Les « Étoiles de Boulbinet », 40 ans après : entre gloire passée, regrets et quête de renaissance…

​CONAKRY-Fondé dans les années « 80 », le groupe « Les Étoiles de Boulbinet » a incarné une époque dorée de la musique traditionnelle guinéenne. Porteurs d’un héritage sonore unique, mêlant sabar et sonorités authentiques, ils ont su conquérir les cœurs bien au-delà des frontières. Aujourd’hui, loin des projecteurs, les membres du groupe vivent un quotidien fait de difficultés, naviguant entre la fierté de leur passé glorieux et le besoin pressant d’un renouveau. Dans une interview exclusive, Soryba Camara, alias Careca, revient sur cette histoire riche: les succès, les regrets et l’espoir d’une renaissance. Entretien exclusif.

AFRICAGUINEE.COM : Comment est né le groupe “Étoiles de Boulbinet” ?

​SORYBA BANGOURA « Careca« : Les “Étoiles de Boulbinet” sont nées entre 1983 et 1984, à Koboléya, chez feu Vieux Coka, grâce à son fils Kerfalla Coka (paix à son âme). De retour du Sénégal, où il jouait du m’balax, il a mobilisé ses amis et les jeunes du quartier pour créer ce groupe, inspiré par Les Étoiles de Dakar de Youssou Ndour. À l’époque, j’étais encore très jeune. Kerfalla nous a initiés au sabar et aux instruments traditionnels.

Pourquoi le nom « Careca »?

Je m’appelle Soryba Camara, mais je suis plus connu sous le nom de Careca, membre des Étoiles de Boulbinet. Ce surnom m’a été donné lorsque je jouais au football. Enfant, je rêvais d’une carrière de footballeur, mais le destin m’a finalement orienté vers la musique. J’ai vite compris que le football ne me rapportait rien, alors qu’en jouant dans les cérémonies de sabar, je pouvais gagner mille ou cinq mille francs guinéens à l’époque. C’est ainsi que j’ai laissé le ballon pour me consacrer à la musique.

Quel est votre rôle au sein des Étoiles de Boulbinet ?

​Au sein du groupe, je fais un peu de tout : je danse, je compose, j’arrange et je joue de plusieurs instruments traditionnels. Mon instrument de cœur reste le « cri », qui servait autrefois d’instrument d’appel.

​Votre premier album est sorti en quelle année et vous a-t-il apporté le succès ?

​Notre premier album est sorti le 27 novembre 1997 au Palais du Peuple. Ça été rendu possible grâce à notre manager, feu Papa Yans, et à Biriki Momo, alors maire de Kaloum. Mais bien avant cela, nous avions fait nos preuves en Côte d’Ivoire. Un manager guinéen (dont j’ai oublié le nom) nous avait même dit : « Ces jeunes-là sont déjà très connus en Guinée ! » Cet album de 10 titres a marqué notre consécration. Avant cela, nous jouions surtout dans les mariages, parfois même sans y être invités. Nous demandions simplement aux organisateurs de nous laisser jouer. Et une fois que nous commencions, le public refusait que l’on descende de scène. Entre la création du groupe (1983-1984) et la sortie de l’album (1997), il y a eu un long travail de répétition et de fabrication artisanale de nos propres instruments.

​Pourquoi avoir choisi la musique traditionnelle ?

Avec la musique traditionnelle, chacun peut chercher et trouver sa propre sonorité. Aux Étoiles de Boulbinet, nous aimons créer. Nous jouions sans micros ni haut-parleurs, et pourtant le message passait. Car la musique traditionnelle est un dialogue avec le public, un message que l’on transmet. Nous n’avons jamais voulu changer cette identité, même si nous cherchons à l’enrichir avec d’autres instruments que nous n’avons pas encore explorés.

​De combien de membres est composé le groupe ? 

Au départ, nous étions une quinzaine de membres. Certains restaient dans l’ombre, d’autres jouaient sur scène. Aujourd’hui, nous avons perdu cinq frères, paix à leurs âmes.

​Avez-vous effectué des tournées internationales ?

​Nous avons joué en France, en Angleterre, au Sénégal sur l’invitation de Youssou N’dour, et aussi en Côte d’Ivoire.

On entend dire que le groupe a connu des discordes. Vous êtes-vous réconciliés ?

