Guinée : une fondation lancée en hommage au Waliou de N’Dama, figure de la résistance anticoloniale

CONAKRY – Symbole de la résistance anticoloniale et figure majeure de l’intelligentsia guinéenne, Karamoko Thierno Ibrahima, le Waliou de N’Dama, vient d’être honoré.
Ce dimanche 30 novembre 2025, une fondation portant son nom a été officiellement lancée : la FOTIDA.

Une mobilisation nationale pour le lancement de la FOTIDA

La cérémonie de lancement a mobilisé un public important, comprenant des représentants des quatre régions naturelles de la Guinée, des autorités religieuses, des représentants des fondations d’anciens résistants, ainsi que des autorités du pays, dont le ministre de la Culture et de l’Artisanat, Moussa Moïse Sylla, accompagné du président de la Chambre nationale d’agriculture. La rencontre a été marquée par la lecture du Saint Coran, suivie de prières et bénédictions à la mémoire de l’érudit et résistant.

« Ce matin marque le lancement de la fondation Thierno Ibrahima N’Dama, dénommée FOTIDA. La mise en place de cette initiative découle d’une longue histoire. Au sein de la famille, nous avons mené de nombreuses démarches, mais nous avons compris que nous ne pouvions rien faire seuls. C’est ainsi que nous avons reçu des conseils nous recommandant de créer une fondation et de faire appel aux autres. Voilà pourquoi l’événement a réuni les quatre régions naturelles du pays pour assister à cette cérémonie de lancement », a expliqué Ibrahima Sory Dian Diallo, président de la FOTIDA.

Une histoire cachée » que la famille veut remettre en lumière

L’objectif, a-t-il poursuivi, est de retracer l’histoire du Waliou de N’Dama.

Ibrahima Sory Dian Diallo, président de la FOTIDA.

« On a souvent l’impression que c’est une histoire cachée, non reconnue, alors que tous les autres résistants ont été honorés. À travers cet événement, nous souhaitons également interpeller les autorités au plus haut niveau, notamment le ministère de la Culture et de l’Artisanat, ainsi que le ministère de l’Enseignement pré-universitaire et de l’Alphabétisation, afin de leur transmettre notre message », a-t-il ajouté.

Qui était Karamoko Thierno Ibrahima, le Waliou de N’Dama ?

Pour la petite histoire, Thierno Ibrahima, le Waliou de N’Dama, est né en 1824 à Himaya (dans l’actuelle préfecture de Gaoual). Généralement connu sous le nom de Karamoko N’Dama, il fit de brillantes études coraniques et arabes. Cet érudit fut également un très grand écrivain.

Selon une tradition généralement admise, le nom « N’Dama » renvoie à l’âge que Thierno Ibrahima avait lorsqu’il fut arrêté dans le village de Mayaha (tout près de Termessé), dans la préfecture de Koundara, en Moyenne Guinée.

Les archives indiquent que le 8 mai 1901, l’érudit fut arrêté puis déporté au Congo-Brazzaville le 18 avril 1902 avec ses fils Thierno Diao, Mody Alimou et son cousin Mody Sory. Il y mourut la même année et fut enterré à Loango.

Des Kaldouyankés au royaume de N’Dama : un parcours singulier

Selon le journaliste et historien Amadou Diouldé Diallo, le Waliou de N’dama appartient à la matrice sociologique des Kaldouyankés. Ses parents sont originaires du village de Koogui, dans la commune de Popodara.

« Dans le cadre de l’islamisation, il y a eu une descente progressive vers l’extrême nord. Thierno Ibrahima N’Dama naquit en 1824 à Hymaya, fils de Thierno Diao. Par la suite, ils descendirent sur le Badiar, et notamment à Kouttan, dans le pays Badiaranké, situé dans la sous-préfecture de Saréboido, où son père Thierno Diao décéda. Après le décès de leur père, son grand frère Abdoul Goudoussy prit la relève, puis Thierno N’Dama accéda au pouvoir. Il resta d’abord à Hymaya, dans l’actuel Kounsitel, avant de fonder son royaume à N’Dama, qui correspond aujourd’hui aux sous-préfectures de Termessé et de Guingan », a-t-il rappelé.

Selon l’historien, Thierno Ibrahima N’dama fait partie des résistants guinéens, étant le deuxième dans la préfecture de Koundara après Loni Alotène.

« Il succéda à son frère au trône à l’âge de 45 ans. Karamoko Ibrahima résista à la pénétration coloniale en s’installant à Boussoura, un quartier de la commune urbaine de Koundara, qui était le chef-lieu du royaume de N’dama. Lorsque les colons français voulurent prendre possession de N’dama, ils installèrent un camp militaire à Boussoura, non loin de la résidence du tata de Thierno Ibrahima. Il y opposa une forte résistance”.

