Immersion dans le quotidien insoutenable des femmes des hameaux de Kaalan : « Des villages sont désertés, les animaux meurent par manque d’eau… »
KAALAN-Kaalan est l’une des communes rurales les plus proches de la préfecture de Labé, chef-lieu de la région éponyme et capitale de la Moyenne Guinée. Située à seulement 20km du centre-ville, cette localité est une véritable poche de pauvreté. Les populations de cette bourgade fondée dans les années 1510 par Mawdho Kaala, d’où son nom Kaalan, vivent essentiellement de l’agriculture et de l’élevage. Pendant plusieurs années durant, elle relevait de la sous-préfecture de Sannou. Mais en 1978, Kaalan a été érigée en délégation administrative avant de devenir sous-préfecture en 1984. Huit ans plus tard (1992), elle obtiendra son statut de commune rurale. En dépit de cette ascension administrative, Kaalan manque presque de tout. Routes, infrastructures sanitaires et scolaires, marchés…bref tous les besoins sociaux de base sont en rade.

L’accès à l’eau potable dans les villages et hameaux de Fetohaaɓe, Kouradje, Silorɓe, Teliko, Sema et Duɓɓel n’est pas facile même en pleine saison des pluies. Les populations de ces localités convergent vers une unique source. Là, l’eau présente une couleur rougeâtre et boueuse en quantité nettement insuffisante. Chaque jour, ne sont sauvés que les premiers venus.
Cette denrée vitale, difficilement recueillie, n’est malheureusement pas comestible directement. Elle nécessite une opération de filtrage. De vieilles femmes, au soir de leur vie, ne rêvent pas mieux que de voir un puits foré à défaut d’une adduction dans leurs villages respectifs afin de goûter au bonheur d’accéder à l’eau potable, avant la fin de leurs jours sur terre. La corvée de l’eau est un calvaire de plusieurs décennies qui continue. Beaucoup viennent à la source mais rentrent les récipients vides.

Certaines villageoises confient que des proches ont déserté les hameaux à cause de la pénurie d’eau. Ceux qui y sont restés c’est parce qu’ils n’ont pas le choix. Les humains et les animaux ont un même et unique recours pour avoir de l’eau : c’est la source au milieu de 6 villages et hameaux. C’est le début d’une série d’immersions qui nous mènera dans de nombreuses localités de la commune rurale de Kaalan.

« Nos animaux meurent parce qu’on n’a pas d’eau, certaines familles ont déserté les villages… »
Assiatou Kouradjè Diallo vit ses 60 ans. Elle est immunisée contre la pénurie d’eau sans fin dans son village. Chaque matin, elle se rend à la source où se partagent six villages alors que seuls les premiers venus obtiennent de l’eau. Elle est là en ce 11 juillet 2024, au matin dans l’espoir d’avoir un petit sceau juste pour certains petits besoins en famille.
« L’accès à l’eau est difficile. Nous ne pouvons-nous permettre un repos dans la quête de cette denrée. Envoyer les enfants et les jeunes filles ne suffit pas. Il faut que nous soyons là pour coordonner. Si les enfants sont seuls, ils se bagarrent. Nous venons donc puiser pour et puiser pour eux selon la petite quantité disponible. Nous faisons un partage judicieux. Le calvaire vécu présentement est moins parce que c’est la saison des pluies. En saison sèche, nous venons à l’aube avec des torches. L’autre difficulté est qu’il faut filtrer l’eau avant tout usage car elle est complètement rouge. Nous puisons par ordre d’arrivée.

Donc il faut absolument courir pour y arriver en premier. Comme vous voyez là, nous n’avons pas le choix que de passer à tour de rôle. Si j’essaye de faire le plein de mes 5 bidons, les autres n’auront rien. Donc le principe c’est un récipient par personne. Seul Dieu sait la peine que nous endurons ici. Tenez-vous bien parce qu’il n’y a pas d’eau, nos animaux meurent de soif ici. Certaines familles ont déserté le village à cause de la pénurie d’eau. Beaucoup sont partis s’installer au centre. Malheureusement pour nous autres, nous n’avons pas où aller. Notre source de vie c’est ici, nos animaux, nos habitations ainsi que nos arbres fruitiers ; nous ne pouvons pas les abandonner et partir.

