Oumar Sanoh : « Le Bloc Libéral n’acceptera pas un système de parti-État en Guinée »

Oumar Sanoh, président du Bloc libéral

CONAKRY- Face à la recomposition du paysage politique autour du pouvoir, Oumar Sanoh alerte sur le risque d’un retour au parti-État. Dans cet entretien exclusif accordé à Africaguinee.com vendredi 13 février 2026, le président du Bloc Libéral interpelle les autorités, défend le pluralisme démocratique et se projette vers les prochaines batailles électorales.

AFRICAGUINEE.COM : Après la défaite à la présidentielle du 28 décembre, comment le Bloc libéral observe-t-il les premiers actes du président élu pour ce premier septennat de la Ve République ?

OUMAR SANOH : D’abord, je vais commencer par vous remercier pour l’opportunité que vous m’offrez, à travers votre média, de m’adresser aux millions de militants du BL et d’apporter notre regard sur l’actualité globale de notre pays.

Je vais vous dire que, par rapport à la reconduction du Premier ministre Amadou Oury Bah et à la mise en place du gouvernement, je pense bien que cet acte s’inscrit dans la logique que le BL a toujours défendue. Nous avons pensé que la meilleure façon de faire une gestion rationnelle de l’État public, c’est de réduire le nombre de ministres dans notre pays.

Parce que, connaissant un petit pays qui a plus de 10 millions et quelques kilomètres carrés, avec une population de plus ou moins 14 millions d’habitants, on n’a pas besoin d’un gouvernement pléthorique. Alors, si nous passons de 34 à 29 ministres, on se dit que c’est salutaire. Il faut resserrer le gouvernement parce que l’homme public ne produit pas et il consomme les ressources du peuple sans que cela soit nécessaire.

Oumar-Sanoh, président du Bloc Libéral

Donc, ce n’est pas le fait de créer un département qui est important, mais c’est l’utilité du département. Aujourd’hui, nous avons pensé que le fait de réduire les départements de l’éducation — au lieu d’en avoir trois directement au compte de l’éducation — n’a jamais servi dans notre pays. Réduire à deux, ce n’est pas une idée solitaire du BL ; cela donne un sens à l’action politique.

Eh bien, nous disons bon vent au nouveau gouvernement. Les partenaires techniques et financiers de la Guinée ont beaucoup d’attentes vis-à-vis de ce nouveau gouvernement, tout comme le peuple de Guinée, sur le plan social, économique, du développement inclusif et surtout de la justice. Il faut que les nouvelles autorités et le nouveau gouvernement tiennent compte des préoccupations du peuple de Guinée, notamment la question sécuritaire, les enlèvements dont les enquêtes n’ont jamais abouti. Nous pensons que ces projets-là doivent être les priorités du nouveau gouvernement.

En ce qui concerne la réforme et le statut des différents départements, ainsi que la suppression des conseillers de mission, je pense bien que ce sont des idées salutaires qui s’inscrivent dans notre dynamique. Nous avons toujours salué ces actions.

Selon vous, quelles doivent être les priorités de ce nouveau gouvernement compressé ?

Je crois que les priorités de ce nouveau gouvernement compressé, au regard du peuple de la Guinée et de ses partenaires, doivent d’abord être la création d’un climat de dialogue entre les acteurs sociopolitiques du pays. Aujourd’hui, le pays a besoin d’un véritable dialogue.

Il faut aussi tenir compte des questions de justice et de sécurité dans notre pays. Il faut également comprendre qu’un pays ne se développe pas uniquement sur la base des mines, mais plutôt en investissant dans des secteurs porteurs de croissance, à savoir l’élevage, l’agriculture, la santé et l’éducation. Les mines, à elles seules, ne développent pas un pays.

 

Je me souviens d’un dirigeant de la sous-région qui avait déclaré à ses pairs de la CEDEAO que les mines ne développent pas un pays. Pour preuve, notre pays exploite sa part du Mont Nimba, mais aujourd’hui, il n’est pas encore développé.

Pour développer un pays, il faut investir dans les secteurs porteurs de croissance, notamment l’éducation, la santé, l’élevage et l’agriculture. Aujourd’hui, la Guinée n’offre presque rien au marché mondial ; elle est davantage demandeuse.

Aujourd’hui, nous ne mangeons pas ce que nous produisons ; beaucoup de produits sont importés. Il faut donc mettre l’accent sur ces secteurs porteurs de croissance. C’est un aspect très important pour notre pays.

Aujourd’hui, le Premier ministre Amadou Oury Bah est un acteur politique. Il faut comprendre que nous ne pouvons pas aller vers des élections aussi importantes pour l’avenir de notre nation sans discuter avec des acteurs qui sont des parties prenantes de ce projet. Cette question doit être une priorité pour ce nouveau gouvernement.

