Gouvernance, électricité, budgets, chocs externes: Les vérités de Bah Oury (entretien)
CONAKRY- Alors que le monde fait face à des chocs géopolitiques majeurs, comment la Guinée pourrait-elle s’affranchir de sa dépendance extérieure ? Quelle est la stratégie du Gouvernement pour maintenir la stabilité après la transition? Comment entend corriger les fragilités qui empêchent le pays de décoller? Sur Africaguinee.com, le Premier ministre Bah Oury livre sa vision du chef de l’Etat d’une transition économique qu’il veut avant tout « transformationnelle ». Un plaidoyer sans concession pour un changement profond de mentalité, de la haute administration jusqu’au citoyen. Exclusif!!!
AFRICAGUINEE.COM : L’histoire politique de la Guinée a été caractérisée par des défiances extrêmes sur fond de violences souvent meurtrières. Avec le retour à l’ordre constitutionnel, quelle sera la stratégie de votre Gouvernement pour maintenir le calme dans le pays ?
AMADOU OURY BAH : La notion de refondation est parfois perçue de manière superficielle, réduite à la construction de routes, de bâtiments ou à un confort relativement plus visible qu’auparavant. C’est bien plus que cela. Pour un pays comme le nôtre, qui réaffirme sa volonté d’assumer sa pleine souveraineté, la refondation exige d’aller au-delà et de s’inspirer des modèles qui ont réussi, en Afrique et dans le reste du monde.
Regardez la Chine des années 1970-1980 : c’était un pays du Tiers-monde, confronté à de graves famines qui décimaient des milliers de personnes. En l’espace de quarante ans, malgré le défi d’une démographie alors la plus importante de la planète, elle a réussi à se hisser au rang de puissance mondiale sur les plans économique et technologique. C’est un exemple qui doit nous faire réfléchir, car les défis auxquels les Chinois ont fait face étaient bien plus colossaux que les nôtres.
On peut également citer le Rwanda, un pays martyrisé qui a perdu plus d’un million de ses fils. Beaucoup le croyaient irrémédiablement anéanti ; pourtant, il s’est relevé et accomplit aujourd’hui des prouesses dans de nombreux domaines.
De notre côté, nous avons une double chance. D’abord, quelles que soient les difficultés traversées, la Guinée n’a jamais sombré dans des crises majeures telles que des guerres civiles. Nous avons échappé au syndrome qui a frappé plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Notre pays est resté un havre de paix et de stabilité durant ces périodes troubles. Ensuite, nous disposons de ressources minières parmi les plus importantes au monde. C’est tout le sens du mégaprojet Simandou ou de l’exploitation de la bauxite. L’aluminium restera, pour les décennies à venir, le matériau incontournable des industries de demain.
Le capital de la Guinée est immense, et c’est pourquoi le président de la République, Mamadi Doumbouya, insiste tant : nous devons transformer notre bauxite sur place pour tirer le maximum de profits des richesses que Dieu nous a données. Et cela ne s’arrête pas aux mines. Notre terre et notre eau sont des atouts majeurs. On nous qualifie souvent de « château d’eau de l’Afrique de l’Ouest ». Or, l’accès à l’eau est la clé de voûte de la stabilisation des sociétés, de la création de perspectives et de la sécurité alimentaire.
Nous disposons de cet écosystème qui ne demande qu’à être valorisé. C’est pourquoi, après la transition politique, nous devons engager une transition transformationnelle en profondeur de notre économie. Cela exige de se mettre au travail, de changer de mindset (état d’esprit) et de se remettre fondamentalement en cause. Nous devons cesser de percevoir la Guinée comme un pays frappé par une fatalité ou une « malédiction des ressources », mais plutôt comme une nation qui doit être mieux orientée et mieux organisée par des hommes et des femmes déterminés à donner le meilleur d’eux-mêmes.
Vous avez fait signer des contrats de performance et des lettres de mission, prônant une transformation radicale pour les six prochains mois. Cependant, selon nos informations, plusieurs départements ministériels peinent encore à percevoir leur budget alors que nous entamons le sixième mois de l’année. Comment comptez-vous y arriver dans ces conditions ?
C’est une raison de plus ! Lorsque j’appelle au travail et à la remobilisation générale pour atteindre nos objectifs, cela implique une remise en cause profonde de nos méthodes et un changement de paradigme pour nous concentrer sur l’essentiel. À ce niveau, il est indispensable d’avoir des hommes et des femmes qui incarnent l’ambition confiée par le chef de l’État : être orientés vers les résultats et traquer avec efficacité les moindres fragilités de notre système actuel.
Quelles sont justement ces fragilités ?
Nous en avons plusieurs que nous devons impérativement corriger, voire éliminer. La première concerne nos infrastructures routières, un secteur où d’importants efforts sont déjà en cours.
La fragilité majeure reste cependant la question énergétique. C’est un enjeu de gouvernance fondamental : si nous ne réglons pas de manière radicale la crise de l’énergie, nous plomberons l’avenir de la Guinée. L’industrialisation et la transformation locale de nos matières premières seront tout simplement impossibles sans un changement d’échelle dans ce secteur.
