“J’ai été chassé et rejeté par mon père » : L’interview vérité de l’artiste Alphadjo Dara…

CONAKRY-Dans cet entretien exclusif accordé à Africaguinee.com, l’artiste guinéen Alphadjo Dara revient sur son parcours atypique, marqué par une éducation religieuse stricte, le rejet familial et des débuts difficiles. De la découverte de la guitare à Dakar à son succès avec l’album « Ko Weliwarata », il évoque sans détour les épreuves, les polémiques, son exil en Europe et son engagement pour la préservation de la musique pastorale guinéenne. Interview exclusive!!!

AFRICAGUINEE.COM: Comment avez-vous débuté votre carrière musicale ?

ALPHADJO DARA: Cela n’a pas été facile, parce que je viens d’une famille très religieuse. Je ne suis pas issu d’une famille de griots. J’ai découvert la musique grâce à un ami à Dakar, où je suis né. Pour la petite histoire, j’ai fait l’école coranique auprès de mon père à Dakar. Il était très attaché à moi et ne m’a pas permis de fréquenter l’école française.

Mon ami étudiait le Coran avec moi auprès de mon père, mais lui fréquentait aussi l’école classique. Dans son établissement, il y avait une école où l’on apprenait le solfège. Par curiosité, je lui ai demandé de me montrer ce qu’il apprenait. Il a sorti sa guitare et me l’a fait découvrir. Cela m’a profondément marqué. Et cela a été facile pour moi d’apprendre. J’ai appris la guitare avec lui, et c’est cet amour de la guitare qui m’a conduit vers la musique.

Comment votre famille avait-t-elle réagi ?

Quand la famille l’a appris, j’ai été rejeté. Imaginez dans notre société, le fils d’un grand enseignant coranique, qui se lance dans la musique : ce n’était pas accepté. Mon père et la famille n’étaient pas d’accord. Vous savez, j’avais déjà la connaissance coranique et j’enseignais le Coran. Donc, laisser cet enseignement pour faire de la musique, pour lui, c’était un inacceptable.

Mais je me suis finalement consacré à la musique, ce qui a créé des tensions. Mon père m’avait chassé et, pour éviter les conflits, j’ai dû quitter la maison pendant trois à quatre mois. Ensuite, grâce aux conseils de l’entourage et par la volonté de Dieu, je suis revenu dans la famille. Mon père a fini par me bénir, tout en me recommandant la prudence.

Se méfier de quoi exactement ?

La musique comporte beaucoup de tentations : l’ambiance, le succès, l’argent. Sans un bon entourage, l’artiste peut facilement s’égarer.

Comment se porte aujourd’hui votre carrière ?

Je peux dire, alhamdoulilah, ça va. Tout ce que je possède aujourd’hui vient de la musique : ma famille, mes constructions, mes véhicules, mon succès. La musique m’a beaucoup apporté. Ce que Dieu m’a donné me suffit.

Combien d’albums avez-vous ? Et lequel vous a apporté le plus de succès ?

Je suis à mon neuvième album. Le morceau qui m’a donné le plus de succès, c’est celui intitulé: « Ko Weliwarata », qui signifie « la douceur ne tue pas ». C’est d’ailleurs mon identité. Ce morceau est sorti en 2000. On y retrouve notamment les titres comme « Djiké », « Mobhé ê Faalemoun », « Touma », « Doy Doy » et  « Allah yo Gonga Wawou fenandé ».

Le morceau “Yo Allah yo Gonga wawou fenandé”  avait suscité des interprétations politiques. Racontez-nous…

Ce morceau est sorti en 2014. Oui, certains pensaient que je visais l’ancien président Alpha Condé. Cela m’a beaucoup affecté et a provoqué mon départ pour l’Europe. J’ai vécu six ans en Hollande. Vous savez, certains malheurs apportent du bonheur, et c’est grâce à cela que j’ai pu obtenir des papiers européens. Quand un chanteur chante, chacun interprète à sa manière. Quand on dit « attrapez le voleur », celui qui court attire tous les regards. Dieu m’a sauvé, alhamdoulillah.

