“La Guinée a raison”: L’éclairage du doyen Patrice Yonda Millimono sur les différends frontaliers à Kiéssènèye et Yenga…

GUECKEDOU-Face aux tensions enregistrées ces derniers jours à la frontière de Kiéssènèye, dans la préfecture de Guéckédou, plusieurs voix se lèvent pour rappeler l’histoire et les principes qui encadrent la délimitation des frontières dans la région. Parmi elles, celle de Patrice Yonda Millimono, président de la coordination nationale de Bèmakissi, qui a livré une explication détaillée sur l’origine et la logique de la séparation des frontières entre les pays de la zone.

Une même communauté, séparée par l’histoire coloniale

Selon Patrice Yonda Millimono, les populations Kissi de la Guinée, du Libéria et de la Sierra Leone constituent historiquement une même communauté. Cette réalité sociologique était déjà reconnue par les puissances coloniales.

« Les puissances coloniales ont trouvé que nous sommes parents. Les Kissis de la Guinée, du Libéria et de la Sierra Leone, c’est une même population », explique-t-il.

Cependant, malgré cette proximité culturelle et familiale, la délimitation territoriale héritée de la colonisation a été maintenue après les indépendances africaines. Avec la création de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), les États ont adopté le principe de l’intangibilité des frontières coloniales afin d’éviter des conflits généralisés.

« Les pères fondateurs de l’OUA ont décidé que les frontières léguées par la colonisation sont intangibles. Personne ne doit les modifier, sinon les problèmes seraient encore plus nombreux que ceux que nous connaissons aujourd’hui », rappelle-t-il.

Des documents historiques qui tracent la frontière

Pour appuyer ses propos, Patrice Yonda Millimono évoque les rencontres techniques organisées à Nongoa entre les autorités guinéennes et sierra-léonaises, auxquelles il affirme avoir pris part en tant que secrétaire général chargé des collectivités décentralisées à Guéckédou.

À l’époque, la délégation guinéenne était conduite par (feu) El Hadj Moussa Solano, tandis que celle de la Sierra Leone était dirigée par Inga Normand. Lors de ces discussions, les techniciens des deux pays avaient présenté des documents historiques datant de 1911, établis entre la France et l’Angleterre, qui fixaient les limites territoriales entre leurs colonies respectives.

Ces archives indiquaient qu’à l’époque, plusieurs localités comme Nongoa, Ouendekénema, Fangamadou et une partie de Koundou relevaient de l’administration britannique avant qu’un réajustement territorial n’intervienne.

Selon lui, une portion appelée communément le « bec de perroquet » avait été cédée à la France, tandis que d’autres territoires étaient attribués à l’Angleterre.

Aux rencontres entre les ministres guinéens et léonais à Nongoa, à l’époque c’était El Hadj Moussa Solano de la Guinée et Inga Normand de Sierra Leone, les techniciens ont montré les documents qui tracent la limite de la Guinée et de la Sierra Leone. Ces documents montrent que la frontière a été tracée entre l’Angleterre et la France en 1911. A l’époque une partie de Nongoa, tout Ouendekenema, tout Fangamadou et une partie de Koundou appartenaient à l’Angleterre. Ils ont trouvé l’accord et ce que je décris tout à l’heure qu’on appelle le bec de perroquet a été cédé à la France. Et la France a cédé la Gambie à l’Angleterre”, soutient M. Millimono.

Le fleuve Makona au cœur de la délimitation

Dans son analyse, Patrice Yonda Millimono insiste également sur le rôle du fleuve Makona dans la détermination de la frontière.

D’après les normes internationales qu’il évoque, lorsqu’un cours d’eau sert de frontière entre deux États, il appartient généralement au pays où il prend sa source. Dans ce cas précis, il soutient que le fleuve Makona prend sa source en Guinée.

« Si le fleuve appartient au pays dans lequel il prend sa source, la limite réelle s’étend de son milieu jusqu’à environ 800 mètres. C’est là que se situe la limite frontalière », explique-t-il.

Il ajoute que lors des discussions techniques de Nongoa, l’interprétation des documents historiques avait conduit les responsables sierra-léonais eux-mêmes à reconnaître la validité des arguments présentés par la Guinée.

Quand les papiers ont été interprétés par les techniciens de la Guinée et de la Sierra Leone, Inga Normand a pris la parole pour dire vraiment dans cette affaire, la Guinée a raison. Ça été consigné dans le PV de la CR de Nongoa et c’est moi qui tenait le PV ce jour. Après la rencontre, le ministère de l’administration du territoire et de la décentralisation a envoyé chercher le PV, ils sont allés faire l’extrait du PV, ils ont envoyé à Gueckedou ici et c’est moi qui ai reçu le PV, je l’ai déposé à Nongoa. Si les documents sont très bien conservés, l’extrait de ce PV doit être au ministère de l’administration du territoire et de la décentralisation, le PV original doit être à Nongoa”, rappelle le doyen.

