Intervention militaire au Bénin, Cédeao, appui de la France et ses implications: L’éclairage de l’expert guinéen Mamadou Aliou Barry
En Afrique de l’Ouest, la vague de coups d’État et de tentatives de putschs ne faiblit pas. Après le Mali, la Guinée, le Burkina Faso et le Niger, la crise a touché Bénin, jusque-là considéré comme le « laboratoire démocratique » d’une région instable. Face à cette nouvelle alerte, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a cependant marqué un point en déployant une riposte militaire rapide, soutenue par le Nigéria et, plus discrètement, par la France.
Mamadou Aliou Barry, Géopolitologue, Spécialiste des questions de défense et sécurité en Afrique, décrypte pour AFRICAGUINEE.COM les ressorts profonds de cette instabilité chronique. De la « normalisation » des coups d’État à la spécificité des forces spéciales dans ces tentatives, en passant par l’impact géopolitique de la prompte réaction régionale, le Consultant international et Directeur du Centre d’Analyse et d’Études Stratégiques de Guinee, décortique un tournant qui a désormais tracé une ligne de confrontation nette. Entretien exclusif!!!
AFRICAGUINEE.COM : La tentative de coup d’État au Bénin intervient après sept coups d’État réussis ou tentés en Afrique de l’Ouest ces cinq dernières années. Comment expliquez-vous cette contagion ou ce qui s’apparente à une normalisation des tentatives de coup d’État dans l’espace CEDEAO ?
MAMADOU ALIOU BARRY : Les coups d’État militaires en Afrique sont un phénomène complexe dont l’explication repose sur un ensemble de facteurs structurels et de facteurs conjoncturels déclencheurs, souvent liés à la gouvernance et à la fragilité des Institutions. Mais les causes profondes sont souvent liées à l’échec des systèmes politiques post-indépendance à répondre aux besoins des populations. Ce que vous appelez contagion illustrée par la tentative de coup d’état au Bénin, s’explique donc par cette combinaison de facteurs de crises sécuritaires dans la sous-région exacerbant le mécontentement militaire et civil, la faiblesse des institutions démocratiques, ceci dans un climat propice aux interventions militaires pour résoudre des problèmes complexes que les gouvernements peinent à gérer. Dans un tel contexte, l’armée est perçue, parfois à tort, comme l’arbitre face à ces crises sociopolitiques majeures. C’est ce qui explique la résurgence des coups d’état militaires, donc je ne parlerai pas de contagion mais d’une réalité.
Mais, malgré cette situation d’instabilité politique, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) fragilisée par les coups d’Etat qui se sont succédé dans la région depuis 2020, a cette fois retrouvé son rôle d’instance régulatrice dans la sous-région par le déploiement immédiat des troupes au Benin.
Le Bénin est souvent considéré comme un pays relativement stable. Quels facteurs “politiques, économiques ou sociaux internes” pourraient avoir motivé cette tentative de mutinerie, au-delà du simple contexte régional ?
Oui, le Bénin est largement perçu comme un pays relativement stable en Afrique de l’Ouest, grâce à ses transitions démocratiques pacifiques depuis la Conférence nationale de 1990, son cadre politique stable et son économie en croissance. Mais à l’instar de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest, le Benin fait face à des défis comme la pauvreté persistante, les inégalités et les menaces sécuritaires de ses voisins.

A quelques exceptions près, nous remarquons des similitudes dans le profil des auteurs des coups d’Etat dans la sous-région. La plupart sont issus des forces spéciales. Comment l’expliquez-vous?
La similitude des profils des auteurs de coups d’État, souvent issus des forces spéciales en Afrique de l’Ouest, s’explique par leur formation d’élite, leur accès stratégique aux centres de pouvoir, une frustration commune face à la gouvernance. Et souvent ces unités sont perçues comme les seules capables de sauver l’État corrompu. Le fait que des unités comme les Forces Spéciales (FS) font des coups d’État n’est donc pas un hasard. Dans mon dernier ouvrage, j’explique que ces unités sont souvent les mieux entraînées, les mieux équipées et les plus agiles et, sont capables de mener des opérations rapides et décisives (comme la détention du chef de l’État et la prise des institutions clés) avec un minimum de résistance.
Ces unités des forces spéciales ici et les unités de sécurité présidentielle ailleurs, sont souvent formées pour la lutte contre le terrorisme ou le plus souvent pour la protection rapprochée du chef de l’État. Cette proximité leur donne une connaissance intime des mécanismes de sécurité et des failles du régime, facilitant l’exécution du coup. Il arrive aussi que leurs chefs sont parfois vus comme des héros militaires en raison de leur engagement en première ligne et cela leur confère une certaine popularité auprès de la population et des rangs inférieurs de l’armée, aidant à légitimer leur prise de pouvoir.
L’armée nigériane sous le sceau de la CEDEAO a mené des frappes ciblées sur le lieu de retranchement des mutins. Cette intervention a été décisive dans la mise en échec du putsch. Est-ce un tournant dans la politique de l’organisation face aux changements anticonstitutionnels ?