La Guinée a un nouveau ministre de la Justice, en la personne d’ Ibrahima Sory 2 Tounkara, qui inspire respect et confiance. Qu’attendez-vous de lui au Bloc Libéral ?

Le nouveau ministre de la Justice suscite beaucoup d’espoir pour le peuple de la Guinée et pour tous les Guinéens épris de paix et de justice.

Nous pensons que si on lui donne l’espace nécessaire et les pleins pouvoirs, il peut faire beaucoup de choses. Nous pensons qu’aujourd’hui, il a beaucoup de défis à relever au niveau de ce département, parce que le socle d’un État, c’est la justice. Il n’y a pas d’État sans justice.

C’est sur la base de la justice qu’un État s’érige en pays respecté vis-à-vis des partenaires techniques et financiers. Je crois qu’il a un défi qu’il doit être capable de relever, si on lui donne les moyens nécessaires et la liberté d’agir.

À l’approche de la présidentielle de décembre 2025, le BL avait annoncé la disparition d’un de ses responsables. Quelle est sa situation aujourd’hui ?

Exactement. Jusqu’à présent, à ce jour, nous n’avons pas localisé notre responsable, à savoir Massa Douago GUILAVOGUI, qui était le directeur de campagne adjoint du candidat du Canada et en même temps coordonnateur du réseau des enseignants.

Il a été enlevé dans la nuit du 2 au 3 décembre 2025. Jusqu’à présent, nous n’avons aucune information, ni de la part des autorités, notamment à travers la Direction de la Police Judiciaire. Nous avons donc déposé une plainte.

À chaque fois que nous nous rendons là-bas, nous n’avons pas d’informations fiables permettant de localiser notre responsable. Pour l’instant, nous n’avons aucune information le concernant.

À l’horizon, se profilent les élections législatives, communales, régionales et sénatoriales. Avez-vous d’abord tiré les leçons de la dernière présidentielle, au cours de laquelle vous êtes arrivé en troisième position, derrière Abdoulaye Yéro Baldé ?

Oui, je crois. Par rapport à ces résultats, nous avons indiqué que le parti, en tant que formation politique et acteur de ce processus, a pris acte de l’investiture et de la validation des résultats définitifs par la Cour suprême de Guinée.

Nous avons estimé qu’il fallait tourner la page. Aujourd’hui, en tant qu’institution, nous sommes en train d’élaborer le rapport de synthèse de notre participation aux élections présidentielles afin de définir les perspectives en termes de préparation stratégique pour les élections à venir.

Pour nous, participer aux élections n’est pas une manière de valider tout ce qui se passe dans notre pays. Nous pensons que participer à une élection, c’est un espace de lutte. Nous participons aux élections parce que nous croyons à la démocratie, aux valeurs démocratiques, et nous croyons qu’à travers une compétition électorale saine, nous pouvons aboutir à un jeu politique transparent, crédible et équilibré dans notre pays.

Nous nous acheminons vers les législatives et éventuellement les communales, mais aussi les sénatoriales.

Comment le BL envisage-t-il sa participation ?

Je crois que nous sommes en train de prendre des dispositions à ce sujet et le rapport a été déposé sur la table. Nous sommes en train de mettre en place une commission qui va essayer de nous proposer toutes les alternatives possibles en termes de stratégie, de vision et de préparation.

En tant que jeune formation politique, le parti, à travers ses responsables, va mener des consultations internes pour décider si le BL, à travers des recommandations, doit participer à ces élections ou non.

Et si nous devons participer à ces élections, nous mettrons en place tous les outils nécessaires pour y aller, afin de participer activement et d’obtenir la victoire.

La réorganisation du mouvement GMD et les projets de fusion autour de Mamadi Doumbouya pourraient aboutir à un bloc politique puissant. Estimez-vous que cela menace vos chances lors des prochaines échéances électorales ?

 

Je crois que c’est regrettable pour notre pays. On le dit souvent : c’est le général Lansana Conté qui a introduit la démocratie dans ce pays en 1991, avec la création du multipartisme. Si aujourd’hui un général s’inscrit dans ce processus démocratique encore émergent dans notre pays, certaines pratiques peuvent être regrettables.

Aujourd’hui, nous constatons que nous risquons de revenir en arrière avec la mise en place d’un système de parti-État.

Parti-État, cela veut dire quoi ? Si aujourd’hui le mouvement GMD est en train de se formaliser ou s’il faut il est en train de se métamorphoser en parti politique, en demandant à tous les alliés de la région de se regrouper, je pense que c’est un risque pour la stabilité politique de la Guinée et un risque pour l’opposition.

Oumar-Sanoh, président du Bloc Libéral

En tant que parti politique, nous sommes en train de trouver des stratégies pour résister à cela. C’est une lutte de résistance, parce que nous n’allons pas accepter cela.