Parlez-nous des difficultés rencontrées dans votre carrière…

Elles ont été nombreuses. Dans une communauté très religieuse, tant que le succès n’arrive pas, on ne comprend pas votre choix. J’ai connu des moments difficiles, même pour trouver où dormir. Beaucoup pensaient que je ne réussirais jamais. À l’époque, je n’avais aucun soutien, ni personne pour m’héberger. On me prenait pour un fainéant qui n’apporterait rien à sa communauté. Mais aujourd’hui, alhamdoulilah (je rends grâce à Dieu).

Qui est votre idole musicale ?

En Afrique, c’est Youssou N’Dour. À Dakar, j’aimais beaucoup son style et je l’imitais. En Guinée, j’admire Sékouba Bambino et Binta Laly.

Comment sont vos relations avec les autres artistes guinéens ?

Très bonnes. Je n’ai jamais eu de conflit avec un artiste.

On vous considère comme un artiste sage. Quel est votre secret ?

Il n’y a pas de secret. C’est le milieu qui fait l’homme. Vous savez, j’étais un maître coranique, et le Coran éduque. Mon éducation coranique et religieuse m’accompagne toujours. Elle m’empêche de faire n’importe quoi.

Quels sont vos projets futurs ?

Je vais arrêter la musique avant d’aller à La Mecque. Je prie Dieu de me donner cette opportunité.

Avez-vous d’autres activités ?

Oui, je fais aussi du commerce avec ma femme et mes enfants.

Êtes-vous définitivement revenu en Guinée ?

Oui, je vis en Guinée, même si je fais des tournées à l’étranger.

Comment voyez-vous l’avenir des artistes guinéens à l’international ?

La musique guinéenne progresse. À Rotterdam, par exemple, en 2019, bien qu’il y ait eu la Covid, j’ai entendu des étrangers écouter des artistes guinéens comme le Bembeya Jazz, Soul Bang ou Binta Laly. Notre musique commence à voyager et la nouvelle génération travaille bien.

Envisagez-vous de chanter pour le président Mamadi Doumbouya ?

Doumbouya est le président de tous les Guinéens. Dans le métier musical, chaque artiste est libre. Ceux qui ont chanté pour le président, je ne vois pas de mal en cela. Mais moi, personnellement, je ne suis pas fait pour chanter pour un chef. Je préfère chanter pour mon peuple, mes fans et pour la paix dans le pays.

Comment se porte aujourd’hui la musique pastorale en Guinée ?

Elle existe toujours, mais elle perd de sa valeur parce que la nouvelle génération s’éloigne des instruments traditionnels et du folklore comme la calebasse, les castagnettes ou le bolon. Nous avons une musique riche. Imiter un Nigérian ou autre peut te donner des vues, mais pas de valeur. Quand on part en Europe et qu’on utilise nos instruments, les étrangers veulent savoir comment on fait. Tu ne peux pas chanter en anglais pour convaincre un Anglais. C’est notre richesse culturelle qui attire le public international. Nos instruments traditionnels sont abandonnés, notamment parce qu’ils sont difficiles à fabriquer aujourd’hui.

Souhaitez-vous que vos enfants deviennent artistes ?

Non. Le destin appartient à Dieu. Mon père refusait la musique, pourtant j’en ai fait. Mes enfants, eux, ne s’y intéressent pas.

Un message de fin ?

J’encourage tous les artistes guinéens : préservons notre folklore et valorisons notre musique pastorale. Composons des chansons responsables qui orientent positivement la jeunesse. Vous avez vu chez nous, chez les Malinkés, ils n’ont jamais abandonné le balafon.

Interview réalisée par Yayè Aicha Barry et Mamadou Yaya Diallo

Pour Africaguinee.com 

Créé le 3 mai 2026 22:35

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