​Non, la guéguerre est terminée. Nous avons enterré la hache de guerre. Ce n’étaient que des malentendus, des disputes inutiles. Une dame du nom de Nathalie nous a réconciliés à l’improviste. Elle a d’abord appelé Pandi, qui a ensuite contacté chacun de nous. Malgré ses craintes (qu’on ne l’insulte ou lui parle mal), tout le monde a répondu. Nous avons lavé notre linge sale en famille et nous nous sommes pardonnés. Tout récemment encore, nous avons donné un concert improvisé, avec la participation en visioconférence de nos camarades installés en Europe.

​Pourquoi n’entend-on plus parler des Étoiles de Boulbinet ?

​Nous n’avons presque rien. Il nous faut un fonds de relance. Nous fabriquons encore nos instruments nous-mêmes, mais nous avons besoin d’un atelier, de matériel de sonorisation et même d’un véhicule pour nos déplacements. Imaginez quinze personnes se partageant cinquante ou cent mille GNF… C’est insuffisant. Pourtant, avec des moyens, nous pourrions sortir trois albums sans problème.

​Avez-vous reçu des prix de reconnaissance à l’international ?

​Nous avons reçu le prix du meilleur groupe traditionnel, mais nous aspirons à plus. Nous voulons que notre pays nous honore, afin de ne pas regretter tout ce que nous avons accompli pour la culture guinéenne.

​Que vous a apporté le succès ?

​Nous avons connu beaucoup de succès, individuellement et en groupe. Grâce à la musique, nous avons fondé nos familles. Les gens nous reconnaissaient partout : « Eeeh, voilà les Étoiles de Boulbinet ! » C’était une grande fierté pour nous.

​Aujourd’hui, si on vous donne la chance, que feriez-vous pour relancer le groupe sur la scène musicale ?

​Nous le ferions avec encore plus d’énergie qu’avant. Aujourd’hui, nous avons l’expérience et la maturité. Ce qu’il nous faut, c’est un soutien moral et financier : un atelier et une salle de répétition pour éviter de mendier des espaces. Avec un minimum de revenus stables (200 000 à 300 000 GNF par mois), nous serions satisfaits. Nous voulons aussi former la relève, en coachant les jeunes.

​Avez-vous des regrets ?

​Oui, beaucoup. Imaginez que pendant 30 ans, on vous dise que vous êtes forts, mais que vous n’avez ni maison ni voiture. Cela pèse lourd. Nos amis disparus sont partis avec les mêmes regrets. Seuls ceux qui sont partis en Europe ont pu s’en sortir un peu. Ici, on se dispute souvent parce qu’il n’y a rien à partager.

​N’avez-vous pas envisagé une carrière solo ?

​Dès la création du groupe, l’idée était de montrer la Guinée au monde entier. Même ceux qui ont tenté de chanter en solo, comme Pandi ou Branko, n’ont jamais sorti d’album. Nous avions signé un pacte spirituel, une sorte de lien indestructible entre nous. Chacun peut tenter de s’émanciper, mais personne ne réussira, car nous avons vu grandir ce groupe comme un enfant que nous avons nourri ensemble.

​Avez-vous un autre métier que la musique ?

​J’ai arrêté l’école à cause de la musique. Si j’avais mis ce temps dans mes études, aujourd’hui je travaillerais sûrement dans un bureau.

​Comment trouvez-vous la musique de la jeune génération ?

​Ils font de la musique, mais sans vraie création. Ils se ressemblent tous. Or la musique, c’est inventer son propre style. Nous, nous n’avons jamais chanté pour flatter quelqu’un. Nous chantons pour éduquer, pour laisser une trace. C’est pourquoi nous n’avons pas fait fortune, contrairement à ceux qui chantent uniquement pour magnifier les présidents.

Recevez-vous vos droits d’auteur ?

​Le système du BGDA est difficile. Les cartes changent avec l’arrivée de chaque directeur, il faut payer à chaque fois, et au final nous ne gagnons presque rien. Moi, en tant qu’arrangeur, compositeur et musicien, je reçois à peine 1 200 000 GNF par an. Ce n’est pas normal. Le gouvernement doit nous prendre en charge et reconnaître notre valeur. Certains membres du groupe ont une carte d’assurance maladie.

​Quel message avez-vous à adresser au peuple de Guinée et aux autorités ?

​Nous demandons au ministre de la Culture de nous aider, comme il aide les autres groupes. Quand on est invités à un événement, tout ce que nous gagnons part dans la location du matériel et le transport. Pourtant, nous sommes aussi un groupe qui a fait évoluer la culture guinéenne. Le ministre Moussa Moïse doit penser non seulement aux artistes visibles, mais aussi à ceux qui sont dans l’ombre.

Interview réalisée par Yayé Aicha Barry 

Pour Africaguinee.com 

Créé le 24 août 2025 09:26

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