Oui, après la tentative de coup d’État avortée au Bénin en décembre 2025, le Nigeria a confirmé avoir mené des frappes ciblées sur des positions de mutins à la demande des autorités béninoises pour les déloger de la télévision nationale et d’un camp militaire, renforçant ainsi la répression de cette mutinerie. Cette demande confère une légitimité à l’action nigériane, qui n’est pas une agression unilatérale mais une opération de soutien à l’ordre constitutionnel d’un État souverain. Cette intervention nigériane s’est déroulée en coordination et sous la couverture politique de la CEDEAO, qui a confirmé le déploiement immédiat de troupes régionales pour soutenir le gouvernement béninois et préserver l’ordre constitutionnel. Il faut noter que cette intervention a été rapide et décisive, et elle a été menée en étroite collaboration avec le gouvernement béninois en place et dans le cadre de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Cette action de l’armée du Nigeria est un événement marquant qui s’explique par une combinaison de facteurs stratégiques, politiques, et régionaux.
La proximité géographique entre le Nigeria et le Bénin (Cotonou n’est qu’à environ 120 km de Lagos, l’ancienne capitale économique nigériane) a permis un déploiement très rapide des troupes et des moyens aériens, ce qui a été déterminant pour déjouer la tentative de putsch. Il faut souligner aussi que cette intervention est également motivée par les intérêts vitaux du Nigeria dans la stabilité régionale. Le Bénin est un voisin direct du Nigeria, partageant une longue frontière. L’instabilité politique au Bénin aurait créé un nouveau foyer d’insécurité juste à côté de l’État d’Ogun et de Lagos, des zones cruciales pour l’économie nigériane. Les pays du Nord du Bénin, comme ceux du Nigeria, sont déjà confrontés à la propagation de la violence des groupes djihadistes du Sahel. Un coup d’État réussi aurait pu affaiblir la coopération bilatérale en matière de lutte antiterroriste et créer un vide sécuritaire que les groupes armés auraient pu exploiter. Par ailleurs, le Bénin est une importante porte d’entrée et de transit pour le commerce vers le Nigeria, y compris les importations et réexportations informelles. La stabilité du Bénin est donc essentielle à la fluidité des échanges économiques régionaux.
On reproche la CEDEAO de n’avoir pas agi avec autant de fermeté par rapport à ce qui s’est passé quelques jours plutôt en Guinée Bissau. Comment l’expliquez-vous ?

Contrairement à la tentative de coup d’État au Bénin, où la CEDEAO avec le Nigeria a agi rapidement et militairement pour déjouer le putsch, son action en Guinée-Bissau est historiquement plus diplomatique et ce depuis de nombreuses années. Depuis son indépendance en 1974, la Guinée-Bissau est confrontée à une instabilité politique chronique et, le pays a connu plusieurs coups d’État et tentatives de putsch, et l’armée y a toujours joué un rôle central dans la vie politique. Par conséquent, l’instabilité n’y est pas un événement isolé comme au Bénin plus stable, mais un mode de fonctionnement du système politique.
En Guinée-Bissau, l’armée est perçue comme un acteur politique à part entière, compliquant toute tentative de rétablir un ordre civil. Vu cette situation politique d’instabilité, la CEDEAO a déployé des missions de stabilisation comme l’ECOMIB – Mission de la CEDEAO en Guinée-Bissau par le passé. Ces missions avaient pour but de réformer le secteur de la sécurité et de sécuriser les institutions, mais elles se sont souvent heurtées à la résistance interne et n’ont pas réussi à éradiquer la culture putschiste. Face à cette instabilité structurelle, la CEDEAO a historiquement privilégié une approche non-militaire, sauf en cas de guerre civile ouverte comme au Libéria ou en Sierra Leone par le passé. Il serait inexact de dire que la CEDEAO n’a rien envisagé au regard de la situation sécuritaire de ce pays.
Selon l’Élysée, la France est intervenue en fournissant du renseignement à la demande de Patrice Talon. Qu’est-ce que cela renvoie selon vous ?

