Ibrahima Sanoh décrypte la crise de liquidité : « Le problème n’est pas le manque de billets, mais leur non-retour dans le système »

CONAKRY- Malgré les injections de la Banque centrale, la pénurie de cash persiste en Guinée. Pour Ibrahima Sanoh, chargé de cours en finance et en stratégie d’entreprise, le problème dépasse le simple manque de billets : il s’agit d’une crise profonde de confiance, de circulation et de structure du système financier, où thésaurisation, informalité et dysfonctionnements bancaires entretiennent un cercle vicieux. Le consultant pointe notamment une rupture de confiance entre les agents économiques et le système bancaire. Entretien.

AFRICAGUINEE.COM: Comment analysez-vous la persistance de la crise de liquidité en Guinée malgré les injections monétaires opérées par la Banque centrale de la République de Guinée ?

IBRAHIMA SANOH : La crise de liquidité persiste en Guinée parce qu’on injecte de l’argent dans un système qui ne le recycle plus. L’injection monétaire, lorsqu’elle n’est pas ciblée, traite le symptôme mais pas la maladie. La récente mise à disposition de 30 milliards de GNF par la Banque centrale de la République de Guinée (BCRG) pour approvisionner les banques primaires et soutenir les distributeurs de monnaie électronique est une mesure plus ciblée que la précédente. Elle peut améliorer temporairement les retraits et la fluidité opérationnelle, mais elle reste insuffisante pour atteindre un objectif macroéconomique durable.

Le vrai problème n’est pas l’accès ponctuel au cash, mais le non-retour durable de la monnaie dans le système financier. La liquidité injectée ressort immédiatement : les banques reçoivent, les usagers retirent, mais l’argent n’est pas redéposé. Les autorités monétaires l’ont elles-mêmes reconnu : 94 % des billets émis ne retournent pas dans les banques. Nous sommes dans un cercle vicieux.

À cela s’ajoute un usage dévoyé de la monnaie électronique : elle sert essentiellement d’outil de retrait, et non de moyen de paiement final. Chaque injection crée donc mécaniquement une pression supplémentaire sur le cash. Mais le point le plus fondamental reste la crise de confiance. Injecter de la liquidité en partant de l’hypothèse que « l’argent injecté va circuler » est une erreur de jugement. Les agents économiques fonctionnent, les faits le montrent, par anticipations adaptatives : tant que la confiance institutionnelle n’est pas restaurée, chaque franc injecté est un franc retiré.

Par ailleurs, l’État continue de capter l’essentiel de la liquidité disponible. Les banques, attirées par le rendement sûr des obligations du Trésor, privilégient le financement de l’État au détriment du secteur privé. D’ailleurs, on peut aussi s’interroger si elles ne s’y sont pas obligées.  Il en résulte un effet d’éviction persistant : peu de crédit à l’économie réelle, peu de revenus bancarisés, donc peu de dépôts nouveaux.

L’injection de billets n’est pas une panacée. Elle peut produire des effets à court terme si — et seulement si elle est ciblée, conditionnelle et contraignante : conditionnée à la transformation en crédit productif, liée à des obligations de bancarisation et de paiements digitaux et assortie de mécanismes explicites de recyclage de la liquidité. Injecter oui, mais contre des engagements précis. Sinon, on continuera d’arroser un sol qui ne retient plus l’eau.

 Peut-on considérer qu’il s’agit uniquement d’un problème d’offre de monnaie fiduciaire, ou la crise révèle-t-elle des dysfonctionnements plus profonds du système financier guinéen ?

Non, il ne s’agit clairement pas d’un simple problème d’offre de monnaie fiduciaire.
La crise révèle des dysfonctionnements profonds du système financier guinéen. La BCRG émet de la monnaie et injecte des liquidités lorsque cela est nécessaire. Le problème n’est donc pas l’absence de billets, mais le fait que l’argent ne circule plus normalement dans le système financier. Il est rapidement retiré, conservé en cash ou absorbé par l’informel. Les banques ne récupèrent pas les billets et se retrouvent structurellement incapables de financer l’économie.

La monnaie électronique illustre parfaitement ce dysfonctionnement : elle est utilisée comme un canal de retrait, et non comme un moyen de paiement final. Autrement dit, la digitalisation ne réduit pas la demande de cash, elle l’accélère. Cette situation est aggravée par plusieurs faiblesses structurelles bien connues comme la taille très élevée de l’économie informelle, le faible taux de bancarisation, une culture de la thésaurisation dans laquelle l’argent est perçu comme plus sûr hors du système bancaire.

