Pénurie de cash: Un expert en Finance propose un plan de sortie de crise (entretien)
CONAKRY- La crise de liquidité qui frappe le secteur bancaire guinéen révèle les fragilités du modèle économique où l’informel reste roi. Ibrahima Sanoh, chargé de cours en Finance et fin connaisseur des rouages économiques du pays, décortique pour Africaguinee.com les mécanismes de rétention monétaire. Entre méfiance des usagers, poids du secteur informel et éviction du secteur privé par la dette publique, l’expert livre un diagnostic sans complaisance. Dans cette seconde et dernière partie de l’interview qu’il nous a accordé, l’économiste appelle à un « pacte de confiance » et à une interopérabilité réelle des paiements pour sortir de l’impasse du tout-cash. Entretien!
AFRICAGUINEE.COM : Dans quelle mesure l’importance de l’économie informelle en Guinée peut-elle aggraver la crise de cash ?
L’économie informelle joue un rôle central dans l’aggravation de la crise de liquidité.
Elle capte une grande partie de l’argent et l’empêche de revenir dans le système bancaire. Dans l’informel, le cash est roi. Les transactions se font presque exclusivement en espèces, sans dépôts bancaires. L’argent qui entre dans l’informel ne circule plus dans le circuit financier formel. Il ne peut donc ni financer les banques, ni soutenir le crédit à l’économie.
La taille croissante de l’informel accentue la rétention de liquidités. Plus l’informel s’étend, plus le besoin de cash augmente. L’informel entretient la méfiance envers les banques. Les acteurs informels évitent les institutions financières par peur des contrôles et de la traçabilité.
La monnaie électronique alimente souvent l’informel au lieu de le réduire. Elle sert principalement à retirer du cash, qui est ensuite utilisé hors du circuit formel. L’économie informelle agit comme un puits de liquidités : elle absorbe l’argent, mais ne le restitue pas au système financier, ce qui aggrave durablement la crise.
Les plafonnements de retraits observés dans certaines banques peuvent-ils produire des effets pervers sur la stabilité financière ?
IBRAHIMA SANOH : Le plafonnement est une mesure essentielle en pareille circonstance, il vise à éviter une ruée sur les banques. Il permet de gérer la rareté de liquidités à court terme. Mais il affaiblit fortement la confiance des usagers. Il ne permet pas aux banques d’assurer aux usagers le service de caisse. Quand on ne peut pas retirer son argent librement, on doute du système.
Aussi, il encourage la rétention de cash. Ainsi, dès qu’un client peut retirer, il retire le maximum possible. Par ailleurs, le plafonnement pousse les agents économiques vers l’informel. Les acteurs préfèrent des circuits où l’argent est immédiatement disponible.
Par ailleurs, il favorise le marché parallèle du cash. Des commissions illégales apparaissent pour obtenir des retraits plus rapides. Certains acteurs, surtout dans les milieux ruraux imposent des commissions de retrait dans les kiosques de retrait aux usagers.
Outre, il pénalise les petites entreprises et le commerce. Les opérateurs ont du mal à payer fournisseurs, salaires et charges. Il détourne l’usage de la monnaie électronique. Les comptes mobiles servent surtout à contourner les plafonds bancaires
À court terme, quelles mesures techniques pourraient atténuer la tension sur les liquidités ?
À court terme, plusieurs mesures techniques peuvent réellement atténuer la tension sur les liquidités, à condition d’agir simultanément sur la confiance, le recyclage des billets émis et les usages. Ces mesures pourraient comprendre entre autres :
-Mettre en place une communication crédible et rassurante
La priorité absolue est la communication. Les autorités doivent informer clairement les usagers sur les mesures adoptées et leur calendrier de mise en œuvre, rappeler l’existence et le rôle du Fonds de Garantie des Dépôts et de Résolution, dont la finalité est précisément d’éviter une insolvabilité bancaire. Une parole claire, répétée et cohérente réduit immédiatement la thésaurisation.
–Injecter la liquidité de manière ciblée et conditionnelle
La BCRG doit orienter prioritairement la liquidité vers le financement des PME, le commerce et les secteurs essentiels. L’injection doit être conditionnée à la transformation en crédit productif, afin de recréer des revenus bancarisés et donc des dépôts.
