, et les Lomas, que vous appelez régulièrement Tomas. Dans toute la documentation disponible, il n’existe nulle part une recherche qui montre que ces groupes ont vécu ailleurs.
Mais lorsqu’on observe l’organisation des Lomas et celle des Malinkés, notamment en ce qui concerne les noms de famille, on trouve des similitudes. Ces deux groupes ont quelque chose d’identique qui n’existe pas dans les autres. Ce qu’ils ont en commun, c’est que les noms sont liés à des totems.
Or, lorsque deux peuples éloignés géographiquement présentent des éléments culturels sensiblement identiques, il y a de fortes chances, du point de vue de l’hypothèse scientifique, que ces deux groupes aient vécu ensemble à un moment donné, ou du moins à proximité l’un de l’autre », a ajouté l’ancien ministre.
Des similitudes culturelles entre Peuls, Coniaguis et Kissiens
« Si je dis qu’en Guinée, il existe des points communs entre les Peuls, les Coniaguis et les Kissiens, on va me dire que Bano est devenu fou. Alors, je vais vous dire une chose : les trois groupes ethniques en Guinée qui donnent des prénoms en fonction du rang de naissance des enfants d’une femme, ce sont les Peuls, les Coniagui et les Kissiens.
Dans ces trois groupes, le premier fils a un prénom, le deuxième a un autre, le troisième aussi, et ainsi de suite jusqu’au huitième », a-t-il expliqué.
Selon lui, les Peuls ont modifié ce système lorsqu’ils se sont islamisés. « Le premier prénom d’un garçon — et il y a une différence entre garçons et filles — était Hammadi. Ce prénom s’est ensuite décliné sous plusieurs formes : Hamma au Niger, Hamidou, etc. Quand les Peuls sont entrés dans l’islam, ils ont remplacé Hamma par Mohammed.
Pour les filles, le prénom de la première-née a été remplacé par celui de l’épouse du Prophète. C’est ainsi qu’on a Fatoumata, Fatim, Binta, Bintou, Bountou… Tout cela signifie la même chose, la variation dépend simplement des déclinaisons ethniques. Ces trois groupes avaient donc le même système », a précisé l’auteur.
« Ce qui s’est passé ensuite, c’est qu’en fonction des contacts culturels, chaque groupe a soit conservé, soit modifié sa pratique. Chez les Peuls, par exemple, on donne aujourd’hui les prénoms des enfants en fonction de leurs aïeux. Et on a ajouté des éléments nouveaux. On dit souvent “Alpha”, mais Alpha n’est pas un prénom, c’est le diminutif d’Alphadio », a-t-il poursuivi.
Des patronymes révélateurs d’histoire et d’identité
Le Pr Bano a aussi évoqué le cas des Coniaguis : « Les Coniaguis n’avaient pas de noms de famille. Vous savez cela ? Non. Chez eux, il n’existait ni prénom ni nom de famille au sens administratif. On associait simplement le prénom de l’enfant à celui du père. Mais aujourd’hui, ils sont en train de changer, parce que les petits Blancs sont venus leur dire : Quel est ton nom ?” On répondait le prénom, et on leur disait : “Non, il faut avoir un prénom et un nom.” Ils ont fini par imposer leur système, sinon c’était, pour eux, un désordre », a-t-il raconté.
Le groupe ethnique qui possède le plus grand nombre de prénoms et de noms de famille en Guinée, selon lui, ce sont les Kissiens.
« Ils ont 74 prénoms ! À un moment donné, les colonisateurs leur ont dit : “Bon, arrêtez, c’est trop, ça nous fatigue.” Prenez les Bassaris : tous leurs noms de famille commencent par la lettre B. C’est le seul groupe en Guinée dont tous les patronymes commencent par la même lettre. Ils sont de Koundara », a-t-il ajouté.

L’ouvrage Autochtones, Allogènes, Étrangers et Ethnies est un essai d’environ 160 pages dans lequel l’ancien ministre et enseignant-chercheur Alpha Amadou Bano Barry pose huit grandes questions et y apporte des réponses argumentées.
La première est : D’où viennent les populations qui peuplent la Guinée ? En suivant quel itinéraire, à quelle période et selon quel ordre ?
La deuxième : Qu’est-ce qu’une ethnie, un autochtone, un allogène et un étranger ?
La troisième : Le fait d’appartenir à une ethnie est-il biologique ou sociologique ?
La quatrième : Quelle est la différence entre famille linguistique et appartenance ethnique ?
La cinquième : Les noms de famille peuvent-ils déterminer l’appartenance ethnique d’un individu ?
La sixième : Pourquoi l’appartenance ethnique est-elle un enjeu important en Guinée ?
Et enfin : Que faut-il faire pour que l’appartenance ethnique disparaisse de l’espace public et reste dans la sphère privée, familiale et personnelle ?
Cet essai, vendu à 18 euros, est disponible chez L’Harmattan Guinée.
Siddy Koundara Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 1 novembre 2025 15:00Nous vous proposons aussi
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