À cela s’ajoutent des fragilités propres au système financier lui-même : des difficultés de refinancement des banques auprès de la BCRG, une interopérabilité encore imparfaite des systèmes de paiement, un Fonds de Garantie des Dépôts peu crédible aux yeux du public et un accès limité aux marchés financiers internationaux, malgré une notation B+ attribuée par Standard & Poor’s. La crise de liquidité n’est pas une crise de billets, mais une crise de circulation, de confiance et de structure. Tant que ces failles ne sont pas traitées simultanément, chaque injection monétaire restera un palliatif temporaire, incapable de restaurer durablement le fonctionnement normal du système financier.

Les autorités évoquent la thésaurisation comme facteur explicatif. D’un point de vue économique, quels mécanismes expliquent cette rétention de liquidités par les ménages et les opérateurs économiques ?

La thésaurisation n’est pas un comportement irrationnel ; c’est une réponse économique à un environnement perçu comme incertain. Plusieurs mécanismes se combinent. Premièrement, la crise de confiance. La pénurie récurrente de liquidités a créé une peur très simple : ne pas pouvoir accéder à son argent au moment où on en a besoin. Face à ce risque, ménages et opérateurs économiques développent une préférence pour la détention physique des billets, afin de ne pas être entravés dans leurs transactions quotidiennes. La crainte d’un accès restreint aux dépôts bancaires persiste, malgré l’existence du Fonds de Garantie des Dépôts, dont la crédibilité reste limitée aux yeux du public, en partie à cause d’un déficit de communication rassurante de la BCRG. Ce phénomène est amplifié par le faible taux de bancarisation du pays.

Deuxièmement, l’effet des mesures de conformité (LBC/FT). Le renforcement des dispositifs de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme s’est traduit par des exigences documentaires plus lourdes, des transactions parfois bloquées, retardées ou annulées. Surtout par  une crainte de la traçabilité rétroactive. Même lorsque ces règles sont légitimes sur le plan prudentiel, elles peuvent produire un effet pervers : inciter les agents à rester hors du système bancaire pour éviter tout risque administratif ou judiciaire futur.

Troisièmement, le facteur politique et psychologique. Les traumatismes politiques récents ont profondément marqué les comportements. Les saisies et gels d’avoirs opérés après la chute du régime précédent ont envoyé un signal clair au marché : « L’argent visible est vulnérable. » Dans ce contexte, la thésaurisation devient une stratégie de protection patrimoniale surtout quand ce dernier est issu de revenus le moins adroitement obtenus.

Quatrièmement, la fuite vers les actifs refuges. Face à cette insécurité perçue, la liquidité se redéploie vers les devises étrangères via les cambistes informels, l’immobilier, l’or et autres actifs physiques. Cette fuite est particulièrement problématique, car l’argent sort durablement du circuit productif et bancaire, réduisant la capacité du système financier à financer l’économie réelle.

La thésaurisation en Guinée est à la fois un réflexe de précaution, un contournement des contraintes institutionnelle, et, dans certains cas, un moyen d’échapper à la traçabilité, pouvant aller jusqu’à masquer des revenus illicites. Tant que la confiance, la prévisibilité institutionnelle et la fluidité d’accès aux dépôts ne seront pas rétablies, la thésaurisation restera un comportement économiquement rationnel, même si elle est collectivement coûteuse.

Cette situation traduit-elle un déficit de confiance dans le système bancaire ou dans la politique monétaire actuelle ? Si Oui, quelle peut être la cause?

Oui, il y a bien un déficit de confiance, mais il ne porte pas d’abord sur la politique monétaire elle-même. Il porte sur le fonctionnement concret du système bancaire et sa capacité à garantir l’accès effectif aux dépôts. La BCRG n’est pas fondamentalement remise en cause dans ses orientations de politique monétaire. La création monétaire existe, les instruments sont là, même si le refinancement des banques reste imparfait. Nous sommes face à une crise conjoncturelle, mais amplifiée par des fragilités structurelles susmentionnées.

Le véritable problème est ailleurs : les dysfonctionnements opérationnels répétés, combinés à un déficit de communication, ont progressivement érodé la confiance. À force d’apporter des réponses partielles ou inefficaces, la crise s’auto-entretient. Chaque difficulté de retrait devient un signal négatif supplémentaire. Chaque restriction perçue renforce l’idée que l’argent est plus sûr hors du système bancaire que dedans.

La règle est simple en économie bancaire : quand retirer son propre argent devient compliqué, la confiance disparaît. Et une fois la confiance rompue, aucune injection monétaire ne peut, à elle seule, la restaurer. Elle ne revient que lorsque l’accès aux dépôts redevient prévisible, fluide et garanti, et lorsque la parole des autorités est claire, cohérente et crédible.

A suivre!

Entretien réalisé par Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le 26 février 2026 12:09

Nous vous proposons aussi

TAGS

étiquettes: ,