« Nous avons chanté pour le Pape Jean-Paul II »: Les confidences de Maman Hélène, dernière des « Zawagui »…
CONAKRY-Elles ont émerveillé des générations entières par leurs voix harmonieuses et leur authenticité. Nées à Macenta, une préfecture de la région forestière de Guinée, les triplées « Zawagui » ont porté haut les couleurs de la musique traditionnelle guinéenne sur les scènes nationale et internationale. Aujourd’hui, Maman Hélène, la seule vivante du trio légendaire, revient sur l’histoire du groupe, ses débuts, ses succès, ses tournées, mais aussi les épreuves traversées. Entretien exclusif réalisé par Yayé Aïcha Barry et Oumar Bady Diallo pour Africaguinee.com.
AFRICAGUINEE.COM : Comment le groupe Les Zawagui s’est-il fait connaître du grand public ?
MAMAN HÉLÈNE : Le groupe « Zawagui » s’est fait connaître grâce au travail bien fait. Il a été créé dans une église catholique à Macenta. Pour la petite histoire, toutes les trois nous allions à la même église pour prier. Un jour, la cheffe de chorale était absente. On a demandé à une vingtaine de chanteuses de chanter, mais elles n’ont pas pu. Alors, nous, les Zawagui, avons essayé, et dès la première fois, ça a donné ! Les fidèles ont adoré. C’était entre 1994 et 1995, le début de notre aventure.

Nous avons ensuite commencé à animer des mariages et d’autres cérémonies. Notre grand-mère était elle-même chanteuse lors des mariages, donc nos parents n’étaient pas opposés. Ce sont surtout des gens extérieurs qui nous décourageaient en disant : « Ce que vous faites ne vous apportera rien ! » Certains disaient même à nos danseuses : « Si vous restez avec elles, vous n’aurez pas d’enfants à cause de vos positions de danse ! »
Parlez-nous de la création du groupe. Qui en a eu l’initiative et dans quel contexte ?
Notre première grande sortie publique a eu lieu en 2000 lors de la dédicace de notre morceau Soniwogo au Cinéma Liberté, sous le pont du 8 Novembre.
Une journaliste, maman Georgette, qui travaillait à la RTG, avait déjà écouté nos chansons. Lorsqu’un jour, les artistes de la Forêt ont été invités à Conakry, elle a plaidé pour qu’on nous aide à sortir notre premier album. Il a été enregistré par des techniciens blancs dans un studio à Coleyah.
La sortie du morceau a été un succès total ! Pourtant, certains disaient qu’au sein de l’ethnie Toma, on ne chante pas, et que notre démarche n’irait nulle part. Mais après le succès de notre premier album, nous avons été célébrées à Macenta et avons fait de grandes tournées à travers le pays.
Vous avez combien d’albums à votre actif ?

Nous avons sorti quatre (4) albums. Le premier, Soniwogo, est sorti en 2000. Ensuite, Mano River Union en 2006, qui a connu un grand succès en Guinée, en Sierra Leone et au Liberia. D’ailleurs, l’ambassadeur du Libéria était présent lors de notre concert au Palais du Peuple, qui était plein à craquer. Nous avons chanté Mano River Union pour la première fois lors de l’investiture de la présidente Ellen Johnson Serleaf.
De retour en Guinée, nous avons décidé d’enregistrer le morceau, puis nous sommes allées à Paris. En fin à notre retour en 2013, nous avons sorti un double album : Hommage aux femmes et Hommage à la Guinée.
Que signifie le nom “Les Zawagui” ? Pourquoi ce choix ?
Nous sommes des triplées. En français, on dit “les triplées”, mais en langue Toma, on dit “Zawagui”. D’où le nom de notre groupe.
Vous étiez trois membres. Aujourd’hui, vous êtes la seule vivante. Quels souvenirs gardez-vous de vos deux sœurs ?

Chaque fois que je pense à mes sœurs disparues, je n’arrive pas à dormir. Malgré les difficultés que nous avons connues, surtout avant la sortie de notre album en 2006, nous avons toujours tenu bon. En 2007, grâce à un projet international regroupant quinze pays, nous avons été classées cinquièmes. Cela a été une grande fierté pour nous.
Parlez-nous de vos tournées. Où êtes-vous allées et qu’avez-vous tiré ?
Nous avons séjourné trois mois à Bamako, puis nous sommes allées en Hollande et à Paris avant de revenir en Guinée. Ensuite, nous sommes allées aux États-Unis, où nous sommes restées six mois. Nous avions obtenu chacune un visa de trois ans pour le Canada. Nous avons eu récemment d’autres propositions de contrat, malheureusement, mes deux sœurs ne sont plus de ce monde.
Nous n’avons jamais été à l’école, mais nous sommes toujours restées unies.
Comment se porte le groupe Les Zawagui aujourd’hui ?
Le groupe Les Zawagui existe toujours. Je forme actuellement d’autres jeunes pour assurer la relève, car seule, je ne peux plus tout faire.
Quels types d’instruments utilisez-vous dans vos morceaux ?
Nous utilisions beaucoup d’instruments traditionnels : le djembé, les castagnettes, etc.
Parlez-nous de votre rencontre avec le Pape Jean-Paul II.
Lors de la visite du Pape Jean-Paul II en Guinée, nous étions présentes. Après sa tournée dans la capitale, il s’est rendu à l’église Sainte-Marie, où nous avons eu la chance de le rencontrer et de chanter pour lui.

Aujourd’hui, étant la seule vivante du groupe, que demandez-vous au ministère de la Culture ?
Je demande au ministre de la Culture de nous venir en aide. Même si j’ai ma carte d’assurance maladie, j’aimerais que l’État soutienne la relève du groupe Les Zawagui, en nous trouvant un bon manager pour encadrer les jeunes que je forme. Je demande aussi qu’on aide ma fille, celle qui s’occupe de moi, à trouver un bon emploi.
Quel était le rôle de chacune dans le groupe ?
Moi, j’étais polyvalente. Je chantais au milieu, je pouvais remplacer l’une ou l’autre. Ma voix ne montait pas trop, mais sans moi, la cohésion ne tenait pas. Je chantais et jouais les castagnettes en même temps. J’étais aussi la couturière de nos tenues de scène. Blandine, elle, composait nos chansons et attribuait les parties à chacune. Elle jouait les grandes castagnettes.
Vale Kébé, elle, avait la plus belle voix : c’était notre leader vocal. Nous formions un trio soudé, trois voix différentes mais complémentaires. Nous avons passé plus de 25 ans ensemble, et même quand il y avait des disputes, ma parole faisait foi.
Les sœurs Zawagui ont-elles pu réaliser des choses grâce à la musique ?

Oui, bien sûr. Chacune de nous a construit des maisons à Macenta et à Conakry. Nous avons aussi pu financer l’éducation de nos enfants, dont certains sont devenus cadres aujourd’hui.
Quel message adressez-vous à la nouvelle génération d’artistes ?
Je leur dis de respecter les aînés, ceux qui ont commencé avant eux. Ne chantez pas juste parce que vous avez les moyens, mais pour transmettre un message. Si on parle encore de nous aujourd’hui, c’est parce que nous avons bien chanté avec nos instruments traditionnels. Nos chansons resteront à jamais.
Interview réalisée par Yayé Aïcha Barry et Oumar Bady Diallo
Pour Africaguinee.com
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