Nous sommes au pied de la montagne. S’il n’y a plus d’eau nous remontons au centre à plus de 2 km. Parfois nous nous faisons aider par les détenteurs de motos et ou de véhicules pour transporter l’eau pour nous du centre à notre village. Autre option, vous payez le transport à quelqu’un qui a une moto il vous envoie l’eau. Sans ces solutions, nous attendons un certain Maître Pathé, il transporte nos eaux dans son camion. C’est ce que nous et nos parents, avancés en âge pour certains vivons ici monsieur le journaliste. Nous appelons au secours. Le problème d’eau dépasse l’entendement. C’est quand il pleut que nous sommes un peu soulagés. Cette eau qui est là est destinée à tout, le linge, la cuisine, la déshydratation, le bain… elle sert à tout en dépit de son état impropre. Pendant le mois de ramadan, j’avais raté au moins 4 fois la rupture du jeûne parce que j’étais à la quête de l’eau. Matin et soir la souffrance est la même. On se débrouille à la source ici parce que c’est la saison des pluies. En saison sèche, c’est plus grave. Toute la journée est consacrée à la quête de l’eau », témoigne Assiatou Diallo les larmes aux yeux pour décrire la souffrance de son village.

« De mon adolescence à ma vieillesse, je vis le même rythme pour avoir l’eau »
Neenan Mariama Diallo du haut de ses 70 ans révolus n’a pas encore goûté au bonheur dans son village à cause du manque d’eau. Bien qu’avancée en âge, elle quitte Fetohaaɓe chaque matin avec d’autres femmes pour se battre à cette source dont la quantité d’eau ne peut suffire pour ravitailler les habitants des trois villages. En saison des pluies tout comme en saison sèche, c’est l’unique source proche.
« Cette source est notre unique recours. Au moins six villages Fetohaaɓe, Kouradje, Silorɓe, Teliko, Sema, Duɓɓel se retrouvent ici tous les jours pour se partager la petite quantité d’eau qui coule ici. C’est insuffisant. Je suis venue à Kouradje quand j’étais adolescente, j’ai passé toute ma vie ici. La problématique de l’eau reste toujours un calvaire pour nous. Pendant ma jeunesse j’amenais beaucoup de récipients, puis je les ramenais un à un au village. Aujourd’hui avec l’âge je ne peux transporter qu’un bidon de 5 litres. Nous avons trop souffert nous les vieilles femmes. Nous ne sommes d’ailleurs plus en mesure de transporter de l’eau. Nous comptons maintenant sur les plus jeunes.

Néanmoins nous sommes obligées de venir à la source. Nous voulons vivre le bonheur d’avoir de l’eau devant nos portes. Nous tendons la main afin de bénéficier d’une adduction d’eau dans nos villages. Nous les vieilles femmes, voulons vivre cet instant de bonheur ; celui de voir l’eau couler du robinet dans nos concessions. Nous qui vivons encore, nous voulons assister à cela. Nous souhaitons vivre cette joie pour nous souvenir de notre souffrance. Avant notre rappel à Dieu, nous aimerions laisser nos familles dans ce bonheur. Si cela n’arrivait pas, nous allons partir en laissant nos enfants dans cette misère parce que nous les personnes âgées, nous avons vécu un quotidien insoutenable jusque-là. Nous voulons de l’eau potable » se lamente Nééné Mariama Diallo, septuagénaire.