La disparition d’une borne frontalière, source du différend

Selon Patrice Yonda Millimono, la matérialisation de la frontière avait autrefois été faite sur le terrain par l’installation d’une borne. Mais celle-ci aurait disparu au fil du temps.

Pour lui, cette disparition constitue l’un des facteurs à l’origine des contestations actuelles. « Entre les deux puissances coloniales, la matérialisation de la frontière avait été faite. Il y avait une borne entre la Guinée et la Sierra Leone. Mais au moment de cette rencontre, la borne avait déjà disparu. Pourquoi la borne a disparue ? Et c’est l’origine de ce conflit. », affirme-t-il.

Le rôle de la colline de Lilèma et l’intervention de l’armée

Il rappelle également qu’historiquement, les habitants de la zone considéraient la colline de Lilèma comme un point de repère territorial guinéen. Selon son témoignage, l’armée guinéenne y aurait pris position à un moment critique lors de la présence de groupes rebelles dans la région.

« Je suis né à Nongoa, j’ai grandi là-bas. A notre enfance quand tu traversait de l’autre côté, tu arrives sur la colline qu’on appelle Lilèma, là où l’armée guinéenne a construit aujourd’hui le P.A, quand tu traversait là-bas, on te disais, ici c’est la Guinée. Et quand les véhicules quittaient Kouendou, pour venir prendre les passagers, les véhicules ne descendaient pas au fleuve. Cela s’est fait, nous nous avons vu. Le conflit est né avec l’installation de la rébellion du RUF dans le lieu à Yenga là-bas. Parce que les rebelles venaient se tenir sur la colline là pour tirer sur la ville de Nongoa. C’est le Commandant Arafan Camara, il était encore Chef de bataillon, il a été muté à la région militaire de Nzérékoré, c’est lui qui a fait prendre position à l’armée guinéenne à Lilèma. Ce jour j’étais en mission des collectivités à Nongoa. Parce que le commandement militaire régional, s’est aperçu que la colline là c’est la Guinée. Même sur la carte c’est la Guinée. Donc le commandement militaire a dit l’ennemi ne peut pas venir s’arrêter sur le territoire guinéen et bombarder le territoire guinéen. Donc nous on va prendre là-bas, on va contrôler là-bas. Donc il a fait traverser pour la première fois l’armée là-bas.», explique-t-il.

Un appel à la compréhension entre populations voisines

Même s’il reconnaît ne pas disposer de tous les détails concernant la délimitation entre la France et le Libéria à l’époque coloniale, Patrice Yonda Millimono estime que les principes appliqués devraient être similaires à ceux observés dans les accords entre la Guinée et la Sierra Leone. Il invite ainsi les populations et autorités des pays voisins à privilégier la compréhension mutuelle et à se référer aux documents historiques pour éviter toute escalade.

« Je ne connais pas le protocole qui a tracé la limite entre le Libéria et la France mais il se pourrait que ce sont les mêmes réalités qui se trouve entre la Guinée et le Libéria étant donné que le fleuve Makona appartient à la Guinée. Et je voudrais inviter mes frères de la Sierra Leone et du Liberia à savoir, depuis que nous nous sommes nés, est-ce que vous avez vu un léonais ou un libérien faire une pirogue mettre sur la Makona? Si vous voyez les services de défense et de sécurité du Liberia mettre leur infrastructure à peut-être 800 mètres du fleuve et depuis que nous sommes nés, c’est certe l’administration est là-bas. Dans le cas de Yenga, le barrage de la Sierra était toujours à Pengobengou. C’est de Pengobengou ils ont envoyé finalement avec l’excellence des rapports d’amitié entre la Guinée et la Sierra Leone, ils ont envoyé le barrage à Yenga village. Il s’est trouvé que les libériens et les léonais ne pêchent même pas dans le fleuve Makona, il le savent. », soutient-il.

Une contribution au débat sur la crise de Kiéssènèye

Ces explications interviennent dans un contexte marqué par les tensions enregistrées récemment à Kiéssènèye, à la frontière entre la Guinée et le Libéria, dans la préfecture de Guéckédou. À travers son témoignage et son expérience administrative, Patrice Yonda Millimono entend apporter un éclairage historique et technique sur la question des frontières, afin de contribuer à une meilleure compréhension de la situation actuelle dans cette zone sensible de la région forestière.

Nous y reviendrons!

Depuis Gueckedou,

Paul Foromo SAKOUVOGUI 

Pour Africaguinee.com

Tel. (00224) 628 80 17 43 

Créé le 14 mars 2026 10:25

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