La bataille de Kouré et Niaki, épisode majeur de la résistance

Mais sa résistance la plus célèbre fut la bataille de Kouré et Niaki, le 10 mai 1899. Kouré et Niaki – que l’on appelle également “Balle des abeilles” – est un fleuve situé entre Boussoura et Daguiri. C’est là qu’il livra bataille contre la colonne du lieutenant Noirot. Ses éclaireurs furent exécutés, et le lieutenant Noirot dut battre en retraite. La légende de Kouré et Niaki raconte que les colonisateurs disposaient d’artillerie, tandis que les talibés de Thierno N’dama utilisaient des essaims d’abeilles pour repérer et piquer l’ennemi.

De l’arrestation à l’exil au Congo : un destin brisé en 1902

Après cette bataille, Thierno Ibrahima se retira dans le Mahiya, où les Français vinrent l’arrêter en 1901. Il fut déporté à Conakry et condamné en 1902. On raconte qu’il résida un temps dans le quartier Boussoura de Matam avant sa déportation vers Pointe-Noire, à Louango, au Congo-Brazzaville, avec ses deux enfants. Ces derniers recouvrèrent la liberté en 1905 et rentrèrent au pays, tandis que Thierno Ibrahima N’Dama mourut quelques mois après sa déportation », a-t-il expliqué.

Un érudit, écrivain et savant, selon le Dr Macka

Selon le Dr Mamadou Samba Bah, plus connu sous le nom de Dr Macka, son père, Thierno Ibrahima N’Dama, était un grand écrivain et un savant maîtrisant l’astronomie.

« C’était un écrivain émérite et un résistant à la pénétration coloniale. Il a également eu de nombreux enfants, parmi lesquels beaucoup sont devenus des intellectuels à travers le pays », a témoigné cet enseignant chercheur.

Sur les traces de la sépulture du Waliou

En marge de la 11ᵉ conférence du Comité de coordination pour le développement et la promotion de l’artisanat africain, tenue le 12 août 2024 à Brazzaville, le ministre de la Culture, du Tourisme et de l’Artisanat s’est rendu à Loango, où repose Karamoko Thierno Ibrahima.

Moussa Moïse Sylla a rappelé que la terre de Loango, à Pointe-Noire, en République du Congo, demeure étroitement liée à l’histoire du Waliou de N’Dama, né en 1824 et qui consacra sa vie à l’expansion de l’islam ainsi qu’à la lutte contre la pénétration coloniale.

En marge du lancement de la fondation qu’il a présidée ce dimanche 30 novembre 2025, en tant que parrain, le ministre Moussa Moïse Sylla a salué l’initiative.

« Lors de mon déplacement, j’ai tenu à visiter le cimetière colonial. Le guide qui nous accompagnait n’avait pas assisté à l’enterrement du Waliou. Le précédent guide, plus âgé, est déjà décédé. Nous n’avons donc pas pu retrouver l’emplacement exact de sa sépulture. Cependant, nous avons constaté qu’une bonne partie du cimetière colonial a été victime de l’érosion maritime, car il se trouve en bord de mer. Une partie a disparu sous l’effet des vagues. Mais qu’à cela ne tienne, l’espoir n’est pas perdu. Nous allons constituer une nouvelle délégation avec des personnes qui ont pris contact avec le doyen ayant découvert autrefois sa sépulture », a annoncé le ministre de la Culture.

« Nous devons empêcher que sa mémoire disparaisse »

Pour Moussa Moïse Sylla, cet engagement est essentiel, car certains hommes ont été, selon lui, « des amis de Dieu ».

« De ce que j’ai lu sur le Waliou de N’Dama, c’était un homme de Dieu, un homme saint. Il n’avait rien demandé d’autre que de préserver l’intégrité de son territoire. S’il a versé son sang, c’est pour notre pays, pour défendre le territoire national. Nous devons nous mobiliser pour que sa mémoire ne disparaisse pas. Cela passe par des initiatives comme la création de cette fondation, mais aussi par la reconnaissance de l’État. J’ai pris bonne note des sollicitations formulées par la famille, et je vous promets que nous continuerons à nous battre pour que la mémoire du Waliou de N’Dama ne s’éteigne jamais », a assuré le ministre de la Culture et de l’Artisanat.

La FOTIDA, un outil pour préserver le patrimoine historique guinéen

Selon ses initiateurs, la FOTIDA est une fondation internationale ouverte à tous, dont la mission est de contribuer à la conservation du patrimoine historique guinéen.

Siddy Koundara Diallo

Pour Africaguinee.com

Créé le 30 novembre 2025 14:13

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