Hadja Nana Cissé des Ballets Africains : « Lorsque feu président Ahmed Sékou Touré nous a trouvé en Amérique…»
CONAKRY-Créée par Keita Fodéba, sous le régime de feu Ahmed Sékou Touré, la troupe de danse « Les Ballets Africains », se fait peu à peu oublier. Pourtant, elle a fait rayonner la Guinée sur le plan culturel, à travers le monde.
Pour parler de cette troupe qui a fait la fierté de la Guinée, Africaguinee.com est allé à la rencontre de Hadja Mama Nana Cissé. Cette figure emblématique de la troupe, domiciliée à Bellevue dans la commune de Dixinn vit aujourd’hui dans le dénuement.
Fille d’un imam, elle jouait le rôle d’acrobate et de danseuse avec deux (2) calebasses. Dans cet entretien, elle revient sur les temps forts des « Ballets Africains » et interpelle les autorités. Excellente lecture !!!
AFRICAGUINEE.COM : Vous étiez l’une des danseuses des ballets africains. Comment avez-vous rejoint cette troupe ?
HADJA MAMA NANA CISSÉ : Je suis Hadja Mama Nana Cissé danseuse et directrice par intérim de la troupe de danse « Les Ballets Africains ». Très petite, j’ai intégré les ballets Africains le 12 février 1959. Je suis issue d’une famille de notables de Boké, mon père était imam. Dans ma famille, on ne danse pas. Mais chacun ayant son destin, c’est feu président Ahmed Sékou Touré qui m’a fait intégrer les Ballets Africains en 1957 à Boké. Lors d’un événement qui avait réuni du monde, ma maman m’a poussée à aller danser devant le public avec mes amies. Ma prestation ayant marqué le président Ahmed Sékou Touré, sur place, il a demandé de me garder car Fodéba Keita fondateur des Ballets Africains devait venir en Guinée. « Celle-ci va emmener la Guinée loin » avait-il dit. Il lui a été retoqué que je suis la fille de l’imam de Boké, chez nous, on ne danse pas. Voilà comment j’ai intégré les Ballets Africains.
Vous étiez au nombre de combien au départ ?
De la première promotion, nous ne sommes que deux (2) qui vivons. Il y a Nalo Camara qui est malade, hospitalisée à Dakar et moi Hadja Mama Nana Cissé. La Direction des Ballets Africains a été bâtie devant moi. Pour cette raison je vais me battre pour la troupe jusqu’à mon dernier souffle. Au début, on était près de 150 personnes. On était en internat à Coronthie dans la commune de Kaloum. En 1959, on faisait les répétitions à la permanence nationale. De là on est allé à Matam. De toutes les promotions, peu de personnes vivent aujourd’hui. Presque tout le monde est décédé.
Quels sont vos grands souvenirs lors de vos tournées ?
J’ai fait presque le tour du monde. On a commencé notre première tournée par le Maroc en 1959. Ensuite on a fait les pays arabes, puis la Suisse et l’Allemagne qui était divisée en deux (2) à cette époque. Pour moi j’ai presque fait tous les pays du monde sans exception. Le souvenir que je garde de ces tournées c’est en 1963, lorsque feu président Ahmed Sékou Touré nous a trouvé en Amérique. Au lendemain de la mort du président John Kennedy, il nous a trouvé au siège des Nations Unies. A cinq (5), très petites, nous sommes allées tirer son boubou et lui avons dit que nous voulions rentrer au pays parce que nous étions nostalgiques de nos parents. Il nous a dit : Vous êtes les premières soldates de la Guinée et c’est grâce à vous que le pays est connu à travers le monde entier et c’est vous qui l’avez choisi. Donc si on parle de notre pays c’est grâce à vous. Certes vous allez rentrer mais vous allez continuer ce travail.
A cette époque, c’est Diallo Telli qui était l’ambassadeur de Conakry à Washington et c’était la première fois que les ballets jouaient à la maison blanche. Nous avons été les premières à y jouer. Quand on partait, on faisait deux ans et demi avant de revenir au pays. A notre arrivée on était accueillies à l’aéroport comme feu président Ahmed Sékou Touré. Donc on a vécu des bons moments et Sékou Touré nous a aimées et on était respectées. En 1965, le président nous avait remis des médailles, à toutes les cinq (5). Personnellement, il m’avait tellement aimé que dès que je descendais de l’avion et déposais ma valise, un chauffeur venait me chercher. Je déjeunais à la présidence. Il avait même donné une consigne à ses secrétaires de me donner la priorité si jamais je croisais un ministre. Le général Lansana Conté avait fait la même chose.
Faites-vous partie des anciennes gloires de la République ?
L’actuel ministre de la Culture Moussa Moïse m’a honoré. Grâce à lui, je suis une ancienne gloire. J’ai également bénéficié de la carte de prise en charge sanitaire.
Au-delà de la notoriété, qu’est-ce que votre parcours vous a rapporté ?
J’ai fait 68 ans au sein des Ballets Africains. Vois-tu dans quelle condition je vis ? Je suis en location. Je n’ai rien gagné. Regarde mon plafond. Quand il pleut, l’eau suinte partout. Regarde dans mon armoire tous mes habits sont tachés. Si tu vois là où je dors, tu ne pourras pas regarder deux (2) fois. Mais moi, je me dis que toutes ces années au sein des ballets africains, c’est ma contribution pour la Guinée. Je vais continuer jusqu’à ma mort. Je n’ai pas les moyens de construire une grande maison. Feu président Ahmed Sékou Touré et feu général Lansana Conté m’avaient donné des terrains mais on me les a dépossédés.