Pour tout vous dire, le coût actuel de production de l’électricité est un défi. Électricité de Guinée (EDG) achète en production le kilowattheure entre 17 et 25 cents de dollar, parfois plus. Or, pour que la transformation locale de nos matières premières soit compétitive et attractive pour les investisseurs, ce coût ne devrait pas dépasser 5 cents le kilowattheure. Le règlement de ce paramètre énergétique est devenu le chantier numéro un pour concrétiser le programme Simandou 2040.
L’autre fragilité réside dans notre capacité à bâtir un environnement porteur. Un cadre où les compétences du monde entier trouveront un intérêt et un plaisir à s’installer en Guinée. Pour attirer ces talents, il faut un écosystème propice au développement du capital humain : de bonnes écoles, des structures sanitaires performantes et un cadre de vie agréable pour leurs familles.
C’est pourquoi la question de l’assainissement est une priorité centrale, et non périphérique. Nous devons changer concrètement l’environnement de nos compatriotes et de nos partenaires économiques. Rome ne s’est pas faite en un jour, et à l’instar de la création du monde, nous devons agir step by step (étape par étape). Les populations de la capitale doivent voir leur quotidien changer : la crise du logement doit être résolue pour que les jeunes cadres accédant au marché du travail puissent se loger décemment, et pour qu’un fonctionnaire n’ait plus la hantise de devoir travailler quatre-vingt-dix ans avant de devenir propriétaire. Ce sont des réformes structurelles majeures. C’est possible, d’autres nations l’ont fait, et nous le ferons pour redonner à chacun l’espoir d’un avenir meilleur.
On vous voit sur plusieurs fronts. Avez-vous parfois l’impression que le rythme ou l’urgence de vos réformes ne sont pas pleinement perçus par vos collaborateurs ou les cadres de l’administration ? Si oui, comment comptez-vous impulser ce changement de mentalité ?
Le changement est déjà en marche. De temps en temps, nous appuyons simplement sur l’accélérateur pour démontrer aux Guinéens qu’une autre gouvernance est possible et que des cadres compétents sont prêts à servir l’État. Évidemment, il existe des résistances et des lenteurs dans l’assimilation de ce nouveau rythme. Mais le combat pour le progrès est permanent.
La volonté de changer n’est jamais automatique ; c’est une « lutte des contraires », comme le diraient les philosophes. Certains avancent quand d’autres tentent de reculer. L’essentiel est que les forces de progrès, de croissance et de transformation portent la vision la plus forte. Notre objectif est que d’ici deux à trois ans, les bases structurelles de la Guinée soient définitivement consolidées pour permettre au pays de prendre son élan vers un développement majeur.
Comment votre Gouvernement s’organise-t-il pour faire face aux chocs externes, notamment les tensions géopolitiques au Moyen-Orient qui déstabilisent l’économie mondiale et provoquent une flambée des prix ?
L’histoire est par nature tragique. Mais comme le théorisait l’économiste Joseph Schumpeter, les périodes de bouleversements mondiaux s’accompagnent d’un processus de « destruction créatrice ». Dans un tel contexte, la qualité de notre gouvernance, de notre vision et de notre leadership doit nous pousser à anticiper des solutions pour renforcer notre résilience. Cela passe par la résolution de nos contraintes structurelles : l’énergie, l’autosuffisance et la sécurisation des approvisionnements en denrées de première nécessité. Nous devons repenser nos méthodes pour réduire notre vulnérabilité face aux crises extérieures.
Prenons l’exemple des produits pétroliers. Face aux risques de blocage dans le détroit d’Ormuz, rien ne nous oblige à dépendre exclusivement du Moyen-Orient. Nous devons analyser froidement nos avantages comparatifs : où réside notre intérêt ? Quels partenariats devons-nous nouer ? Comment s’affranchir des contraintes d’un monde en mutation ?
Aujourd’hui, de nombreux dirigeants et citoyens africains partagent cette réflexion. Le monde est désormais multipolaire ; il n’y a plus un centre unique de référence. En tant que dirigeants, notre responsabilité est de refuser la dépendance éternelle et de planifier l’avenir des prochaines générations en cessant de percevoir notre continent comme une périphérie. À notre échelle, nous devons repositionner notre pays et notre sous-région au centre d’un processus de reconstruction étatique et sociétale. L’Afrique a droit au progrès, à la stabilité et à l’émergence.
Quel sera votre mot de la fin pour clore cet entretien ?
Le peuple de Guinée peut légitimement nourrir des motifs de satisfaction. Nous disposons de la paix et de la stabilité. De plus, nous bâtissons actuellement des institutions démocratiques qui devront grandir, se renforcer et inventer leurs propres modèles pour faire vivre une démocratie dynamique et non figée. Grâce au développement de notre capital humain, on apprendra à privilégier, en toutes circonstances, l’intérêt national, de la République au détriment des ambitions personnelles.
Entretien réalisé par Boubacar 1 DIALLO
Pour Africaguinee.com
Créé le 4 juin 2026 11:20Nous vous proposons aussi
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