« Je marche plus de deux heures pour rejoindre mon école » : le témoignage poignant d’un enseignant en zone enclavée
À l’heure où les technologies redéfinissent l’accès au savoir dans les grands centres urbains, certains instituteurs mesurent encore leur sacerdoce à la force de leurs jambes. C’est le cas d’Abdoul Karim Sow. Enseignant contractuel depuis plus d’une décennie, sa vidéo partagée sur internet a mis en évidence le quotidien invisible de ces « soldats de la craie » qui font tenir le système éducatif à bout de bras dans l’arrière-pays. Dans un entretien accordé à Africaguinee.com et dont l’intégralité sera publiée ultérieurement, cet enseignant contractuel communautaire s’exprime sans détours.

Le choix des “oubliés” de la République
Rien ne prédestinait cet originaire de la région de Mamou à se retrouver au sommet des collines escarpées de Gaoual, si ce n’est une foi inébranlable en sa mission. Il explique son choix de servir en zone rurale. « Je suis instituteur de profession. Cette année, j’ai été affecté dans la sous-préfecture de Touba, dans la préfecture de Gaoual, plus précisément dans le village de Salli. C’est une localité très enclavée. Cette année marquait ma treizième année d’enseignement dans le cadre des contrats communautaires. À plusieurs reprises, on m’a proposé de rester en ville, mais j’ai toujours préféré servir dans les zones où les besoins sont les plus importants. Je considère que tous les enfants, où qu’ils vivent, ont droit à l’éducation. »

Pour l’instituteur, ce choix de la ruralité s’est fait sur la base d’un récit, celui d’un proche qui avait jadis arpenté les mêmes pistes. « C’est un cousin qui avait enseigné dans cette localité en 2003 qui m’a parlé de Salli. Il m’a expliqué que les habitants avaient besoin d’enseignants et que beaucoup d’efforts restaient à faire pour la scolarisation des enfants. L’année précédente, j’enseignais à Téguréya, dans la préfecture de Mamou. J’ai donc accepté de me rendre à Salli. Le voyage a été long : je suis passé par Kindia, Télimélé, Kakoni puis Touba avant d’arriver sur place. On m’avait dit que le village était accessible à moto et que le trajet n’était pas trop difficile. Mais une fois arrivé, j’ai découvert une toute autre réalité », soupire l’enseignant.
Le choc de la réalité du terrain
L’illusion du voyage s’est rapidement heurtée à la géographie accidentée du pays bafata. Le premier contact avec la piste de Salli restera gravé dans sa mémoire comme le début d’une longue épreuve physique.

« Je ne pouvais plus faire marche arrière, car c’est moi qui ai choisi ce métier. Il fallait assumer cette responsabilité. Le premier jour, nous avons mis plus de deux heures pour rejoindre le village. Les responsables de l’éducation étaient venus nous chercher à Touba dans l’après-midi, vers 15 heures. Nous ne sommes arrivés à destination qu’aux environs de 22 heures. En découvrant les conditions de vie des habitants et les difficultés auxquelles ils sont confrontés, j’ai compris que ces populations avaient réellement besoin d’être accompagnées. Elles veulent scolariser leurs enfants, mais elles manquent de moyens et vivent dans un environnement particulièrement difficile », se souvient-il.
Le véritable obstacle de Salli réside dans son isolement fortifié par la nature. Une colline abrupte dresse une barrière infranchissable pour la modernité, transformant chaque déplacement en randonnée forcée.
« De Touba jusqu’au pied de la colline qui mène à Salli, il est possible de se déplacer à moto. Pour une distance d’environ 5 à 7 kilomètres, le transport coûte entre 15 000 et 20 000 francs guinéens. Mais une fois arrivé au pied de la colline, il faut continuer à pied. Aucun engin ne peut accéder au village. Je marche environ deux heures à un rythme normal. En termes de distance, cela représente entre 9 et 11 kilomètres, selon les estimations », explique-t-il.

Seul face à 118 destins
Au-delà de l’enclavement géographique, c’est la solitude pédagogique qui pèse désormais sur les épaules de l’instituteur. Arrivé plein d’espoir à la rentrée d’octobre 2025, il a dû faire face aux défections successives de l’administration: « J’ai 118 élèves répartis en quatre groupes pédagogiques. Normalement, je ne devais pas être seul dans cette école. Lorsque j’ai commencé les cours, le 27 octobre 2025, le directeur sous-préfectoral de l’Éducation m’avait informé qu’un directeur avait été affecté sur place, mais qu’il devait d’abord s’occuper d’un enfant malade. Il est finalement arrivé le 12 décembre, mais il a quitté l’école le 23 décembre de la même année en évoquant des raisons familiales. Par la suite, il a entrepris des démarches pour être rapproché de sa localité d’origine, à Malanta, dans la préfecture de Lélouma. »

La nouvelle de la mutation définitive de son collègue est tombée au milieu de l’année scolaire, laissant Abdoul Karim Sow seul maître à bord d’un navire de quatre classes. « C’est en janvier, lorsque nous préparions l’identification des élèves de sixième année, que j’ai appris qu’il avait effectivement été muté à Malanta. Je me suis donc retrouvé seul à gérer les quatre groupes pédagogiques, comme je l’avais déjà fait entre octobre et janvier. On m’avait promis l’affectation d’un autre enseignant, mais personne n’est venu. Je ne pouvais pas abandonner ces 118 élèves. »
A suivre!
Siddy Koundara Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 2 juin 2026 18:54Nous vous proposons aussi
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