–Assouplir temporairement les conditions de refinancement des banques
Un assouplissement ciblé du refinancement permettrait aux banques de mieux faire face aux demandes de retrait, tout en maintenant un minimum de crédit à l’économie réelle. Cela réduit la perception de pénurie et stabilise les anticipations.
-Limiter la captation de liquidités par l’État à court terme
À court terme, l’État doit desserrer la pression sur les banques en évitant, sur l’exercice en cours, l’émission d’obligations du Trésor souscrites par les banques, afin de laisser respirer le secteur privé. Sans cela, l’effet d’éviction continuera d’assécher la liquidité disponible pour l’économie.
– Alléger et clarifier les règles de conformité pour les petits montants
Il est essentiel de distinguer la criminalité financière, qui doit être combattue fermement, des transactions courantes de faible montant, qui ne doivent pas être pénalisées.
Dans ce cadre, les cambistes informels doivent être formalisés, afin de ramener une partie des flux financiers dans le circuit légal. De même, l’approche de lutte contre la corruption doit être revue pour éviter les effets de fuite vers l’informel ou des actifs refuges.
– Rendre pleinement opérationnelle l’interopérabilité des paiements
Il est urgent de rendre fonctionnelle la Guinéenne de Monétique, afin de garantir une interopérabilité réelle entre tous les moyens de paiement, des transactions en temps réel, à faible coût.
– Encourager l’usage de la monnaie électronique comme moyen de paiement final
Enfin, il faut sortir la monnaie électronique de sa fonction actuelle de simple canal de retrait. Les opérateurs comme Orange Money ont fait des efforts dans le cadre de la réduction des frais de transaction. Il faut à présent inciter fiscalement et commercialement les opérateurs à accepter les paiements digitaux, favoriser les paiements électroniques pour les services courants. Dans le même cadre, des paiements dépassant un certain seuil ne devraient plus être autorisés sous peine de sanctions fiscales.
Et sur le long terme, quelles réformes structurelles recommanderiez-vous pour renforcer la résilience du système financier guinéen face à ce type de choc ?
À long terme, renforcer la résilience du système financier guinéen suppose des réformes structurelles cohérentes, graduelles et crédibles. L’enjeu n’est plus de gérer la pénurie, mais d’éviter qu’elle ne se reproduise. Plusieurs mesures pourraient être entrevues :
–Rétablir durablement la confiance dans le système bancaire
La confiance se construit dans la durée. Elle repose sur des règles stables, prévisibles et compréhensibles pour le public, une communication régulière et pédagogique, et une politique monétaire fondée davantage sur la règle que sur le discrétionnaire. La BCRG doit incarner cette prévisibilité, condition indispensable à l’ancrage des anticipations.
– Réorienter la stratégie de financement public de l’État
La résilience passe par une réorientation de la stratégie de financement public. Cela se traduit concrètement par moins de recours aux dettes bancaires locales, davantage de financement de projets structurants, une préparation sérieuse et progressive à l’accès aux marchés internationaux. L’objectif est de libérer la capacité de crédit des banques au profit de l’économie productive et réduire l’effet d’éviction chronique.
– Intégrer progressivement l’économie informelle
Il y a des acquis en ce sens. La capitalisation des expériences accumulées devrait permettre de réduire les goulots d’étranglement à la formalisation. L’objectif n’est pas de contraindre, mais de donner intérêt à entrer dans le système.
– Consolider durablement les infrastructures financières
Il faut renforcer l’interopérabilité des paiements, la sécurité des dépôts, la crédibilité effective du Fonds de Garantie des Dépôts et de Résolution, qui doit être visible, compris par le public.
– Développer massivement l’éducation financière
Enfin, aucune réforme n’est durable sans éducation financière. Il faudra expliquer l’épargne, les paiements digitaux, les produits bancaires de base et les mécanismes de protection des déposants.
La résilience du système financier guinéen ne dépend pas d’un instrument isolé, mais d’un pacte de confiance de long terme entre l’État, les banques, la banque centrale et les citoyens.
Sans ce pacte, chaque choc futur produira les mêmes effets.
Fin !
Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 2 mars 2026 08:34Nous vous proposons aussi
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