« J’affiche des rides, je suis très affaiblie maintenant pour venir chercher de l’eau »
Khadidjatou Diallo vient de Silorɓe. Accompagnée de trois de ses petites filles, elle cherche de l’eau. Le groupe est arrivé à la source mais il n’y reste aucune goutte. La grand-mère et ses compagnes n’ont pas le choix de patienter dans l’espoir que l’eau jaillissent encore. Ellee témoigne : « C’est par le biais du mariage que je suis venue dans ce village. Je ne me rappelle plus à quel moment, ce que je retiens, c’est toujours les mêmes conditions en ce qui concerne l’obtention de l’eau. Pratiquement nous avons vécu la même chose, une vie difficile, l’eau n’a jamais été à portée de main. J’affiche des rides, je suis très affaiblie maintenant. En cas de cérémonie, ce sont les villages lointains qui nous portent secours, c’est ce qui nous permet de faire nos cérémonies ici. Maintenant je reste à la maison, je me contente de la quantité d’eau qu’on m’apporte. Nous souhaitons avoir de l’eau à travers votre appui, l’appui des bonnes volontés et l’intervention de l’Etat guinéen. J’avoue que le problème d’eau est une préoccupation dans nos villages à Kaalan. C’est une denrée très importante pour nous mais difficile à obtenir. Aujourd’hui je suis venue mais la source est à sec d’abord ; je dois garder patience ».

« L’eau que nous puisons est sale. Il faut passer des heures à la filtrer pour la rendre comestible »
Dès que l’appel du muezzin retentit à 5 heures du matin, Mariama Sadio Baldé sursaute de son lit et met sur pied pour la corvée d’eau. Elle ne vient pas à la source seulement avec ses seaux d’eau, mais avec des bouteilles taillées et des morceaux de tissus qui servent de filtre pour débarrasser les quantités obtenues des premières particules. Ses journées à la quête de la denrée vitale sont très longues.
« Je viens de Kouradjè, voyez vous-mêmes combien il est difficile d’avoir de l’eau ici, même en pleine saison des pluies. Avoir de l’eau ne suffit pas, parce qu’il faut aussi du temps pour la filtrer. Nous avons des bouteilles taillées qui servent d’entonnoir, des foulards, et d’autres morceaux de tissus que nous utilisons pour le filtrage afin d’obtenir de l’eau plus ou moins propre. C’est une eau rougeâtre pleine de boue que nous puisons dans cette source commune à plusieurs villages. Elle est impropre cette eau, il est impossible de la consommer sans la filtrer au préalable. Une opération longue et difficile. Ce problème ne date pas d’hier.

Nos parents ont mené toute leur vie dans la souffrance liée à l’obtention de l’eau. Présentement ce sont nos enfants et nous qui vivons cette triste réalité depuis notre mariage ici. Nous venons de passer la journée ici avec beaucoup de bidons mais il arrive des jours où nous rentrons les mains vides sans eau. Le lendemain nous nous levons tôt le matin pour y revenir en ayant à l’esprit que rien n’est sûr. Ne doutez pas quand on vous dit que certains de nos proches ont déserté le village pour aller s’installer au centre de la commune rurale ou ailleurs. Par la grâce d’Allah et votre aide nous espérons avoir ici un forage pour que chacun de nous puisse avoir de l’eau potable dans sa maison ».

« Ces eaux que nous consommons là sont à la base de beaucoup de maladies »
La même préoccupation touche les hommes des villages cités. D’ailleurs certains viennent puiser aux côtés des femmes. Mamadou Oury Diallo vit à l’étranger. De temps en temps, il vient au village pour passer des moments auprès des siens. Malheureusement il est sans moyens financiers pour s’associer à d’autres ressortissants afin de mettre fin à cette corvée d’eau. A l’image des femmes, il a consacré une partie de son enfance et de sa jeunesse à puiser de l’eau pour ses parents. Des années après, c’est le même calvaire.