Suite à la tentative de coup d’État qui a secoué le Bénin, la France a reconnu avoir fourni un soutien opérationnel aux forces armées béninoises par des actions de surveillance, d’observation et logistique aux forces armées béninoises et ce, à la demande du gouvernement béninois. Mais l’armée béninoise et les (forces) armées nigériane sont restée les principaux acteurs de la riposte, reprenant rapidement les points stratégiques et maîtrisant les insurgés. L’appui des forces spéciales françaises serait intervenu pour soutenir l’action des forces loyales après la reprise en main initiale. Ce soutien s’inscrit dans un effort international et régional plus large, incluant notamment des frappes aériennes nigérianes et l’appui politique de la CEDEAO, visant à préserver l’ordre constitutionnel et à contrer la tentative de
Comment interprétez-vous, en tant qu’analyste, la légitimité et l’impact d’une intervention militaire externe menée par une puissance régionale (Nigéria) aidée par l’ancienne métropole (France) pour déjouer une crise interne ?
En tant qu’analyste, je dirai que l’intervention des forces nigérianes et l’appui de la France lors de la tentative de coup d’État au Bénin est un événement qui soulève des questions de légitimité, de souveraineté et d’impact géopolitique en Afrique de l’Ouest.
L’intervention militaire du Nigeria, confirmée par le déploiement de troupes (dont 200 soldats nigérians et ivoiriens) et l’appui aérien, bénéficie d’une double légitimité : demande du gouvernement béninois, mandat de la CEDEAO et au nom de la stabilité régionale.
Le rôle de la France a été principalement un soutien technique et logistique aux forces loyalistes béninoises et à l’action régionale. La France a officiellement fourni une aide en termes de surveillance, d’observation et de soutien logistique. En apportant son aide notamment en matière de renseignement au Nigeria et à la CEDEAO, la France s’aligne sur la puissance régionale, ce qui lui confère une légitimité par procuration, car elle agit en soutien à un mécanisme de sécurité africain.
Est-ce un précédent qui pourrait être durable ou une exception ?
Je pense que la CEDEAO ayant pris la mesure de la résurgence des coups d’état militaires dans la sous-région, ce type d’intervention s’inscrira dans un schéma des futures interventions de la force militaire de l’institution sous régionale.
Le Nigéria est la première puissance de la CEDEAO. Quel risque cette intervention fait-elle peser sur ses relations déjà tendue avec les pays de l’AES (Mali, Burkina, Niger) qui ont déjà critiqué l’interventionnisme de l’organisation ?
L’intervention militaire du Nigeria au Bénin pour déjouer une tentative de coup d’État a déjà un impact direct sur ses relations avec les États du Sahel dirigés par des militaires, en particulier les membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) : le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Cette intervention a exacerbé la division déjà profonde entre le Nigeria, la CEDEAO et les États de l’AES. Les trois pays de l’AES avaient déjà annoncé leur retrait de la CEDEAO et l’action du Nigeria au Bénin conforte cette décision. La CEDEAO, déjà affaiblie par ce retrait, voit son unité menacée, et le Nigeria, en tant que puissance sous régionale, est désormais perçu comme le chef du bloc pro-démocratie et pro-occidental opposé au bloc souverainiste militaire de l’AES
Quelles sont, selon vous, les principales leçons à tirer par rapport à ce putsch manqué alors que le Président Patrice Talon doit céder son fauteuil en avril prochain?

Je dirai que l’échec de la tentative de coup d’État au Bénin est un événement riche en enseignements, non seulement pour le Bénin mais aussi pour toute la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et ses partenaires. La leçon la plus immédiate est la rapidité et l’efficacité de l’intervention régionale sous la bannière de la CEDEAO menée par le Nigeria. Contrairement aux coups d’État du Sahel où la menace d’intervention de la CEDEAO n’a pas été concrétisée, l’action rapide au Bénin, y compris l’appui nigérian pour empêcher la prise de contrôle de l’aéroport, a démontré que la doctrine de « tolérance zéro » peut être appliquée avec succès.
Autre enseignement de cette intervention c’est la détermination du Nigeria et de son président et de la CEDEAO à défendre l’ordre constitutionnel dans son voisinage immédiat, même si cela aggrave les tensions avec les États putschistes du Sahel. Et l’échec du putsch souligne que la prise de pouvoir par la force n’est pas automatique, même après une vague de coups d’État réussis dans la région. Mais pour moi en tant que Géopolitologue, la principale leçon est d’ordre géopolitique. En effet, cette action renforce le bloc de pays côtiers Bénin, Togo, Côte d’Ivoire, Ghana et du Nigeria qui s’opposent aux régimes militaires de l’Alliance des États du Sahel (AES). La ligne de confrontation est désormais clairement tracée en Afrique de l’Ouest. Et, le soutien logistique de la France, la condamnation unanime de l’Union Africaine et de l’ONU confortent la position des puissances occidentales qui cherchent à s’aligner sur les solutions de sécurité dirigées par les Africains.
Enfin, je dirai que l’échec du coup d’État au Bénin est à la fois une victoire pour la CEDEAO qui a su agir et un avertissement pour le Bénin qui doit gérer ses fractures politiques internes pour éviter de futures tentatives de déstabilisation militaire.
Cette tentative avortée démontre la capacité de réaction des forces régionales, mais confirme également la fragilité des institutions dans les États africains. Quelles mesures concrètes la CEDEAO et ses pays membres doivent-ils adopter pour traiter non seulement les symptômes des coups d’État, mais surtout les causes profondes de cette instabilité ?