En Guinée, si tu ne règles pas tes affaires, quelqu’un d’autre le fait dans ton dos. Je ne regrette pas d’avoir intégré les ballets africains. Je suis fière et j’y resterai jusqu’à ma mort. Je suis la fille d’un imam mais c’est vers ce métier que Dieu m’a orienté et je n’ai pas étudié. Sékou Touré m’a décoré deux (2) fois, Alpha Condé, Dadis et général Lansana Conté m’ont tous décoré aussi ; j’ai tout ça avec moi. En Allemagne, je faisais des acrobaties, j’ai eu une double fracture à mon pied droit mais on m’a soignée. Aujourd’hui je suis à la retraite et c’est seulement grâce à la prime que je prends au BGDA (600.000 gnf cette fois-ci) que je joins les deux bouts. On a fait plus de 25 ans aux ballets africains sans salaire ; on ne connaissait pas l’argent. C’est en 1975, que nous sommes admises à la fonction publique grâce au président Ahmed Sékou Touré. Même en Europe on était prises en charge. On ne connaissait donc pas du tout l’argent. C’est quand on est admise à la fonction qu’on a commencé à nous payer pour avoir un peu d’argent de poche.

Il semblerait que les ballets africains sont à l’arrêt depuis 17 ans. Que s’est-il passé ?
C’est à cause des maladies tel que Ebola et la COVID que les activités des ballets africains tournent au ralenti. Pourtant au temps du président Ahmed Sékou Touré, c’est grâce aux ballets africains que les salaires des fonctionnaires étaient payés et c’est grâce à nous que la nourriture venait dans les bateaux. Aujourd’hui c’est ce que certaines personnes veulent bafouer. C’est pour cette raison que je prie les autorités actuelles de penser aux ballets africains en reconnaissant nos efforts. Il ne faut pas jeter notre travail acharné à la poubelle. Elles doivent à tout prix faire renaître les ballets africains parce que nous sommes presque effacés.
Je ne me rappelle même plus de la date de notre dernière prestation. Je pense que c’était en 2010 en Chine. Il faut faire renaître les Ballets Africains parce qu’ils sont l’âme de la Guinée. Je vais vous raconter une histoire. Une fois, on devait voyager avec Italo Zambo. On arrive à l’aéroport, sans billets. Celui qui nous avait invité nous a dit si vous ne venez pas j’irai en prison. C’était au temps de feu général Lansana Conté. Donc nous sommes allées le voir alors qu’il était en réunion pour lui poser le problème. Il a immédiatement instruit le ministre des finances d’alors d’acheter les billets et nous avons rejoint les autres puis nous sommes partis.
Qu’est-ce que l’Etat est en train de faire pour faire renaître les ballets africains ?
Avec le ministère de la Culture, nous avons signé une convention de 10 ans. A travers cette convention notre troupe devrait repartir d’un nouveau pied. Je demande à tout le monde d’aider le ministre de la Culture Moussa Moise Sylla afin qu’il arrive à faire renaître les ballets africains. Si cela est fait, la Guinée sera encore honorée. Les anciennes, nous sommes là pour les aider afin que cela se réalise. Si les ballets africains renaissent, il n’y aura plus de querelles dans notre pays. Si les autorités délaissent les ballets africains, elles auront honte de ceux qui les ont créés malgré qu’ils sont décédés, parce que les ballets africains sont l’âme de la Guinée.
Les ballets africains ont-ils un local pour faire les répétitions ?
Tous les jours nous empruntons des salles pour les répétitions. Plus rien ne nous reste ; tous nos instruments ont été volés. C’est grâce au ministre Moussa Moïse qu’on a pu, récemment, acheter quelques accoutrements. Un moment on était à la Bluezone de Kaloum, mais suite à l’incendie du dépôt, on avait perdu beaucoup de nos matériels. Au début on était au palais du peuple, mais là-bas aussi, nos matériels ont été jetés dehors et on nous avait exigé de faire retouches oubliant que ce palais a été offert à cause de nous.
Actuellement nous sommes à la maison des jeunes de Matam mais depuis deux (2) mois on ne fait pas de répétitions parce que la salle est occupée. On avait eu un local à Coléah domino, on l’avait bien aménagé. Moins d’un an après, des jeunes ont été dressés contre nous et notre directeur feu Hamidou Bangoura est décédé. Finalement on était obligés de partir. Pourtant c’est Lansana Conté qui nous avait donné Coléah. Nous demandons à l’Etat de nous aider à avoir un local et on n’a aucun franc dans nos caisses.
Quel message avez-vous à adresser aux autorités ?
Ce qui me fait mal aujourd’hui, c’est l’affaire des partis politiques. Quand quelqu’un est à la tête du pays, nous devons tous l’aider à avancer. Pourquoi à cause de la politique les gens sont tués aujourd’hui alors que nous nous sommes battus ensemble pour recouvrer notre indépendance ? Quel que soit le nombre de personnes dans un pays, c’est une seule qui va commander. Cela me fend le cœur. La Guinée figure parmi les pays havres de paix et d’entente. À chaque marche des opposants, tu entends deux ou plusieurs personnes sont tuées. Je plaide pour que nous nous donnions les mains pour aider la personne qui veut du bien pour ce pays. Comme le général Doumbouya est en train de le faire aujourd’hui. On doit s’aimer car tout le monde ne peut pas être président le même jour. Chacun a son temps.
Interview réalisée par Yayè Aïcha Barry
Pour Africaguinee.com
Créé le 26 janvier 2025 10:28Nous vous proposons aussi
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