« Nous ne mourrons pas avant la fin des jours, c’est vrai, mais la vie est pénible ici. Dans ces villages, nous avons toujours bu de l’eau de rivières et de cette source. Présentement c’est moins difficile parce que c’est la saison des pluies. Quand c’est la saison sèche, c’est carrément la descente aux enfers. A notre enfance, une fois que la source et les rivières tarissent, nous partions jusqu’à Bowi à la limite avec le village de Madi, qui est une zone humide. Là-bas il y a des points d’eau mais qu’il faut préalablement curer pour enlever les feuilles mortes pour espérer avoir la moindre goutte d’eau. Il n’y a pas un problème aussi épineux pour nous que la quête d’eau. Ces eaux que nous consommons sont à la base de beaucoup de pathologies dont nous souffrons, même si l’hôpital ne nous le dit pas ouvertement, nous le savons déjà. L’eau est un élément essentiel pour le bien-être d’une personne. On peut ne pas manger à tout moment mais l’eau est indispensable. Sans eau potable, votre vie est hypothéquée. Nous n’avons pas le choix ici que de consommer ce que nous trouvons. Sur la colline de Thialeré il y a un forage mais c’est très loin, parfois la famille y va pour trouver au moins à boire ; mais l’essentiel c’est cette eau boueuse que nous consommons avec toutes les peines ».

« C’est extrêmement pénible pour beaucoup de villages »
A la mairie de Kaalan, l’autorité communale mesure bien la forte demande en eau exprimée par les populations meurtries de certains districts. Elhadj Mouctar Diallo, président de la délégation spéciale de Kaalan déplore la situation même s’il envisage un changement avec son équipe à la hauteur des moyens qu’il espère réunir grâce à certains appuis.
« Le village de Kouradjè et ses environs ne sont pas des cas isolés dans cette situation. A côté de Kouradjè il y a au moins 8 hameaux qui se partagent cette source que nous avons vue là-bas. Pourtant la population est dense dans ces hameaux. C’est extrêmement pénible. Nous sommes en train de travailler avec nos ressortissants pour demander aux partenaires et au gouvernement guinéen même afin que ces villages puissent bénéficier d’une adduction d’eau potable. Il est vrai que le besoin est criant, la commune travaille parce qu’il y a quelques forages ; il faut tenir compte de la distance. Quelques fois quand ces femmes relevant de ces localités sans eau viennent au centre pour puiser ; nous trouvons des chauffeurs qui transportent l’eau pour elles.

C’est une solution provisoire en attendant la concrétisation d’un projet d’adduction d’eau potable en cours de préparation. Ici même le centre de Kaalan n’est pas totalement épargné de la pénurie d’eau. La commune a bénéficié d’un financement à travers l’ANAFIC depuis 2021 qui a permis de réaliser une foration sur laquelle une adduction est installée. C’est l’association Kaalan Émergent qui a fait les forages et la commune s’est chargée de l’adduction. A ce niveau la quantité d’eau obtenue n’est pas assez importante mais c’est ce que nous tirons périodiquement et partageons entre les populations du centre », précise le président de la délégation spéciale de Kaalan.

La commune rurale Kaalan qui ne compte que 4 districts a besoin d’un véritable élan de développement de base avec un accompagnement significatif pour donner un ton qui permettra de réunir toutes les conditions du développement. Aujourd’hui le marché hebdomadaire de Kaalan ne répond pas aux critères d’un centre de négoce qui attire du monde, en matière de soins de santé, la structure est complètement délabrée, d’où un manque de fréquentation par les patients. Pour arriver à Kaalan, l’enfer de Fankala, point aussi critique qu’on ne puisse l’imaginer, est un passage obligé mais les communautés sont en train d’y faire des travaux de grandes envergures. Des détails seront ressortis au cours de cette immersion sur Kaalan, réalisé par Africaguinee.com.

A suivre…
De retour de Kaala, Alpha Ousmane Bah
Pour Africaguinee.com
Créé le 21 juillet 2024 07:22Nous vous proposons aussi
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