L’échec du coup d’État au Bénin est perçu comme une victoire pour la défense de l’ordre constitutionnel, mais la vague de coups d’état militaires en Afrique de l’Ouest (Mali, Guinée, Burkina Faso, Niger) démontre l’urgence pour la CEDEAO de repenser en profondeur sa stratégie. Pour mettre fin aux coups d’État militaires, les mesures préconisées pour la CEDEAO doivent être à la fois préventives en s’attaquant aux causes profondes et répressives en renforçant la dissuasion.
La CEDEAO doit appliquer sa doctrine de « tolérance zéro » non seulement aux putschs militaires, mais aussi aux changements anticonstitutionnels des règles du jeu (modifications des constitutions pour briguer un troisième mandat, verrouillage de l’espace politique, exclusion d’opposants majeurs, manipulation électorale). Mettre en place des mécanismes d’alerte précoce et de sanction automatique pour les dirigeants élus qui portent atteinte à la démocratie et à l’État de droit, avant que la crise ne dégénère. Reconnaître que dans les zones touchées par le terrorisme (Sahel), la légitimité d’un État repose d’abord sur sa capacité à assurer la sécurité.
La CEDEAO doit renforcer son soutien effectif et concret aux États membres dans la lutte contre le terrorisme, pour ne pas laisser cette responsabilité aux putschistes. Mettre la lutte contre la corruption, les inégalités sociales et la pauvreté au cœur de l’agenda politique de l’organisation. L’insatisfaction populaire envers les régimes civils est un moteur de soutien aux militaires. Par conséquent, exiger des gouvernements civils qu’ils maintiennent un dialogue politique inclusif pour éviter la polarisation et la marginalisation de l’opposition, qui peuvent inciter à des actions extraconstitutionnelles.
Enfin, réviser le Protocole sur la Démocratie et la Bonne Gouvernance pour le rendre plus adapté aux réalités actuelles (inclusivité, gestion des troisièmes mandats, définition claire des coups d’État institutionnels).
Mamoudou Aliou Barry, ce coup d’État déjoué est-il un simple sursis pour la démocratie béninoise et ouest-africaine, ou marque-t-il, au contraire, un point d’inflexion positif grâce à l’efficacité de l’intervention régionale ?

Oui, la tentative de coup d’État au Bénin, bien qu’elle ait échoué, marque sans aucun doute une inflexion ou un tournant dans le processus démocratique du pays et, par extension dans la dynamique régionale de l’Afrique de l’Ouest. L’événement le plus marquant n’est pas l’échec du putsch, mais le fait qu’il ait eu lieu dans un pays autrefois surnommé le « laboratoire démocratique » de l’Afrique.
A mon humble avis, la tentative de coup d’État au Bénin marque une inflexion majeure car elle sonne la fin de l’image d’une démocratie africaine exemplaire, révèle une vulnérabilité et une crise politique profondes, et rend la continuité démocratique désormais conditionnelle à une vigilance sécuritaire accrue et au soutien régional. L’enjeu pour les années à venir sera de savoir si le gouvernement béninois utilisera cet événement pour renforcer la sécurité tout en rouvrant l’espace démocratique, ou s’il s’en servira de prétexte pour un nouveau durcissement politique.
Aussi pour mettre fin à l’irruption des armées dans la scène politique, je ne cesse dans toutes mes contributions d’attirer l’attention à la CEDEAO et aux acteurs politiques qui briguent un mandat présidentiel notamment en Guinée de réfléchir sur le rôle et la place de l’armée dans la construction de l’État de droit. Dans mon dernier ouvrage : l’armée guinéenne comment et pourquoi, et en toute modestie, je donne des pistes de réflexion et y propose des solutions afin de faire de l’armée guinéenne, une armée républicaine. A ma demande, la maison d’éditions a transmis individuellement un exemplaire aux dirigeants actuels de la transition.
Interview réalisée par Boubacar 1 DIALLO
Pour Africaguinee.com
Créé le 16 décembre 2025 13:45Nous vous proposons aussi
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