L’essence même de la démocratie, c’est la pluralité des opinions. Aujourd’hui, nous analysons tout cela. C’est pourquoi nous allons organiser des journées de réflexion pour voir comment contrecarrer cette dynamique.

Parce que nous estimons que les valeurs pour lesquelles le peuple guinéen s’est battu depuis des années sont des valeurs de démocratie et de justice, et non l’instauration d’un parti-État.

Aujourd’hui, il est regrettable de constater cela dans cette période post-transitoire dans notre pays.

Le candidat du Bloc libéral, Dr Faya Lansana Millimouno, comment se porte-t-il ? 

Dr Faya se porte bien, je crois. Il prend un temps de repos, de réflexion, d’analyse et de recul. Aujourd’hui, il n’est plus le président du Bloc Libéral ; moi, je suis le président du parti. Lui était le candidat du parti.

Dr Faya Milimono, président du Bloc Libéral

Il est important pour lui de prendre un temps de repos pour tirer toutes les leçons de sa participation en tant que candidat du Bloc libéral aux dernières élections présidentielles, afin de pouvoir se relancer et continuer à conseiller le parti en tant que président d’honneur.

Il a dirigé le parti pendant deux mandats. En tant que président d’honneur, il est temps pour lui de prendre du recul, d’analyser la situation, de donner des conseils et d’aider le parti à trouver des solutions à ses défis.

Certains pensent qu’il est assommé par la défaite à la présidentielle du 28 décembre. Que répondez-vous ?

Non, pas du tout. Je crois que ce n’est pas sa première participation à une élection. Il faut rappeler que Faya Lansana Millimouno a déjà été candidat du parti à l’élection présidentielle de 2015. Sur huit candidats, il était arrivé quatrième.

La plupart des institutions et organismes internationaux avaient prédit qu’il serait dernier, mais il est arrivé quatrième, derrière Alpha Condé, Cellou Dalein Diallo et Sidya Touré. Il avait même battu d’anciens ministres lors de cette élection. Donc, ce n’est pas l’élection du 28 décembre 2025 qui peut l’assommer. Il est conscient de la situation et des conditions dans lesquelles ces élections se sont déroulées.

En tant que parti, à l’issue de ces élections, nous avons animé un point de presse pour donner notre position et évoquer tous les manquements liés à ce scrutin.

Il se disait officieusement que son silence serait lié à des négociations pour une future nomination. Qu’en dites-vous ?

Je crois que cela a toujours été dit, mais nous sommes sérieux. Ce n’est pas notre objectif en politique. L’objectif pour nous, ce n’est pas que Dr Faya soit dans le nouveau gouvernement. L’objectif, c’est que nous nous battions pour que tous les Guinéens retrouvent la prospérité, la paix et la sécurité dans notre pays.

Ce qui est important, ce n’est pas que Dr Faya soit dans un gouvernement, mais que la Guinée soit un pays où la justice règne en priorité, où le développement est impulsé et où la question de l’emploi devient une priorité pour le gouvernement.

La question n’est pas la personne de Dr Faya. Et cela, le Bloc Libéral ne l’a jamais exclu. Ce n’est pas l’option principale du BL. Nous nous battons aux côtés du peuple guinéen pour que le pays retrouve toute sa place sur la scène internationale. Ce n’est pas une question de savoir si Dr Faya est ou non dans le nouveau gouvernement.

Nous ne cherchons pas à quitter l’opposition pour intégrer le pouvoir à tout prix. Aujourd’hui, dans le contexte actuel de notre pays, nous pensons qu’il y a une forme d’autoritarisme qui est en train de s’installer, et le BL ne s’inscrit pas dans cette dynamique.

Nous faisons partie de ceux qui pensent que la démocratie est la meilleure voie en matière de gouvernance et de sécurité pour faire avancer ce pays. La question n’est donc pas Dr Faya. Qu’il soit dans le nouveau gouvernement ou non n’est pas l’essentiel. L’important, c’est que ceux qui sont au pouvoir puissent apporter la bonne gouvernance pour faire avancer le pays.

Votre message de fin pour cet entretien ?

Je remercie le peuple de Guinée pour le combat qu’il a mené et l’encourage à garder l’espoir. Je salue également les militants et sympathisants du Bloc Libéral, en leur rappelant que l’élection du 28 décembre 2025 est derrière nous et qu’il faut se tourner vers l’avenir.

Le parti continuera son combat aux côtés du peuple guinéen pour la restauration de la démocratie, de la justice et de l’État de droit dans notre pays.

Interview réalisée par Siddy Koundara Diallo 

Pour Africaguinee.com 

Créé le 16 février 2026 10:10

Nous vous proposons aussi

TAGS

étiquettes: , ,